Mysticisme passionnel exaspéré
Quidquid volueris.
En revanche, les deux autres manifestations les plus typiques du mysticisme romantique, le mysticisme passionnel et le mysticisme esthétique trouvant devant eux la voie libre en cet esprit de choix, y devaient pousser de profondes racines et porter de profuses frondaisons. Nous avons indiqué déjà qu'à la lecture prématurée de Byron et de Balzac, Gustave en avait ajouté une autre, plus délétère. Nous songions au marquis de Sade. Ce nom si fâcheusement célèbre revient en effet plus d'une fois sous sa plume aux environs de sa seizième année : « Lis le marquis de Sade, écrit-il par exemple à Ernest GhevaUer en janvier 1839, et lis-le jusqu'à la dernière page du volume : cela complétera ton cours de morale et te donnera de brillants aperçus
sur la philosophie de l'histoire. » Et encore, quelques mois plus tard : « 0 mon cher Ernest, à propos du marquis de Sade, si tu pouvais me procurer quelques romans de cet honnête écrivain, je te les payerais leur pesant d'or. J'ai lu sur lui un article de J. Janin qui m'a révolté, sur le compte de Janin, bien entendu, — car il déclamait pour la morale, pour la philanthropie! » Et l'on sait déjà le sens, au plus haut point ironique, que revêt ce dernier mot en passant sur les lèvres de Flaubert adolescent. Jusque dans la première Éducation sentimentale^ on verra Jules dédaigner la sensualité « étroite » de FaublaSy pour lui préférer de beaucoup, dit-il, les monstruosités de Justine, le plus connu des romans de Sade. Ce jeune lettré considère en effet Justine comme une œuvre belle à force d'horreur, où le crime vous regarde en face et vous ricane au visage, écartant ses gencives aiguës et semblant vous tendre les bras !
Plus tard seulement, vers 1860, aux approches de la quarantaine, Flaubert notera sur un de ses carnets que, parmi ces personnages vicieux, ceux du marquis de Sade le font rire, quoique ce n'ait pas été l'intention de l'auteur, bien au contraire ; mais le crime arrive à être ridicule lorsque la nature humaine est tellement
exaltée, tellement poussée à outrance qu'elle devient impossible et disparaît ; on n'a plus alors devant soi qu'une conception^ c'est-à-dire des êtres fantastiques donnés pour humains, mais en opposition avec l'humanité. Et l'on croirait lire une phrase tirée de quelque esthétique allemande. En tout cas c'est ici un jugement de la maturité de Flaubert, et nous venons de voir que telle n'était nullement son opinion quelque quinze années plus tôt. Il n'hésita pas tout d'abord à célébrer dans le gentilhomme érotomane un psychologue et un historien de premier ordre.
Le sadisme a par conséquent tenu large dans les préoccupations littéraires de sa jeunesse et il n'a jamais cessé d'avoir pour cette disposition de l'esprit quelque tendresse. On sait que sa correspondance et les écrits non publiés par lui de son vivant renferment çà et là les crudités les plus extrêmes qui aient sans doute jamais été confiées à l'indiscrétion du papier. Et Néron, associant la volupté aux égorgements dans ses amours de tigre, a été maintes fois vanté par lui comme le plus grand poète que la terre ait jamais porté !
Il faut des cruautés qu'il épuise l'ivresse, Qu'un soupir de douleur, que des cris déchirants Viennent dans nos festins chatouiller tous ses sens!
dit l'un des personnages de Jenner ou la découverte de la vaccine^ cette charge d'atelier où l'obscénité joviale des auteurs, Flaubert et Bouilhet, se donne la plus large carrière. Gustave estime qu'Héliogabale se pare d'une beauté plus asiatique, plus fiévreuse, plus romantique (1) même que Néron, mais que ce dernier reste plus vaste, plus antique, plus posé, supérieur en somme. Ajoutons que la hantise sexuelle transparait à chaque ligne dans les écrits de sa jeunesse et que son récit de voyage, d'ailleurs si plein de précoce talent. Par les champs et par les grèves^ peut passer pour typique à ce point de vue.
