Le « Garçon » et le Dictionnaire des idées reçues
« J'arrivais, et le rire du Garçon éclatait », a encore écrit Flaubert, en évoquant ses inoubliables relations avec Le Poittevin (2). Cherchons à nous représenter le plus exactement possible ce que fut ce symbolique et mystérieux personnage du Garçon qui a tenu si grande place non seulement dans la jeunesse, mais peut-être dans la vie tout entière de Gustave, et qui résume en tout cas certaines tendances de son mysticisme esthétique.
A cet effet, nous signalerons d'abord une aptitude qu'il possédait au plus haut degré et qu'il semble avoir développée chez les amis de son choix : c'était une étonnante virtuosité dans l'imitation parodique et dans la mascarade intellectuelle indéfiniment prolongée. Pri-
(4) Corr., t. IV, p. 159, (2) Ibid., t. III, p. 385.
vilège ordinaire de la jeunesse artiste au surplus, les rapins ayant été de tout temps fameux pour des plaisanteries de ce genre. Parmi les contemporains de Flaubert, Maurice Sand, né quelques mois plus tard, possédait le même don sous une forme un peu différente, comme il le prouva surtout lors des fameuses représentations de marionnettes à Nohant.
Durant son grand voyage en Orient, nous voyons Gustave s'amuser sans trêve, avec son compagnon Du Camp, à une sorte de jeu que ses lettres à sa mère nous décrivent de façon suffisamment précise, tandis qu'il n'a jamais fait dans ses écrits que de très brèves allusions au Garçon. Le premier de ces jeux pourra nous aider à comprendre le second. — Il explique donc à Mme Flaubert que ni lui ni son ami Maxime ne connaissent l'ennui pendant les journées de monotone navigation sur le Nil ; ils passent, en effet, tout leur temps à jouer au sheick^ c'est-à-dire à faire les vieux, si l'on se reporte à la signification de ce mot arabe. — Le sheicky c'est, pour nos jeunes gens (1), le vieux monsieur inepte, rentier, considéré, très établi, hors d'âge et posant aux voyageurs qu'il rencontre des
(l)Corr., t. I, p. 421.
questions dans le goût de celle-ci : « Et dans les villes où vous passiez, y a-t-il un peu de société? Aviez-vous quelque cercle où on lise les journaux?... Et les doctrines socialistes, Dieu merci, j'espère, n'ont point encore pénétré dans ces parages ? Les dames sont-elles aimables ? Y a-t-il au moins quelques beaux cafés? Les dames de comptoir affichent-elles un luxe somptueux?... etc. ))Le tout émis d'une voix tremblante et d'un air imbécile.
Après le sheick simple, nos ingénieux parodistes ont inventé le sheick double, c'est-à-dire le dialogue entre deux sheicks, sur tout ce qui se passe dans le monde, avec de bonnes opinions encroûtées. Puis encore le sheick a pris de l'âge jusqu'à devenir le vieux tremblotant, cousu de rhumatismes et d'infirmités, parlant sans cesse de son catarrhe ou de ses digestions. Maxime Du Camp a choisi le nom d'Etienne pour tenir ce rôle : il est supposé pourvu d'un neveu qui est substitut et d'une bonne appelée Marianne. Quant à Gustave, il a été baptisé Quarafon, dénomination qui lui paraît « sublime » ! Et tous deux se promènent alors sur le pont de leur cange, se soutenant réciproquement et « bavachant » des conversations ineptes : « Allons, Quarafon, consolez-vous, vous aurez pour dîner
un bon poulet. J'ai dit à Marianne de vous en faire un ! » Pour goûter le sel de cette allusion, il faut savoir que les voyageurs sont excédés de poulet, la volaille étant leur seule nourriture sur les bateaux du Nil. Puis, le soir, au moment du coucher, la plaisanterie se prolonge une demi-heure encore, tous deux geignant et beuglant comme des gens abîmés de rhumatismes : « Allons, bonsoir, mon ami, bon... soir! » Facéties qui ont laissé de longs souvenirs à Gustave, puisque, beaucoup plus tard, dînant chez les Achille Flaubert, à Rouen, il se vengera de l'ennui que lui ont infligé les convives bourgeois de son frère en qualifiant de « dîner de sheicks » cette pesante réunion de famille !
