Ambitions et reines de jeunesse
A ce point convaincu de l'éminente dignité de l'artiste, comment ne pas désirer de l'être, lorsque d'ailleurs on a senti du ciel l'influence secrète. Gustave commence presque en nourrice à exercer le métier d'écrivain. Il affirmera fièrement à Louise Colet, vers sa trentième année, qu'il n'a jamais bronché sur le chemin ardu de la littérature, depuis le temps où il crayonnait « en demandant à sa bonne les lettres qu'il fallait employer pour faire les mots des phrases qu'il inventait » dès lors. A neuf ans à peine révolus, dans la première lettre qui nous ait été conservée de lui, il propose à son camarade de jeux, Ernest Chevaher, une association littéraire : « J'écrirai des comédies, et toi tu écriras tes rêves, et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous conte toujours des bêtises, je les écrirai. » Puis, six semaines
plus tard, il reprend : « Je t'avais dit que je ferais des pièces, mais non, je ferai des romans que j'ai dans la tête, qui sont :la Belle Andalouse, le Bal masqué, etc... » Nous en avons déjà cité les titres suggestifs. L'enfant est dès lors fréquemment conduit au théâtre et lit les journaux parisiens avec avidité.
En 1835, à treize ans, il avise le même correspondant que son pseudonyme « poétique et productif » sera désormais Gustave Koclott, qu'il travaille ferme d'ailleurs et qu'il marche au progrès, à la gloire, à l'avenir avec confiance ! Un élève de philosophie a fait un roman historique qu'on lui a vanté ; pour sa part, il achève une Frédégonde et se demande s'il doit la faire imprimer? En tout cas, il peine comme un démon sur ses œuvres littéraires, se levant à trois heures et demie du matin pour se mettre à l'ouvrage. Quelques mois plus tard, il aura cette amusante sortie : « Je vois avec indignation que la censure dramatique va être rétabhe... Oui, cette loi passera, car les représentants du peuple ne sont qu'un tas immonde de vendus... Mais un jour, un jour qui arrivera peut-être avant peu, le peuple recommencera la troisième révolution. Gare aux têtes, gare aux ruisseaux (Je sang. Maintenant, on retire à l'homme de
lettres sa conscience d'artiste ! Oui, notre siècle est fécond en sanglantes péripéties ! Adieu, au revoir, occupons-nous toujours de l'art, qui, plus grand que les peuples, les couronnes et les rois, est toujours là, suspendu dans V enthousiasme avec son diadème de Dieu! » Première dévotion explicite du précoce mystique à la divinité alliée !
A dix-sept ans, en revanche, il se plaint de sécheresse imaginative : la grâce du Dieu esthétique semble pour un temps s'être retirée de lui et il souffre comme les mystiques sevrés des consolations d'En-Haut. Son poil mue, expHque-t-il dans une métaphore hardie. C'est une crise douloureuse. En sortira-t-il pelé, ou superbe? Pauvre fou qui avait rêvé la gloire, l'amour, les lauriers, les voyages, l'Orient ! Tout ce que le monde a de plus beau, « modestement », il se l'était attribué en partage ; mais sans doute n'aura-t-il, comme tant d'autres, qu'ennui durant cette vie, que silence pour l'éternité sur sa tombe ! — Le héros de Novembre associe pour sa part le souci de l'érudition historique à l'effort de la création artistique, ce qui restera l'un des caractères du talent de Flaubert après sa vingtième année. Il rêve de faire apparaître certaines époques
dans une lumière nouvelle, et, pour se préparer à cette tâche difficile, il apprendra les langues, remontera aux sources antiques, approfondira rOrient, déchiffrera les hiéroglyphes. Il voudrait s'accoutumer à ne voir dans les hommes que des livres à faire ! Aussi bien le monde n'est-il qu'un clavecin d'exercice sous les doigts^mje l'artiste inspiré (1).
Mais, c'est surtout le début de la première Éducation sentimentale qui nous parait caractéristique des projets formés par Gustave en compagnie de Le Poittevin. Jules, qui parle souvent au nom de l'auteur dans ce roman de jeunesse, se voit menacé par sa famille d'être fait commis des douanes. Horreur ! avoir un maître, un supérieur, un chef auquel il faudrait obéir ! Non, plutôt se donner tout entier à la httérature en compagnie de son cher Henry. Installés tous deux à Paris, la Ville-Lumière, ils demeureront dans la même maison, travailleront tous les matins chacun à leur table jusqu'à midi et se communiqueront à ce moment ce qu'ils auront produit. Puis, viendra la visite des bibliothèques, des musées, théâtres ; puis encore, avant le coucher, l'analyse en commun de ce
(1) Coït., t. II, p. 95.
qui aura été vu dans la journée et la préparation des besognes du lendemain. Notons ici que les frères Concourt, dont l'un s'appelait précisément Jules, commençaient, vers le même temps, de réaliser l'idéal entrevu par leur futur É commensal et ami. Oui, elle se présente bien belle, aux yeux de ces jeunes enthousiastes, la vie d'artiste, cette vie toute idéale, toute passionnée, où l'amour et la poésie se confondent, « où l'on existe tout le jour avec de la musique, avec des statues, avec des tableaux, avec des vers, ayant des comédiennes pour maîtresses, contemplant sa pensée vivre sur la scène, étourdi de l'enthousiasme qui monte jusqu'à vous et goûtant à la fois les joies de l'orgueil, de la volupté et du génie !»