Mais sa Tentation de saint Antoine sera plus significative encore. On sait assez le rôle que joue la femme dans cette célèbre légende de l'ascétisme chrétien ; et il est caractéristique que ce drame de marionnettes, si populaire auprès des enfants de France, ait occupé Flaubert sa vie durant, comme celui de Faust hanta jadis sans trêve l'imagination du grand poète allemand. Parmi les trois rédactions successives de l'ouvrage, la première, celle de 1849, est de beaucoup la plus libre et la plus auda-
(1) Corr., t. I, p. 141.
cieuse. Les deux obsessions principales du saint y sont la concupiscence de la pensée, ou Vorgueil, que Flaubert a su de bonne heure analyser en fin psychologue, ainsi que nous l'avons indiqué ; mais avant tout la concupiscence de la chair, la luxure, que les rigueurs de l'ascétisme érémitique n'ont réussi qu'à exaspérer chez le solitaire égyptien. La rédaction de 1856 reproduit la précédente en la réduisant de moitié environ et la débarrasse, chemin faisant, de quelques hardiesses sexuelles excessives. Enfin, en 1874, le souci de la composition plastique impeccable, qui est décidément passé au premier plan dans l'esprit de l'auteur, lui conseillera d'atténuer d'autres hardiesses encore, afin de rendre l'ensemble de son œuvre acceptable au pubHc de l'époque.
La première des trois Tentations, celle de 1849, a été récemment étudiée dans ses éléments erotiques (ou même érotomaniaques) par un publiciste allemand, le docteur Theodor Reik, qui a porté dans son examen l'attention la plus minutieuse (1). M. Reik est le disciple d'un savant psychologue viennois, le professeur Freud, connu principalement pour une théorie
(1) Flaubert und seine Versuchung des heiligen Antonint. Minden-Westfalen, 1912.
du rêve qu'il explique par la capricieuse activité de l'appétit sexuel durant le sommeil, de même que la plupart des névroses procéderaient des insatisfactions, déviations ou anomalies de cet instinct. M. Reik fait une minutieuse application de ces théories au Saint Antoine; mais non content de montrer dans le personnage de Flaubert une victime de l'onirisme et de la névrose erotique, — ce qui n'est assurément pas difficile, — le critique d'outre- Rhin prétend identifier l'auteur de la Tentation avec son malencontreux ermite ; Antoine serait le reflet de Gustave, et le drame philosophique de ce dernier équivaudrait à une entière confession déguisée.
Nous indiquerons seulement, n'osant faire trop précis notre compte rendu en si délicate matière, que M. Reik croit expliquer toute l'évolution morale et même artistique de Flaubert par un amour et par une jalousie d'enfance qui répugnent pareillement l'un et l'autre à notre sensibilité de civilisés : amour et jalousie qu'on pourrait d'ailleurs, au prix de quelque perspicacité, discerner chez tous les enfants de façon à peu près normale, s'il faut en croire le savant allemand ! Ce sont là des affirmations bien hasardeuses, et nous ne les mentionnons
que pour faire pressentir quelles conclusions encouragent, chez certains critiques de parti pris, les obsessions sexuelles de Flaubert.
Au surplus, pour nous éclairer sur les ravages assurément exercés dans le cerveau de celui-ci par sa folle hygiène mentale d'adolescence, il suffira de recourir à ces documents authentiques que sont les productions littéraires de sa quinzième année. Prenons par exemple la nouvelle qu'il intitule Passion et vertu. Il y met en scène une femme qui nous apparaît comme une première ébauche, monstrueusement caricaturale, de sa future Bovary. L'ardente Mazza se voit détourner, elle aussi, de ses devoirs conjugaux par un fat qui n'eut d'autre dessein que d'ajouter le nom de cette femme à la Hste déjà considérable de ses victimes ; il souhaite sans doute d'en pouvoir compter un jour mille e tre, avec le Don Juan de Mozart. Mais Mazza n'a pas vu pour sa part un simple jeu dans cet amour. Elle s'est éprise pour le plat personnage d'une délirante passion. Dans ses transports de fureur amoureuse, elle va jusqu'à lui mordre la poitrine, jusqu'à lui enfoncer ses ongles dans la gorge ! Ces témoignages de tendresse sont bientôt accueillis sans gratitude : le trop heureux amant se lasse d'un semblable bonheur et met
l'Océan entre lui et la panthère romantique dont il a déchaîné les instincts. C'est alors qu'aspirant pour la première fois « l'air de corruption qui se dégage des grandes villes », la balzacienne Mazza comprend soudain tout ce qu'il y a de large dans le vice et de voluptueux dans le crime. Après avoir pleuré des larmes de sang, maudit Dieu et appelé l'enfer à la rescousse, selon les rites byroniens de la passion, elle se décide à empoisonner son mari. Du moins Emma Bovary se choisira-t-elle en personne pour victime expiatoire. Mazza se jette ensuite sur le lit mortuaire de son défunt époux en s'y « roulant de plaisir » et en criant à l'absent toujours aimé, dans l'accès de sa joie convulsive : « Arrive maintenant... A toi, à toi tout cela. Je t'attends. Viens donc ! A toi, ô mon bien-aimé ! »
Le bien-aimé faisant la sourde oreille, cette nouvelle Médée empoisonne en outre ses deux enfants de cinq et trois ans. Elle les verra se tordre sur leur couche d'agonie en criant qu'un serpent leur ronge la poitrine, mais contemplera ce spectacle affreux avec le sourire sur les lèvres. Pas un remords en elle, pas un cri de douleur. Elle estime s'être justement vengée pour son amour /?ro/awé(?),pour tout ce qu'il y eut de terrible et de fatal en sa destinée. Elle a
rendu au ciel des crimes pour des douleurs, attitude qui était déjà, sous la plume de Gustave, celle du héros fratricide de la Peste à Florence, Elle croit avoir tout simplement réglé ses comptes avec la divinité mauvaise qui préside trop visiblement aux destins de ce monde pervers. Et telle est bien la morale du byronisme conduite jusqu'à son terme logique par le cerveau d'un enfant ignorant.