Eh bien, le Garçon nous semble avoir été quelque chose comme le sheick avant les déchéances de la vieillesse, comme un sheick dans la force de l'âge, et qui, sous cet aspect, aurait déjà paru à de tout jeunes gens assez différent d'eux-mêmes pour servir de plastron à leur impitoyable raillerie. Du Garçon^ Flaubert ne nous apprend directement qu'une chose, c'est qu'il était doté d'un rire ou plutôt d'un cri spécial, et marquait parfois son entrée en scène en cassant quelque chose dans l'appartement.
Mme Commanville en dit brièvement que c'était une sorte de Gargantua moderne aux exploits homériques, dans la peau d'un commis voyageur ! Mais, par bonheur, les Concourt ont été plus explicites dans leur Journal^ en raison de l'intérêt qu'ils témoignaient en toutes circonstances au jeu mystérieux de nos facultés subconscientes. Voici leur commentaire, qui est daté du 10 avril 1860. « Flaubert et ses amis de jeunesse avaient inventé un personnage imaginaire, dans la peau et les manches duquel ils passaient tour à tour et les bras et leur esprit de blague. Ce personnage, difficile à faire comprendre, s'appelait de ce nom générique et collectif, le Garçon. Il représentait la démolition bête du romantisme, du matérialisme et de tout au monde ! On lui avait attribué une personnalité complète, avec toutes les manies d'un caractère réel, compHqué de toutes sortes de bêtises bourgeoises. C'avait été la fabrication d'une plaisanterie de petite ville ou d'une plaisanterie d'Allemand. Le Garçon avait ses gestes particuliers, qui étaient des gestes d'automate, un rire saccadé et strident à la façon d'un personnage fantastique, une force corporelle énorme. Rien ne donnera mieux l'idée de cette création étrange qui possédait
véritahlement les amis de Flaubert, les ajfolait même, que la charge consacrée chaque fois qu'on passait devant la cathédrale de Rouen. L'un disait : « C'est beau, cette architecture « gothique, ça élève l'âme ! » Et aussitôt, celui qui faisait le Garçon s'écriait tout haut au milieu des passants : « Oui, c'est beau, et la Saintce Barthélémy aussi, et les dragonnades, et l'édit « de Nantes, c'est beau aussi ! » L'éloquence du Garçon éclatait surtout dans une parodie des causes célèbres qui avait lieu dans le grand billard du père Flaubert, à l' Hôtel-Dieu de Rouen... On y prononçait les plus cocasses défenses d'accusés, des oraisons funèbres de personnes vivantes, des plaidoiries grasses qui duraient trois heures... Homais me semble la figure^ réduite pour les besoins du roman, du Garçon! » La conclusion est inattendue, mais c'est que la physionomie du Garçon dut être assez complexe, ainsi qu'on le voit. Avant d'en dire notre sentiment, nous relèverons encore dans la correspondance de Flaubert deux passages qui, à notre avis, peuvent donner une idée du ton habituel au Garçon, comme plus tard au sheick ; ces lignes tout d'abord (elles sont adressées à Bouilhet en 1855) : « J'ai appris avec enthousiasme la prise de Sébastopol et avec indigna-
tion le nouvel attentat dont un monstre s'est rendu coupable sur la personne de l'empereur. Remercions Dieu qui nous l'a encore conservé pour le bonheur de la France ! Ce qu'il y a de déplorable, c'est que ce misérable est de Rouen. C'est un déshonneur pour la ville ; on n'osera plus dire qu'on est de Rouen ! » Puis encore, un peu plus tard, à Feydeau : « Que vas-tu faire à Luchon, grand lubrique? Ranimer, dans une atmosphère pure, ta santé épuisée par les débauches de la capitale? Tu vas porter au sein des -populations rustiques les vices de l'or et de la civiHsation? Tu vas séduire les servantes, briller dans les tables d'hôte par ton esprit, semer des maximes incendiaires, chausser de grandes guêtres et recueillir des métaphores ? Rien que des métaphores et des paysages, matérialiste que tu es ! Adieu, tâche de te bien conduire et que ta famille ne soit pas obligée d'aller recueillir les morceaux épars de ton cadavre déchiré en pièces dans quelque lupanar. Ne moleste personne ! Il y a maintenant des gendarmes ! Prends garde ! Tu te ruines le tempérament. On te le répète, mais tu ne veux croire personne. Le libertinage t'emporte. Adieu, mon vieux. Bon voyage. On t'embrasse sur le marchepied. » Ce sont des phrases de cette consonance
[iii devaient éveiller les échos de la salle de billard dans l'appartement du docteur Flaubert à r Hôtel-Dieu de Rouen.