Jules et Henry se sont, dès longtemps, préparé de concert à cette existence enchanteresse. Ils ont déclamé de compagnie avec transport les chers livres qu'ils adoraient dans l'âme. Ils ont admiré l'océan pendant les nuits d'orage, rêvé de l'Inde fabuleuse, de la marche des chameaux sur le sable du désert et du rugissement des lions dans les forêts de l'Atlas ; ou encore de la beauté de Gléopâtre, du bruit que faisaient les chars antiques en roulant le soir sur les voies romaines ; surtout et avant
tout de leurs futures maîtresses. L'un faisait choix d'une pâle Italienne en robe de velours noir, avec un cordon d'or dans l'ébène de sa chevelure, une femme toute de jalousies et de voluptés ; l'autre déclarait préférer une amie qui aurait le profil chrétien des gothiques statuettes, aux yeux candidement baissés, aux cheveux d'or fins comme des fils de la Vierge, une compagne semblable à la fée écossaise qui chante derrière les mélèzes au bord des cascades ; rien qu'une âme, mais une âme visible qu'on peut embrasser à son gré, un esprit qui a des formes, une mélodie devenue femme I Jules se sent déjà revenu de ces illusions juvéniles, mais il n'a pas la force de s'en moquer, dit-il. Pourquoi l'homme de vingt ans raillerait-il celui de quinze? Tout au contraire, il se surprend à regretter jusqu'aux jours qui lui ont semblé les plus tristes à cette époque déjà lointaine, car il les passait du moins en communion d'âme avec son ami. Oui, ces jours-là avaient encore un charme singulier, un noble parfum de dévouement et de jeunesse, que les plus heureux du présent et de l'avenir ne sauraient plus jamais lui fournir. — Nous avons vu que Gustave Flaubert et Alfred Le Poittevin avaient connu de ces inoubliables tristesses à deux.
Gustave a parfois formulé pour son propre compte, dans sa correspondance, des souhaits d'avenir qui portent la même couleur d'amusant romantisme. Il a souhaité d'être muletier en Andalousie, lazzarone à Naples, conducteur de la diligence qui va de Nîmes à Marseille, ou batelier entre la Santé de Marseille et le château d'If. Il a rêvé de devenir corsaire, renégat, camaldule ou musicien ambulant : « 0 Bohême, Bohême, soupire-t-il parfois, tu es la patrie de mon sang ! » Et, durant ces heures d'exotisme nostalgique, il évoque le souvenir de « sa grand'mère la Natchez », car il assure qu'un de ses ancêtres maternels épousa jadis une Peau- Rouge au Canada. Alors, obéissant à cette tendance si marquée chez les névrosés du romantisme qui leur conseille de vanter leurs faiblesses constitutionnelles comme des forces et de présenter les quotidiennes défaites de leur énergie vitale comme garantes de victoires futures, il rapporte à son origine barbare^ — soit iroquoise, soit Scandinave et normande — le point faible de sa constitution, en apparence athlétique, à savoir le bas niveau ordinaire de son potentiel nerveux. Il écrit qu'étant un barbare, il a des barbares V apathie musculaire^ les langueurs nerveuses, les yeux
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verts, la haute taille, ainsi qu'au moral Tentêtemcnt, l'irascibilité, l'élan !
Nous avons déjà signalé plus d'une fois Alfred Le Poittevin comme le confident ordinaire des brûlantes aspirations de Flaubert vers la gloire esthétique. Ce jeune homme, un peu plus âgé que Gustave, était, lui aussi, un « enfant du siècle » au premier chef, un rêveur porté vers les spéculations mystiques à l'exemple des Saint-Martin, Maine de Biran, Ballanche, Leroux, Reynaud et autres philosophes issus du romantisme français. Il s'éteignit de bonne heure, son débile tempérament ayant été rapidement usé par quelques excès (1), et sa mort fut un durable chagrin pour son ami. La sœur de Le Poittevin, qui fut Mme de Maupassant, devait souffrir plus tard d'une maladie nerveuse à laquelle Flaubert fait allusion dans sa correspondance (2) ; et Ton sait quelle a été la fin de son neveu, Guy de Maupassant, qui lui ressemblait de façon frappante, comme il arrive si fréquemment entre oncle maternel et neveu : « Il me rappelle tant mon pauvre Alfred, écrira Gustave en parlant du futur auteur de Bel Ami^ le 23 février 1873. J'en suis même parfois
(1) Voir Descharmes, Flaubert avant 1857, p, 49.
(2) Corr., t. IV, p. 344.
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effrayé, surtout lorsqu'il baisse la tète en récitant des çers (1) / »