Quelques semaines auparavant, dans son énigmatique Quidquid volueris^ Gustave avait encore mieux exprimé peut-être le mysticisme passionnel véritablement effréné de ses quinze ans. Lorsqu'elle rédigeait quelques années plus tôt son premier roman, Rose et Blanche, George Sand opposait aux scrupules de ses correspondants un raisonnement qui ne manquait pas de franchise. Balzac vient de conquérir le succès en peignant des monstres, disait-elle. Le pubhc aime donc les monstres. Donnons-lui des monstres ! Mais le collégien Gustave ne voyait nullement des monstres dans les truculents héros de Balzac : il les admirait de tout son cœur, et en écrivant le conte que nous analyserons en quelques mots, il a voulu leur donner un frère, qui reste tout à fait digne d'applaudissement à ses yeux. Son Djalioh est un rousseautiste entièrement
conséquent avec ses principes ; il possède à ce titre les évidentes sympathies du précoce écrivain qui a dessiné ses traits singuliers.
Un gentilhomme insignifiant, Paul de Monville, épouse dans son monde une fille pareillement insignifiante, Mlle de Lansac. Ce dernier nom, remarquons-le, est celui qui est imposé, par son tragique mariage, à la Valentine de Sand, et Quidquid volueris débute un peu comme Valentine en effet, ce qui laisse place à une influence, ou même à une imitation possibles. Mais quel Bénédict, grand Dieu, que celui de cette nouvelle Lansac ! Nous le présenterons dans un instant au lecteur. Notons d'abord qu'Adèle de Lansac, devenue Mme de Monville, n'est pas une beauté du Midi, à l'œil brûlant comme un volcan, aux passions non moins ardentes que le regard. Non, c'est plutôt une de ces formes vaporeuses et mystiques qui passent dans les ballades écossaises, une fée Scandinave au cou d'albâtre, aux pieds nus sur la neige des montagnes. En un mot, elle appartient au pôle Nord de la passion romantique (comme la Séraphita de Balzac) plutôt qu'au pôle Sud d'attraction de cette même passion, comme les héroïnes de Byron et comme son amoureux dont nous allons faire dans un instant la connais-
Il ......,..„..™ „ pince. Un mot de son mari au préalable, de ce bari qui, par malheur pour une aussi poétique eune femme, n'apprécie nullement la poésie, il 'I jouit d'un bon estomac et d'un cœur sec : Il ( onsidère l'amour comme une sottise et la tendresse conjugale comme une niaiserie. Au collège, il était fort en mathématique et voyait dans la httérature une bêtise. C'est assez dire en quelle médiocre estime Gustave tient ce piètre personnage.
Venons enfin au jeune premier du récit qui répond au nom singuher de DjaUoh. Si le créole et le mulâtre furent particulièrement chers au romantisme de 1830, comme nous l'a spirituellement rappelé M. Maigron (1), Djalioh est bien fait pour séduire les belles, à cette heure de notre évolution morale, car il réalise véritablement le comble de l'exotisme tropical. Il n'est rien moins en effet que le fils d'un orangoutang et d'une négresse, sa naissance ayant été le résultat d'une expérience de Paul de Monville, qui, à vingt ans, durant un séjour aux colonies rapprocha volontairement les deux géniteurs de DjaUoh à la suite d'un cynique pari avec des désœuvrés de son espèce. Doté d'une si peu banale
1) Le Romantisme et la mode. Champion, 1910.