S'il en est bien de la sorte, et si, comme les Concourt le pensaient, Homais conserve quelques traits du Garçon, ce personnage énigmatique devait être, comme le sheick le fut plus tard, une caricature féroce du bourgeois de Rouen, d'Elbeuf ou du Havre. La philosophie pratique du bourgeois a toujours préoccupé le mystique esthéticien qu'était Flaubert : il projeta, sa vie durant, d'en résumer les principes directeurs dans un ouvrage, dont le titre aurait été : le Dictionnaire des idées reçues. Une première fois, il le décrit à Bouilhet (1) en insistant sur la préface qui précédera ce recueil de truisms et de platitudes. On indiquerait dans cette préface que le livre a été fait pour rattacher le public à la tradition, à l'ordre, à la convention générale ; elle serait écrite de telle manière que le lecteur ne sût jamais si on se f... de lui ou non, et l'actualité d'une pareille publication serait si grande que son succès ne pouvait être mis en doute.
Avec Louise Colet, deux ans plus tard (2),
(1) Corr., t. I, p. 445.
(f) Ibid., t. M, p. 184.
Gustave sera plus explicite encore au sujet de cette préface qui parait l'intéresser plus que le reste. Telle qu'il la comprend, ce serait déjà tout un livre. Aucune loi ne pourrait être invoquée contre ce livre, bien que tout ce qu'on respecte y dût être hardiment attaqué. On y trouverait la glorification historique de tout ce qui est généralement approuvé. Il y serait démontré que les majorités ont toujours eu raison, les minorités toujours tort. On immolerait tous les grands hommes à tous les imbéciles, tous les martyrs à tous les bourreaux, et cela, dans un style poussé à outrance, à fusées. Ainsi, m pour la littérature, il serait bien facile d'établir que le médiocre, étant à la portée de tous, y est seul légitime, et que toute espèce d'originalité doit donc être honnie comme dangereuse. — Bref, à notre avis, un discours du^ « Garçon » jeté sur le papier et servi, tout * bouillant d'indignation contenue, au benoît public.
Quant au' Dictionnaire lui-même, ce serait une apologie de la canaillerie humaine sous toutes ses faces et dans toutes ses nuances : apologie ironique et hurlante d'un bout à l'autre, farcie de citations, de preuves (qui prouveraient le contraire) et de textes effrayants. On y
afficherait le dessein d'en finir une fois pour toutes avec les excentricités quelles qu'elles soient, et Ton se flatterait de rentrer par là dans l'idée démocratique moderne de l'égalité en adoptant cette opinion de Fourier sur l'avenir, que les grands hommes y deviendront bientôt inutiles 1 En un mot, on grouperait dans cette compilation par ordre alphabétique et sur tous les sujets possibles les choses qu'il faut dire en société pour être un homme aimable et convenable. C'est là le ton probable du « Garçon » encore une fois, et la persistance de Flaubert à préparer sur ce ton une série de plaisants discours au public montre assez dans ce rite bizarre de sa jeunesse une des plus décisives expansions de sa foi religieuse, c'est-àdire du mysticisme esthétique.
Le caractère mystique de la conception du Garçon.
La description du Dictionnaire à Louise Colet se termine par cette ironie suprême : « Il faudrait qu'une fois qu'on l'aurait lu, on n'osât
plus parler de peur de dire naturellement une phrase qui s'y trouve ! » Ces phrases-là, Gustave les avait plus d'une fois prononcées « naturellement )) pour sa part. Nous lisons dans la première Education sentimentale que Jules avait une disposition naturelle à rire de lui-même quand il se regardait à froid et que son ami Henry — autre porte-parole de l'auteur — avait contracté dans l'analyse de soi l'habitude de parodier ce qui lui plaisait davantage, de ravaler ce qu'il aimait le mieux, abaissant toutes les grandeurs et dénigrant toutes les beautés pour i^oir si elles se relèveraient ensuite dans leur grandeur et dans leur beauté première. Il estimait en effet que la parodie se brise contre les marbres impérissables et qu'elle embellit plutôt ce qui est beau en lui comparant ce qui est laid. Pour être complète, la gloire a besoin d'être outragée. C'est pourquoi Henry plaignait ces caractères faibles qui s'effrayent des critiques dirigées par l'ironie contre ce qu'ils respectent.— Texte dont nous pouvons inférer que la critique du romantisme par le Garçon devait être parfois très mordante et s'appuyer sur des arguments plus subtils que ceux dont les bourgeois se contentent.
