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III. — Préalable orientation des appétits mystiques

Le tempérament à la fois profondément émotif et foncièrement orgueilleux que nous avons mis en évidence chez le jeune Flaubert, l'avait marqué pour une adhésion certaine aux divers mysticismes qui s'élaboraient en Europe depuis près d'un siècle déjà, lors de son éveil à la vie de l'esprit. La troisième génération du mouvement romantique venait de jeter le plus vif éclat parmi nous aux environs de 1830. Toute la jeunesse française s'engageait sur le pas de ses coryphées, et le collégien normand frémissait dès sa onzième année aux nouvelles littéraires ou théâtrales venues de Paris. Nous examinerons ses dispositions originelles à l'égard des trois principales ramifications du mysticisme nouveau : ramification sociale, passionnelle et esthétique de l'arbre dont l'œuvre de Rousseau fut le tronc.

1. — Le pessimisme hyronien antagoniste du mysticisme social.

Celte ramification du mysticisme romantique ^u mysticisme de la hanté naturelle)^ que nous

rons proposé d'appeler le mysticisme social, 'proclame que l'homme, en général — mais principalement l'homme du peuple sans culture — est hon par nature, à titre d'alUé, de favori du ( iel dans la lutte vitale, qu'il est admirablement social par instinct, et, par conséquent, sinon infaillible, du moins particulièrement éclairé d'en haut en matière de gouvernement et de législation. Tel est le principe du suffrage universel égalitaire, celui du jury criminel choisi sans préalable condition de culture mentale et, au surplus, de la plupart des institutions de notre époque.

Le jeune Flaubert emprunte à ses lectures profuses et à l'atmosphère morale ambiante quelques assertions presque machinales en ce sens. Et, par exemple, dans le bizarre récit qu'il intitule (à quatorze ans) Un parfum à sentir, on le voit excuser un plébéien brutal de ses gestes

les plus inhumains, parce que la société seule en est, à son avis, responsable. C'est l'attitude morale de Hugo dans Claude Gueux, et de Vigny dans Stello, où l'on peut lire que l'individu est presque toujours innocent, la société presque toujours coupable. Un peu plus tard, dans S mark, Vieux mystère, notre rhétoricien célébrera la jeunesse de la Terre, séjour d'amour et de bonheur fait pour la féhcité de l'homme. Il montrera le bon smwage se laissant tenter par la curiosité des voyages et, gâté par les villes corruptrices, rapportant bientôt dans ses savanes le venin de la civilisation, de cet « avorton ridé )) qui naquit des efforts de l'homme lorsque celui-ci eut pris la Nature à la gorge, l'eut égratignée de ses ongles et se fut mis à rire en criant : « J'avance! — Non, non, proteste, à ce spectacle, le jeune lecteur de Jean- Jacques et de Chateaubriand, reste plutôt, enfant de la Nature, à te balancer dans le hamac de jonc, à courir sur ta jument légère, à dépouiller le léopard de sa robe ensanglantée. Eh quoi, l'eau du lac est pure, les chênes sont hauts et ta femme est blanche (?). Te faut-il d'autres fleurs que celles des bois, d'autre musique que la cascade qui tombe, etc. » Faciles développements qui lui sont imposés par le goût de l'époque.

Mais cette note-là résonne assez rarement dans les écrits du jeune Gustave, et Ton dirait même qu'elle n'y apparaisse que par inadvertance. En fait, cet enfant de la bourgeoisie riche n'est porté par nulle considération d'intérêt ou d'ambition personnelle à se passionner pour la mission divine de l'homme du peuple. Le mysticisme esthétique lui suffit pour se promettre l'alHance céleste de façon bien plus directe et plus exclusive ; il le préférera donc sans peine au mysticisme social, à la thèse de la bonté naturelle chez le plébéien, et c'est en. artiste qu'il attendra de l'avenir l'influence et la gloire, bien plutôt qu'en réformateur social. Dès vingt ans, cet alter ego de Flaubert, qui est le héros de Novembre, reconnaît qu'il s'attriste fort peu des malheurs publics ou des deuils collectifs. Il s'apitoie plus volontiers, dit-il, sur les serins en cage que sur les peuples en servitude, car c'est ainsi qu'il est fait!