hérédité physique et mentale, l'homme-singc s'éprend d'amour pour la même jeune fille que le blasé auquel il doit le fardeau de l'existence. Monville lui est préféré cependant, ce qui n'a pas trop heu de nous surprendre. Aussi l'anthropoïde, après s'être quelque temps contenu tant bien que mal, retrouve-t-il bientôt toute la bestiahté des instincts paternels pour violenter et martyriser Adèle de Monville dans une scène hideuse, après avoir écrasé sous les yeux de la jeune femme la tête de son enfant au berceau. En sorte que l'épouse de Paul meurt de dégoût et d'épouvante entre les griffes du monstre, qui se brise lui-même le crâne contre les murs de l'appartement aussitôt son forfait accompli. Cette analyse sommaire de ses faits et gestes était nécessaire, afin de goûter pleinement la saveur de l'analyse psychologique dans laquelle nous allons nous engager maintenant, à la suite de son historien. Djahoh est laid, on ne nous le cache point, et nous n'en sommes pas étonnés outre mesure après ce qu'on nous a dit de ses origines. Mais, en revanche, il a toute une âme. S'il conserve un air de sauvagerie et de bestiahté étrange, cependant sa tête prend par derrière un développement prodigieux, symptôme irrécusable du génie. S'il est petit, maigre, chétij^ de corps
ible, d'aspect triste et languissant, il a pourint une large poitrine, semblable à celle d'un ithlète, ce qui est d'ailleurs assez difficile à )ncilier avec les précédentes épithètes. Mais, irtout, dans cette poitrine, bat un cœur vaste immense, vaste comme la mer, immense et ide comme la solitude morale contre laquelle cet infortuné se débat. C'est pourquoi l'âme de Djalioh se dilate puissamment devant le spectacle de la Nature. De même qu'une rose s'épanouit au soleil, cette âme brille alors au travers de son corps disgracié comme les beaux yeux d'une femme derrière l'épaisseur de son voile. Quand il connaît ces minutes de mystique extase, il s'assure, comme jadis Werther, de son intime alliance avec le Dieu de Rousseau, et, tout aussitôt, il prend un tel air de bonheur et d'enthousiasme, il montre tant de poésie et de feu dans ses « vilains yeux de singe » qu'il semble remué par un violent galvanisme de l'âme. Pourquoi donc l'aveugle Adèle demeura-t-elle insensible aux charmes d'un fils si fort privilégié de la Nature?
Oui, chez Djahoh, les fibres du cœur sont plus molles et plus sonores que celles des autres cœurs. Sa jeunesse est fraîche et pure ; son âme se prend à tout ce qui est beau ou subhme. Il a
vécu et grandi par l'âme. Pour lui, la poésie a remplacé la logique, et les passions ont pris la place de la science. Il unit une grande faiblesse morale et physique à toute la véhémence du cœur. En un mot, le Dieu-Nature le possède « sous toutes ses forces » {sic!) et nous avions donc bien sujet de prétendre qu'il s'appuie sur l'alHance mystique de la divinité de Jean- Jacques. Si nous en doutions encore, savourons cette définition qui le caractérise, en deux mots pareillement respectueux et fervents, comme le monstre] de la Nature, par opposition à Paul de Monville, qui est, lui, le monstre de la civilisation, de l'odieuse civihsation perfectible dont il a les deux stigmates, grandeur de l'esprit et sécheresse du cœur.
Au surplus, Djalioh, cet être si sympathique en sa monstruosité divine, porte le sceau le moins récusable de l'alliance supra-terrestre, il ne sait ni lire, ni écrire, mais il possède les dons les plus éminents de l'artiste et même de l'artiste de la Nature, au sens strict de ce mot, ainsi que nous allons le voir. En effet, au cours d'une soirée donnée par les Monville à l'occasion de leur mariage, il s'empare d'un violon, le tourne et retourne d'abord entre ses mains comme un enfant qui manie un jouet : il touche également à
Tarchet et le plie si fort qu'il manque plusieurs fois de le briser. Enfin approchant l'instrument de son menton, il on tire une musique fausse, bizarre, incohérente, des arpèges hardis, des accords capricieux, des pensées « vagues et coureuses ». Quelquefois il s'arrête, effrayé du bruit, souriant bêtement au public, mais pour reprendre aussitôt avec plus d'amour l'expression de sa rêverie. Cette musique spontanée n'en procède pas moins d'une inspiration véritable, puisque, le demi-singe ayant achevé son improvisation, les auditeurs se regardent entre eux avec étonnement, tout surpris d'avoir laissé durer si longtemps un aussi étrange vacarme ! Ce fils privilégié de la quatrième génération romantique annonçait-il donc certains musiciens applaudis de la cinquième?