Mais voici, dans la même bouche, un aveu
plus surprenant encore. A force de voir chaque jour la fausseté des jugements de la foule, la niaiserie de ses admirations et la bêtise de ses haines, Henry aurait, sans plus d'examen, admiré a priori ce qu'elle méprise et détesté ce qui la charme, s'il rî' avait vu très souvent, dans les idées plus ou moins justes que la foule se fait sur toutes choses, un fond (Futilité pratique pour V avenir. — Eh ! oui, c'est bien cela, les idées reçues qui formaient la matière la plus ordinaire des railleries du Garçon sont pour la plupart une synthèse de l'expérience du passé, dans une vue d"* utilité pour V avenir. C'est la définition même de la sagesse « bourgeoise », parce que c'est celle de la Raison humaine en général. Gustave semblera retrouver les scrupules de Henry, lorsque, rédigeant dans son cabinet de Groisset une des tirades de Homais, — cette survivance du « Garçon » d'après les Goncourt, — il confiera ses perplexités à Louise Colet. Il voudrait, dit-il, rendre cette tirade ridicule, mais il se prépare à se trouver fort attrapé par le résultat produit. Pour le bourgeois, en effet, ce qu'il exprime dans ces lignes, avec une intention d'ironie sanglante, paraîtra profondément raisonnable!
L'auteur de Madame Bovary n'en est-il pas
venu, avec le temps, à trouver qu'Homais est quelquefois raisonnable? On a remarqué, dès longtemps, que, si le Dictionnaire des idées reçues n'a jamais vu le jour, du moins l'épopée héroï-comique de Bouvard et Pécuchet^ qui occupa si longtemps la pensée de Flaubert, peut passer pour une réalisation du même projet sous une autre forme. Bouvard et Pécuchet essayent de vi{>re en toutes choses les idées reçues; ils sont, au premier chef, des caricatures de petits bourgeois ; il est donc probable que leurs discours et leurs gestes se rapprochent également de ce qu'avaient été, dans le passé, les gestes ou discours du « Garçon ». Or, il est facile de constater que, si les premières pages du livre sont véritablement féroces dans la satire, si l'auteur a versé là toutes ses rancunes et repris quelquesuns des thèmes favoris de sa romantique jeunesse, pourtant Bouvard et Pécuchet ont fini par lui devenir excusables, sympathiques, peutêtre chers. On a dit qu'ils réalisaient, même physiquement, sa caricature et celle de Bouilhet (1). Il a certainement connu par expérience quelques-unes de leurs aventures ; ne fut-ce que leurs relations avec leur fermier nor-
(1) Voir DuMESNiL, Flaubert, p. 315.
mand, voleur et retors, ou encore ce « tour du propriétaire » qu'ils doivent subir sous la conduite du comte de Faverges. Gustave, fils et élève de bourgeois, n'aurait certes ni agi, ni parlé autrement que ses « bonshommes » en pareilles circonstances. Gomment n'en serait-il pas venu insensiblement à sympathiser avec ses héros ?
En effet, une fois jeté le premier feu de sa verve satirique, il leur prête des opinions toujours bourgeoises, certes, mais néanmoins intelligentes, ou même pénétrantes. Ainsi lorsqu'ils abordent l'étude du socialisme et se font tout simplement ses porte-parole dans leurs appréciations dénigrantes. Ainsi, à propos de la religion chrétienne qui leur inspire, après leur passagère conversion, plus d'une réflexion profonde que Flaubert certainement a contresignée dans son for intérieur. Il est même un chapitre du livre (1) où l'on voit avec stupéfaction Bouvard et Pécuchet se révéler antibourgeois à leur tour et parler en véritables adeptes du mysticisme esthétique. C'est après qu'ils ont cru devoir consacrer quelques mois à l'étude des grands philosophes du passé. A ce moment, leur
(1^ Édition Conard, p. 292.
