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Bourgeois et notables commerçants normands

Et pourtant, quelles diatribes sincères et quelles plaisantes indignations lui inspire la société bourgeoise qui est celle de ses père et mère. Bourgeoisophobus, c'est la signature d'une de ses lettres rédigée en style rabelaisien. Il

^■Dstâte entre les bourgeois et lui une si totale

^mcompatibilité d'humeur qu'il s'étonne (1) de leur entendre exprimer les opinions les plus

I naturelles, qu'en tombant de leurs lèvres un mot banal le tient parfois en admiration singu-

! lière, et que certaines de leurs niaiseries lui donnent le vertige. Le bourgeois est, pour lui, quelque chose d'infini, en tout cas quelque chose de gigantesquement assommant et de pyramidalement bête. Jusque sur les rives du Nil, le poursuit la hantise de la bourgeoisie normande, puisqu'il écrit le 5 juin 1850 à Bouilhet, en se ^()uvenant que le lendemain, 6 juin, est l'anniversaire de la naissance de Corneille : « Quelle séance à l'Académie de Rouen ! Quels discours ! Tenue de ces messieurs ! Cravates blanches ! Pompes ! Saines traditions ! Un petit rapport sur l'agriculture ! » Et s'il décrit un paysage d'été à Croisset, il aura cette réminiscence aussi imprévue que plaisante : «Sur la rivière, les poissons sautaient avec des folâtries incroyables, comme des bourgeois invités à prendre un thé à la Préfecture ! » Dans la première Éducation sentimentale^ celle de 1845, M. Gossehn, père du héros de ce roman, est le bouc émissaire de toutes les exas-

(1) Corr.. t. î, p. 173.

pérations suscitées dans l'âme de Gustave par le contact forcé de la bourgeoisie normande (1). Ce digne sujet du roi-citoyen a des idées arrêtées sur tous les sujets possibles et des épithètes invariables pour caractériser les choses ou les gens. Pour lui, toute jeune fille est fure, toute campagne délicieuse, tout jeune homme est un farceur, tout mari un cocu, tout pauvre un voleur, tout gendarme un brutal. Il déteste les prêtres, non sans affirmer qu'il faut une rehgion pour le peuple. Philosophe, philanthrope, ami de la civilisation et du progrès, il considère tous les hommes comme des égaux ; mais il dit « ces gens-là » en parlant de ses domestiques, et trouve toujours que les ouvriers perdent leur temps. C'est, au total, un de ces hommes de grand troupeau, ni bons, ni méchants, ni grands, ni trop petits, se croyant raisonnables alors qu'ils sont cousus d'absurdités ; se vantant d'être sans préjugés quand ils sont pétris de prétentions ; exigeant que vous ayez leurs opinions et leurs goûts, que vous épousiez leurs intérêts, que vous parhez leur langue, portiez leur costume, soyez de leur pays, de leur ville, de leur rue, de leur maison, de leur famille, et,

(1) Édit. Conard, p. 190 et suiv.

sans doute, au fond d'eux-mêmes, se considèrent néanmoins comme doux, humains, sobres, tempérants, moraux, patriotes et vertueux ! — Certes, il y a plus d'un trait qui porte dans cette caricature acharnée. Homais sera la synthèse plus mûrie de la même sorte d'hommes ; et c'est pourquoi, lorsque Flaubert esquissera, dans la sohtude de son cabinet de travail, certains discours typiques de l'immortel pharmacien, il se sentira tout à la fois beaucoup de gaieté et un profond dégoût, tant ce sera, dit-il, fétide d'idée et de tournure (1). Sa célèbre lettre au conseil municipal de Rouen, à propos du monument de Louis Bouilhet, procède de la même inspiration. C'est que Rouen apparaît comme une des plus redoutables citadelles de l'esprit bourgeois, aux yeux de son rejeton révolté. Goûtons plutôt ce portrait de sa façon : il s'agit d'un de ces industriels enrichis qui sont l'ornement de sa belle patrie, d'un certain indigotier qui, dans l'espace de vingt ans, aurait trouvé moyen d'amasser deux cent mille livres de rentes en mouillant ses indigos qu'il descendait dans sa cave, nuitamment, en personne ! Et, par parenthèse, il faut être vraiment naïf pour accepter

(1) Corr., t. Il, p. 220.

ces explications de commère au sujet d'une fortune de cette importance. « Mais aussi, indique Gustave avec conviction, quelle modestie, quel bon père de famille, quelle mise de caissier ! La probité se hérisse jusque sur les poils de sa redingote. Il ne cherche pas à briller, celui-là, ou à éblouir les sots ! Mais à les flouer, ce qui est bien plus magistral ! »

Une pareille impression de dégoût se fait jour chez Flaubert chaque fois qu'il lui faut reprendre contact avec cette race d'hommes, si fort antipathiques à son caractère, avec toute la Rouennerie, toute la Hai^rerie, toute VElheuferie qu'on lui sert en des réunions vraiment « terribles )>. Oui, la vue d'une grande masse de bourgeois l'écrase. Il n'est plus assez jeune ni assez sain pour supporter de pareils spectacles, écrit-il en 1863. Et, quant au grotesque qu'on y peut recueillir, il le sait par cœur depuis le temps de son adolescence et des facéties du Garçon. Est-ce que la bourgeoisie ne serait pas la fm de tout, se demande-t-il avec anxiété, quand il voit les jeunes gens les plus « artistes » à leur entrée dans la vie, aboutir, en peu d'années, à la bourgeoisie la plus convenable?

Mais on conçoit que le jeune Gustave ait été contraint de dissimuler ses dispositions à son

entourage, au moins tant que l'âge et les circonstances ne lui eurent pas procuré Tindépendance. C'est pourquoi l'on peut lire aux premières lignes du roman autobiographique de sa vingt et unième année, Novembre, quelques lignes qu'il faut retenir : « De tout ce qui va suivre, personne n'a rien su, et ceux qui me voyaient chaque jour pas plus que les autres. Ils étaient par rapport à moi comme le Ht sur lequel je dors et qui ne sait rien de mes songes ! » N'a-t-il pas découvert de bien bonne heure que ce qui lui est « naturel » est le non-naturel pour les autres? Pendant dix ans, il s'est donc caché d'écrire pour s'épargner des railleries certaines. La différence entre sa conception de la vie et celle qu'il a dii constater chez ses proches l'a conduit à se séquestrer dans une âpreté sohtaire d'où rien ne sortait (1). On l'a si souvent humihé, il a tant scandahsé, tant fait crier, qu'il en est venu bien vite à reconnaître que, pour vivre heureux, il faut vivre seul ! Tel est l'aboutissement de son instinctive réaction contre le miheu social dans lequel a dû se former sa pensée consciente et se façonner son impérieuse individualité.

(1) Corr , t. I, p. 243.

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