En revanche, autant son grand cœur embrasse tout ce qui est d'amour et de sympathie, autant son esprit résiste à tout ce que nous appelons délicatesse, usage, honneur, pudeur et convenance. C'est ainsi que, le jour du mariage d'Adèle, il égratigne la main de l'épousée à travers son gant blanc qui devient aussitôt rouge de sang. Nous avons dit que, deux ans plus tard, il protestera de façon plus significative encore contre les odieuses conventions
sociales en accomplissant inopinément le massacre passionnel dont nous avons parlé et sur lequel nous nous garderons de revenir, bien que le jeune Gustave se soit complu à développer cette scène d'effroi avec une visible complaisance, en bon élève du Byron de Parisina ou du Balzac de la Fille aux yeux d'or. La morale évidente d'un pareil récit, c'est donc une fois de plus que les inégalités naturelles provoquent et que les inégalités sociales justifient tous les crimes, chez les mal partagés du destin.
Tel est l'initial état d'âme d'où se dégagera l'attitude ultérieure de Flaubert à l'égard du mysticisme passionnel, ce rameau du mysticisme romantique dont George Sand avait été la plus ingénieuse exégète. La conviction de ses adeptes, c'est que la passion est la voix de Dieu dans le cœur de l'homme, alors que la prudente, expérimentale et rationnelle discipline chrétienne en avait fait jadis la voix d'un tentateur antisocial, d'un Ahriman, d'un adversaire du Dieu de l'ordre, d'un ennemi de l'humanité. Il nous est désormais facile de prévoir que pour Flaubert, comme pour ses continuateurs naturalistes ou néo-romantiques, ce ne sera même plus le Dieu du déisme rousseauiste ou sandien qui sera supposé favorable à la passion débridée,
en dépit des traditions établies pour la solidité du mariage monogame, l'éducation des enfants et l'avenir de la famille, — un Dieu pseudochrétien qui gardait quelques ménagements dans ses suggestions de licence. Ce sera le Dieu de Rousseau encore rapproché de l'instinct brutal, la « Nature » des écrivains naturalistes, l'impulsion purement physiologique qui viendra commander à l'homme le parfait laisser-aller en matière passionnelle. Nous reviendrons d'ailleurs sur l'attitude qui fut adoptée avec empressement par la quatrième génération romantique en présence du problème le plus essentiel de la vie sociale, celui des rapports intersexuels, aussitôt que les voies eurent été sufTisamment ouvertes devant ses audaces par l'effort des trois précédentes générations du mouvement dans le même sens.
3. — Enthousiaste adhésion au mysticisme esthétique. La « honte naturelle » chez V artiste.
L'homme est mauvais, ou même méchant et abominable, dans l'état de civilisation,
parce que cet état-là barre la route aux naturelles et saines impulsions de la passion. Telle est le principe de la psychologie trop pessimiste qui, chez certains romantiques, fait contrepartie à la psychologie trop optimiste de Rousseau. Et nous répéterons ici que, en réalité, l'homme n'est ni bon, ni méchant ou même mauvais naturellement : il est impérialiste né par nécessité vitale, et cet impériahsme essentiel est plus ou moins rationnellement conseillé par son intelligence, appuyée sur une expérience plus ou moins vaste des lois de la nature et de la vie sociale. Nous avons vu Flaubert adhérer à la psychologie pessimiste de Byron ; mais une pareille profession de foi n'exprime guère qu'un mysticisme négatif : elle suppose un Dieu hostile aux efforts de l'homme vers la puissance, et nous savons que ce Dieu-là montre sa face inquiétante dans les premiers écrits du collégien normand.
La quatrième génération romantique à son aurore va-t-elle donc renoncer à soutenir son aspiration vers le pouvoir social (et vers la jouissance matérielle qui en résulte) de l'inestimable appui d'une alliance divine expresse et exphcite, telle que l'ont recherchée et obtenue tous les mystiques du passé? Non pas, car une
telle altitude serait contraire aux plus impérieuses dispositions de la nature humaine, à son hérédité la plus lointaine. Par la voix de ses fils les plus heureusement doués, cette génération produira donc, au grand jour, sa charte de domination légitime : elle aura sa « bonté naturelle », signe de la faveur du Très-Haut. Oui, parmi ces milUons d'êtres mauvais dès leur naissance, odieux dès leurs premiers gestes, parmi ces bourgeois égoïstes autant qu'épais, parmi ces sots personnages qui ont l'audace de faire des enfants pour porter leur nom trop vulgaire, on discerne par bonheur une espèce élue, une race de privilégiés qu'on appelle les artistes ou les poètes. Et telle est la profession de foi fondamentale d'un troisième mysticisme romantique, celui que nous avons proposé dès longtemps de nommer le mysticisme esthétique. Flaubert, qui a refusé son adhésion au mysticisme social pour les raisons que nous avons dites, et qui déforme le mysticisme passionnel à force de l'exagérer, sera l'adepte par excellence du mysticisme esthétique dans la httérature contemporaine ; et cela, de son propre aveu, puisque nous le verrons ^Miiployer précisément ces deux mots techniques pour caractériser la disposition de son esprit.