Mais quelques influences littéraires sont en outre venues mettre ce représentant choisi de la quatrième génération romantique à l'abri de certaines illusions encore chères à ses aînés de la grande famille. Balzac, après Byron, a su lui inculquer un pessimisme psychologique, une méfiance ou môme une aversion de la nature

humaine que sa précoce expérience personnelle

de la vie ne le préparait que trop à concevoir.

Remarquons d'abord que, grandi entre une

mère maladive et un père surmené de travail,

Gustave dut être fort peu surveillé dans son

enfance. Nul ne s'occupa de ses lectures, et l'on

jugera de leur caractère si l'on songe qu'à neuf

ans à peine il projette d'écrire une série de

romans, dont les titres seuls sont significatifs :

la Belle Andalouse, le Bal masqué, Cardenio,

Dorothée, la Mauresque, le Curieux impertinent, le

Mari prudent. C'est le dix-huitième siècle hbertin

voisinant avec le romantisme passionnel.

Nous dirons mieux, tout à l'heure, quelle dévotion Byron lui inspira dès sa douzième année. Indiquons, dès à présent, que, sous l'influence du grand protestataire anglais, Gustave se construit, à l'âge où les autres gamins ne pensent qu'à leurs billes, un véritable mysticisme diabolique. Il croit en un dieu du mal, en un Satan devenu le roi du monde après avoir réduit le Christ à l'impuissance, en un démiurge hostile à l'homme en général et que, pour sa part, il méprise trop pour le blasphémer, dit-il (1). En ce qui le concerne, il se juge né

{{) La Dernière heure.

ivec la bonté naturelle dans le cœur, mais il iccuse la noirceur ambiante de l'avoir containé de façon si précoce que rien ne lui est imeuré de sa tendresse originelle en fm de ►mpte, et que la méchanceté est devenue pour li comme une seconde, comme une définitive lature ! Telle est du moins la conviction exprimée par l'adolescent qui se raconte à nous dans les Mémoires d'un fou. Si Ton a calomnié trop souvent, dit-il, son esprit et ses principes de conduite dans l'entourage qui fut celui de sa première jeunesse, du moins n'attaquait-on jamais son cœur, parce que, de toute évidence, il était bon à cette époque de sa vie, parce que les misères d'autrui lui arrachaient en ce temps des larmes. Mais peu à peu il a senti son cœur se fermer, les larmes de la compassion tarir sous sa paupière. Aussi n'a-t-il pas assez d'anathèmes pour les hommes néfastes qui l'ont rendu méchant et corrompu de bon et de pur qu'il se sentait naguère, pour l'aridité de la « civiHsation », ce vampire hypocrite et menteur qui dessèche, qui étiole toutes les tentatives de la poésie et du cœur, pour cette société corrompue qui a tout séduit, tout gâté, vieux juif qui mourra d'épuisement et de marasme sur le tas de fumier qu'il appelle ses trésors, sans poète pour chanter

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sa mort et sans prêtre pour lui fermer les yeux !

Les Mémoires d'un fou nous disent encore avec quelle volupté le héros du récit dévorait, çers dix ans, les poèmes de Byron et les effusions de Werther, avec quels transports il pratiquait Hamlet, Roméo et les ouvrages les plus émouvants de son époque, pages qui fondent l'âme en délices et tout à la fois l'incendient d'enthousiasme. De Byron, surtout, il retenait des fragments entiers dès la première lecture, malgré la platitude de la traduction française, se répétant ensuite plus de cent fois le début du Giaour : « Pas un souffle d'air... » et les pages mélancoliques de Childe Harold : « Jadis, dans l'antique Albion... » ou encore : « 0 mer, je t'ai toujours aimée... » Plus tard, Balzac, trop synthétique pour l'enfant, eut sa large part des admirations du jeune homme, en attendant que Flaubert vieilli en vienne à lancer cette boutade inattendue, presque contradictoire en ses termes d'ailleurs, sur le romancier de la Comédie humaine : « Balzac, ignorant comme une cruche, provincial dans la moelle des os, un immense bonhomme, mais de second ordre ! )> Protestation bien excessive à coup sûr contre l'admiration pareillement outrée des Concourt,

\e Zola et de l'école naturaliste pour le précurîur de leur choix.