Examinons tout d'abord quelques pages bien instructives du jeune collégien. Ce sont, à notre avis, les premières qui nous aient été conservées de sa plume, car l'édition Gonard de ses Œuvres complètes les fait bien précéder de quatre autres essais ; mais deux de ceux-ci (San Pietro Ornano et Matteo Falcone) ont été récemment reconnus comme appartenant à une période très ultérieure de la vie de l'auteur, et ceux qui sont intitulés Cheçrin et le roi de Prusse et Marguerite de Bourgogne nous paraissent beaucoup plus mûrs par le style que celui avant lequel ils ont été arbitrairement placés. Il s'agit d'un Portrait de lord Byron, qu'il faut probablement dater de 1833, et que nous serions tenté de citer tout entier, tant il nous paraît significatif. Faisons-lui du moins de larges emprunts : « Byron, écrit donc le lycéen de onze ans, était un de ces hommes à hautes conceptions, à idées généreuses et progressives, aux violentes passions, à une âme enfin tout à la fois sensible et magnanime, bizarre en un mot. Lord Byron, c'est le fils du siècle. Il ne croyait à rien, si ce n'est à tous les vices, à un Dieu vivant n'existant que pour le plaisir de faire le mal! Il ne croyait à rien, si ce n'est à l'amour de la patrie à la puissance de son génie et
à la fascination des yeux de sa maîtresse. Au delà, tout le monde n'était pour lui que préjugé, ambition, avarice ! L'honneur d'une femme lui semblait une rose dont chacun en passant pouvait prendre le parfum, le faner et le flétrir. Il eut cent maîtresses, n'en aima qu'une, et encore celle-là il la rudoyait et la dédaignait pour son amour fou et effréné. Il avait constamment une vingtaine de chevaux dans son écurie. Il les adorait tous. Il n'aimait pas la France parce qu'en France il ne fait pas assez de brouillards ni assez de neige. En France, on ne respire pas comme à Venise l'air embaumé de quelque villa ! »
Que de choses déjà dans ces quelques phrases où la France apparaît dédaignée pour des pays de rêve. Byron patriote britannique, Byron partageant ses sympathies entre le septentrionalisme et le méridionalisme romantiques, entre le brouillard neigeux de la Calédonie et l'air embaumé de l'Adriatique, ce sont là de vénielles inadvertances chez un bambin frotté de lettres ! Mais Byron dévot d'un Dieu du Mal, adepte d'un mysticisme diabolique qui justifie tous les vices et qui permet de flétrir l'honneur des femmes, c'est là une vue bien pénétrante chez un si jeune enfant, et cette clairvoyance naît
à coup sûr de l'intime parenté qui associe ces deux tempéraments pareillement romantiques, le gamin balbutiant et le poète souverain !
Voici maintenant des considérations politiques et morales plus précises : « Il était chéri du peuple et haï de la noblesse. Plusieurs fois, il fut sur le point d'adresser des discours à la multitude... A Venise... il se défaisait de ses habits de deuil et restait toute la nuit à regarder une tête de mort posée au milieu de sa cheminée. Il aimait l'Italie ; il l'adorait comme une mère ou comme une amante ; il l'aimait parce que là on y trouve des cœurs qui aiment ou qui haïssent, des yeux qui vous lancent des éclairs d'amour ou de passion. Là on y trouve toujours quelque femme belle et inconnue comme un songe doré de jeune homme ; là, on y trouve ou amour, ou poignard ; là, on y trouve toujours quelques sons d'une guitare ou d'une voix suave qui résonnent le soir au clair de la lune sur les eaux blanches du lac voisin ; là, on y trouve enfin un sujet de drame ou de roman. »
Ces lignes ne sont-elles pas bien amusantes à titre de quintessence du mysticisme romantique, tel qu'il pouvait être compris et assimilé par un cerveau de onze ans, laissé hbre de ses lectures. Et voici la conclusion du jeune critique :
« Byron ne trouvait rien de beau comme la liberté, rien de hideux comme Tor... Il alla en Grèce pour concourir à la renaissance d'un pays mort par l'esclavage : il alla pour relever le char de la liberté de la fange où l'avaient enfoncé les tyrans, mais cette fange-là, elle ennoblit, elle immortalisa Byron, le fils du siècle/ )) Oui, encore une fois, cette page griffonnée sur quelque coin de pupitre, à l'âge où les autres enfants rédigent leurs analyses du catéchisme chrétien, est bien remarquable à titre de puéril écho des dogmes essentiels de la religion romantique. Que de lectures suppose une prose où traînent déjà tant de formules livresques et de quelle auréole d'idolâtrie n'y apparaît pas environné Byron, le poète par excellence des temps modernes, qui est proclamé non pas le Fils de Dieu, en propres termes, mais du moins le Fils par excellence d'un grand siècle, assurément élu de Dieu !
Une pareille psychologie — celle qui considère l'artiste comme bon par nature, à titre de favori du ciel — se retrouve dans la plupart des œuvres enfantines de Flaubert. Nous l'avons rencontrée toute épanouie dans le portrait moral de DjaHoh, l'artiste de la Nature. Elle inspire encore ses écrits de jeunesse et tran&-
paraît dans ses observations de voyageur. Le voici par exemple visitant une fabrique de porcelaine à Bordeaux (1). Un apprenti de quatorze ans l'a frappé par l'expression singulièrement triste et élevée de son regard. Pauvre enfant, songe-t-il alors, qui peut-être était né de la plus pure argile, vase d'élection destiné à contenir l'ambroisie des suaves parfums mais dont on a depuis longtemps dégradé la forme svelte pour la faire commune, usuelle, utile, propre à laisser boire les pourceaux. Afin que rien ne manque à l'abrutissement des esclaves du travail dans cette geôle industrielle, on y a organisé une école ! Vous croyez sans doute que le soir on laisse ces travailleurs admirer la nature? Fi donc ! Et la morale? On leur apprend à lire et à écrire ! Et c'est ce que notre jeune romantique ne pardonne point à leurs persécuteurs.
En Corse, il aura l'avantage d'entretenir un jeune meurtrier fort sympathique, dont il tentera même de favoriser la fuite, lorsqu'il le saura menacé par les représentants de la loi. Il nous fait remarquer à ce propos que rien n'est bête comme d'imaginer les scélérats dégue-
(1) Voyage aux Pyrénées (Édit. Couard), p. 359.
nillés, bourrelés de remords, la mémoire hantée par leur crime ! Celui-là tout au moins avait le sourire aux lèvres, brave et grand cœur qui palpitait seul et libre dans les bois, plus pur et plus haut placé sans nul doute que chez la plupart des honnêtes gens de France, à commencer par le plus mince épicier de petite ville pour monter ensuite jusqu'au roi de la bourgeoisie ! Ce sont là des impressions que Stendhal a maintes fois consignées dans ses notes italiennes ou autres. Oui, pour la branche purement esthétique du romantisme, l'homme qui porte la poétique auréole du crime passionnel doit être, lui aussi, « naturellement bon » par privilège et fils aîné du Dieunature, qui place visiblement en lui toutes ses complaisances.
En revanche, à Bastia, le voyageur subit un piètre spectacle : c'est le fils du geôHer de l'endroit qui s'est donné une maladie de poitrine en étudiant trop ardemment au lycée. Pauvre brute que l'ambition dévore et qui se tue bêtement pour devenir un savant ! Que ne gagnait-il le maquis, plutôt après quelque meurtre d'amour ou de vengeance. Tel qu'il s'est fait par son effort cérébral obstiné, le voilà plus misérable, plus stupide et même plus condamnable que
les prisonniers surveillés par son père, ces aigles de montagnes qui soupirent après l'heure de reprendre leur vol rapace ! Justement on trouvait là plusieurs assassins qui avaient l'air fort heureux, une femme adultère sur le point d'accoucher et songeant au fils qui allait naître, un Génois accusé de vol, mais doué d'une bien bouffonne et bien amusante figure en revanche ! Tous faisant plus de plaisir à voir que cet homme à bonne conduite dont nous avons dit la sottise ! Ils aiment et haïssent du moins, ils ont des souvenirs des espoirs ou des projets/ « Je te hais, fils de geôlier, qui veux devenir académicien », conclut le visiteur. Et pourtant, on pourrait lui répondre que devenir académicien, c'est un projet à coup sûr, un espoir de puissance aussi. Ce projet n'a pas son approbation, mais encore n'est-il pas si différent de ceux qui agitent son propre cœur à ce moment de sa carrière artistique.