Les professeurs de Gustave ne paraissent las avoir su reconnaître les promesses si frappantes de talent que renferment, à notre avis, îs écrits d'adolescence, mais, en revanche, ils ^'eurent pas tort de juger qu'il s'était gâté le )ût et peut-être faussé l'imagination par le loix de ses lectures, — car nous signalerons lans un instant, à côté de Byron et de Balzac, ^une troisième influence littéraire qui devait agir sur sa pensée de façon plus dangereuse encore. Nous lisons dans les Mémoires d'un fou que, parmi les êtres aux ignobles penchants qui furent les compagnons de ce jeune homme sur les bancs de l'école, son indépendance d'esprit l'avait fait considérer comme le plus dépravé de tous, en sorte qu'il se trouva ravalé au rang le plus bas, en vertu de sa supériorité même. En lui accordant les dons de l'imagination, ses maîtres lui reprochaient une fantaisie déréglée, une exaltation du cerveau très voisine de la folie. « A qui la faute », se demande avec amertume l'auteur d't/w parfum à sentir, sans doute exaspéré par de semblables reproches et prêt à se considérer, dès sa quinzième année, comme une victime de la société oppressive? La faute en

est aux préjugés humains, à la société marâtre et même à la Nature^ la bonne divinité de Rousseau qui s'est faite maui^aise mère pour les fils disgraciés de sa vieillesse. Là est bien le trait essentiel qui distingue du romantisme optimiste de Rousseau le romantisme si profondément pessimiste de Byron, le premier dirigeant vers le socialisme utopique les vaincus de la lutte économique, le second conduisant plutôt vers les consolations de l'esthétisme les fils des vainqueurs dans le combat pour la puissance sociale. — Oui, poursuit cependant Gustave, la faute en est à cette dwinité sombre et mystérieuse, qui, née avec l'homme, subsiste encore après la dégradation insensible de ce dernier, qui « s'aposte » à la face de tous les siècles et de tous les empires, et qui rit dans sa férocité à voir les philosophes se tordre en de pénibles sophismes pour nier son existence, cependant qu'elle presse tous les hommes de sa main de fer, tel un géant qui jonglerait avec des crânes dépouillés de leur chair !

Vers seize ans, il résumera une fois de plus, au profit de son ami Le Poittevin (1), une vie morale qu'il juge bien hideuse et bien noire, une

(1) Dans ses Aconies ou Pensées sceptiques.

existence vague et irrésolue qui tient, dit-il, du cauchemar, du rire de dédain, des pleurs et d'une longue rêverie de poète. Il se demande même s'il est bien permis de donner ce dernier nom, ce nom sacré à l'homme qui blasphème froidement, dans un sarcasme ironique et cruel ? Et il répond par la négative : il se refuse le sacerdoce poétique, parce qu'il a mis trop de bonne foi, trop de vigueur persuasive dans son niliilisme byronien, dans sa croyance à rien! Qu'on se garde donc de le lire ! Qu'on se dise seulement qu'il a souffert, quoique son front fût calme, quoique le sourire parût sur ses lèvres et le bonheur dans ses yeux ! L'auteur de Novembre va jusqu'à maudire la vie dans ses origines. Ne donnez pas le jour à des malheureux qui n'ont pas demandé ce présent, dirat-il, d'accord avec les derniers rejetons du romantisme philosophique en Allemagne, avec les Schopenhauer et les Hartmann : « Sans vous, cet être ne serait pas né. Il naît cependant. Pourquoi faire? Pour votre amusement, non pour le sien, à coup sûr ! Pour porter votre nom? Le nom d'un sot, je parie ! Autant vaudrait l'écrire sur un mur. A quoi bon un homme pour supporter le fardeau de quelques lettres. » Enfin, par ce mysticisme quasi diabohque,

d'origine byronienne, dont nous venons de souligner l'expression dans son œuvre juvénile, Flaubert fut conduit vers le pessimisme psychologique plus précis que Hobbes, La Rochefoucauld, Helvétius ont formulé tour à tour lorsqu'ils ont fait du désir du pouvoir, c'est-à-dire de l'essentiel impérialisme de l'être, la source principale de l'activité humaine. Dès seize ans, il nota dans ses Aconies ou Pensées sceptiques que la « vanité » fait bien le fond de toutes nos actions. Lorsqu'il a parlé, explique-t-il, lorsqu'il a pris une décision, accompli n'importe quel acte de sa vie, et qu'il lui arrive d'analyser après coup ces paroles ou ces actes, toujours il retrouve, « nichée » dans son esprit ou dans son cœur, la vanité, cette « vieille folle ». Dans le temps même où il consigne cette réflexion ingénieuse, il remarque que la vanité la lui fait écrire : bien mieux, la vanité de ne pas paraître vain la lui ferait peut-être effacer ! Stendhal avait eu vers le même âge de ces remarques subtiles, qui ne sont pas encore assez approfondies, au surplus, car la vanité n'est qu'un cas particulier, une variété un peu « folle » en effet, en tout cas insuffisamment avertie, de la volonté de puissance. Mais une pareille analyse témoigne déjà d'une méritoire clairvoyance chez un adolescent.

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^H Dans la premiève Education sentimentale (iS^b) ^ft jeune Jules étudiera en lui-même, aussi bien ^Wi^en autrui, l'organisme compliqué des idées ^Pb des passions, se scrutant sans pitié, se disséquant comme un cadavre, et trouvant parfois dans son propre cœur, autant que chez les hommes en général, des motifs louables aux actions qu'on blâme d'ordinaire et des bassesses au fond des vertus que consacre l'estime publique. « Il fouillait tout à pleins bras, jusqu'à l'aisselle. Il retournait la doublure des bons sentiments, faisant sonner le creux des mots, soulevant les masques, arrachant les voiles, déshabillant toutes les femmes, entrant dans les alcôves, sondant toutes les plaies, creusant toutes les joies 1 »

Quelques années plus tard, Flaubert, ayant visité l'Orient, résumera son impression morale en déclarant qu'il y a constaté toujours, partout, au fond de tout, cette vieille canaillerie immuable et inébranlable qui est à ses yeux le ressort des actions humaines. Et cette fois, le mot est trop fort, de même que celui de vanité était trop faible tout à l'heure : il implique un jugement moral préalable que nous n'avons pas le droit de porter sur le fond de la nature humaine. Volonté de puissance plus ou moins

éclairée, oui certes : canaillerie ou méchanceté foncières, non pas. Ce sont là des appréciations de vaincus, au moins provisoires, dans la lutte vitale. Un peu plus tard, Flaubert revêtira d'une métaphore plaisante le double excès que nous venons de signaler à la base de sa psychologie pessimiste; il déclarera rester fidèle à ses théories a priori sur le bipède sans plume qu'il estime toujours être tout à la fois une dindes et un vautour (1) ! Non, ni l'un ni l'autre en réalité, mais plutôt un bipède combatif, doué de quelque sagacité, et qui s'est donc fait à la longue une assez belle place au soleil !

Quoi qu'il en soit de ces dernières boutades, un homme si bien enseigné par la vie dès l'éveil de sa pensée consciente, et d'ailleurs suffisamment favorisé de la fortune pour ne pas faire de la répartition des richesses sa préoccupation dominante, ne saurait verser dans le mysticisme social, encore moins dans le socialisme romantique qui s'épanouissait autour de lui tandis qu'il arrivait à l'âge d'homme. On a pu voir en effet Flaubert se garder, vers 1848, de l'illusion des uns aussi bien que de l'appréhension des autres ; puis, dans la maturité de son

(1) Corr., t. II, p. 295.

âge, opposer les plus solides arguments rationnels aux artisans de ce brusque élan mystique dont il avait été le témoin. Nous revien drons sur ces arguments intéressants.

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