Le héros de Novembre, qui est un écrivain en espérance, ne sera pas moins doté de bonté naturelle, en raison de ses aspirations artistes, que les hôtes du maquis alpestre ou des cachots de Bastia. Dès son enfance il s'est reconnu plein de scrupules délicats et de noble pudeur? Il ne pouvait, par exemple, entrer chez un pâtis-
sier et voir un pauvre qui le regardait manger du dehors sans rougir aussitôt jusqu'aux oreilles. Sentiment qui n'a rien d'exceptionnel, lui objecterait-on volontiers, car toute éducation inôme superficiellement chrétienne le prépare. On le jugeait pourtant cynique dans son entourage, parce qu'il se servait du mot propre en toute occasion et disait bien haut ce qu'on pense tout bas d'ordinaire.
Dans la première Éducation sentimentale, Jules nous sera décrit à son tour comme un de ces (ires candides et tendres qui n'oseraient réveiller un enfant endormi, ni même écraser sous leurs pieds une fleur ; qui caressent les animaux, qui se plaisent à voir voler les hirondelles, qui passent les nuits à regarder la lune. Ces faciles sympathies ne l'empêchent pas au surplus de concevoir des haines violentes à propos de contrariétés misérables, et d'afficher un véritable fanatisme pour certains mots qu'on a trop souvent dénigrés devant lui. Le mot d'adultère devait être de ceux-là, comme nous le dirons plus loin. Quoi qu'il en soit, il s'attendrit volontiers sur lui-même et il s^aime parce qu'il se sent bon! Voilà le mot décisif, et Jean- Jacques, le chef de cette hgnée d'esprit, n'avait pas d'autres façons de se juger.
90 LE ROMANTIS^fE DES RÉALISTES
En dépit des mérites qu'il se reconnaît de façon si libérale, Jules est d'ailleurs contraint de s'avouer qu'il se délecte souvent dans son égoïsme souverain comme un aigle au sein des nuages : il se rassure toutefois en songeant que bien souvent aussi il cherche à employer de son mieux cette masse d'amour qu'il sent emmagasinée dans son sein. Ne croyez pas cependant qu'il s'avise d'en répandre quelques portions sur ses proches ou sur son entourage. Non, il préfère 1' « éparpiller » plus loin de lui, animant la pierre, conversant avec les arbres, interrogeant les morts, communiant avec le monde en général, ce qui est autrement facile que de communier avec ses voisins en parti-' culier. C'est pourquoi Jules est amené à se retirer peu à peu du concret, du limité, du fini, pour s'établir à demeure dans l'Abstrait, dans l'Éternel et dans le Beau où il se sent plus à l'aise. Enfin, l'auteur de Par les champs et par les grèi^es résume quelquefois plus adroitement les dogmes fondamentaux du mysticisme esthétique, et par exemple dans cette spirituelle boutade qui définit l'homme de lettre : missionnaire de la Providence ici-bas, comme un contemplateur humoriste et comme un rêveur artiste uniquement occupé à regarder le soleil
et à lire les maîtres. Certes, continue Flaubert, ces occupations-là n'emplissent point la poche, comme de faire du suif, des bottes ou des lois ; certes les gendarmes comprennent peu celui qui s'y consacre : les bourgeois lui réservent un haussement d'épaules ou un rire de pitié. Mais c'est donc pour lui seul alors, et tant mieux mille fois, que grèves ou prairies étendent leurs horizons sans bornes, et c'est pour lui seul aussi que sont venus les poètes magnifiques ou les vertigineux penseurs. Sur ces toniques réflexions, les deux poètes voyageurs, Maxime et Gustave, bien nantis des écus gagnés par leurs pères en de très bourgeoises professions, vont se glisser dans leurs lits d'auberge, riant à cœur joie de cette perçersité grande qui fait de la vie humaine l'appendice de la boutique, de l'étude ou du comptoir, ne la croyant inventée par Dieu que pour emplir des casiers ou prendre des numéros !
Facile ironie qui n'est pas sans agrément dans le jeune âge. Du Camp a naguère dessiné, sous ces traits naïvement romantiques, la physionomie de son compagnon de jeunesse, dont il a commencé de la sorte la canonisation esthétique, satisfait qu'il était d'ailleurs de se présenter luimême, en si flatteuse compagnie, comme un ancien apôtre ambulant du Dieu-Beauté.