supériorité intellectuelle sur leur entourage basnormand éclate aux yeux surpris du lecteur. Car une faculté « déplorable » s'est peu à peu développée dans leur esprit, celle de voir la bêtise et de ne plus la tolérer! Des choses insignifiantes les attristent : les réclames des journaux, par exemple, ou encore quelque sotte réflexion entendue par hasard (en d'autres termes une idée reçue, n'est-il pas vrai?), ou enfin, mirabile dictu, le seul profil dhin bourgeois? N'est-ce pas à faire rêver qu'une semblable métamorphose? Songeant alors aux platitudes qui se répètent et se colportent autour d'eux dans le village où ils ont élu domicile, se représentant par surcroît qu'il y a jusqu'aux antipodes d'autres « bourgeois » pareils au maire et aux notables de leur commune, ils sentent peser sur eux comme la lourdeur de toute la terre! — Eh mais, ce sont là les sentiments de Flaubert en personne, dès la treizième année de son existence, au temps du « Garçon » comme durant le reste de sa vie. Ainsi Bouvard et Pécuchet en viennent insensiblement à exprimer les opinions de celui qui les fait parler, sans aucune nuance d'ironie ou de parodie, et peut-être le « Garçon » faisait-il quelquefois de même.
Nous conclurons de nos remarques à trois
inspirations vraisemblables dans les facéties du « Garçon » : d'abord, et le plus souvent, une parodie caricaturale du bourgeois et de ses plates convictions antiromantiques ; puis, parfois, en considérant qu'après tout la sagesse bourgeoise apparaît comme utile à préparer Vai'enir^ une critique plus subtile et plus topique du romantisme, enveloppée pourtant de sottes formules bourgeoises, en vue d'éprouver par ce procédé hardi la solidité de la religion esthétique ; enfin, plus rarement, et comme par inadvertance, l'expression directe et convaincue des dogmes de cette même religion esthétique.
Chez les grands mystiques chrétiens, certains psychologues pénétrants ont, récemment, discerné ce qu'ils appellent une « systématisation » diabolique des impulsions ou tendances inférieures de la nature humaine (1). Aspirant à la pure alliance divine, ces mystiques, solidement moralises au préalable par leur éducation ecclésiastique, refusaient, en effet, d'accepter les tendances mauvaises de la nature comme issues de leur propre fond, quand ils s'en trouvaient passagèrement obsédés. Ils n'y voulaient plus
(1) Voir notre étude sur William James dans notre volume intitule: Mysticisme et doviinalion. (Biblioth. de piiilosophie contemporaine. Alcan, 1913.)
voir que tentations insidieuses ou même que transitoire possession de leur âme par le démon. Alors, moyennant cette interprétation si profondément mystique, elle aussi, d'un des aspects de leur état mental, ils se rassuraient sur la solidité du privilège divin dont ils se jugeaient d'autre part investis.
Eh bien, nos jeunes mystiques esthéticiens de 1840, Flaubert, Le Poittevin et leurs camarades, nous paraissent avoir esquissé une réaction défensive du même ordre, lorsqu'ils laissaient parler en typique bourgeois, par leur bouche, ce « Garçon » singulier dont ils se sentaient affolés, ou même possédés, selon l'heureuse expression des Concourt. Oui, les cadres logiques dans lesquels doit s'enfermer, pour se traduire de façon intelligible vers le dehors, cet impérialisme subconscient qui est le mysticisme, ces cadres-là ne varient guère à vrai dire, quel que soit le vêtement à la mode du jour dont se couvre chez le mystique, selon les époques et selon l'état de la culture ambiante, la prétention essentielle à l'alliance divine. Le « Garçon », ce fut pour nos collégiens rouennais une systématisation des tendances bourgeoises foncières qui parlaient en eux la voix de leur hérédité et de leur éducation première, — tendances qu'ils
reniaient sans doute, dans l'état de grâce esthétique, mais auxquelles ils revenaient nécessairement par intervalles.
Le Garçon, ce fut cet ensemble d'idées tradiditionnelles et bourgeoises, personnifié par les amis de Gustave et con^u par eux tantôt comme purement odieux et grotesque, tantôt comme menaçant peut-être, comme prêt à les ressaisir à la dérobée pour les détourner du culte de la Beauté divinisée, — cette dispensatrice souveraine de la gloire artistique dans laquelle ils avaient placé leur espoir de puissance ici-bas. — Le Garçon, ce fut enfin pour eux tout à la fois l'émanation du Dieu esthétique et son revers. Il tint dans la religion de la Beauté, portée à un si remarquable raffinement par ces futurs choryphées de la quatrième génération romantique, le rôle à la fois inquiétant, risible, et jusqu'à un certain point excitateur qui revient au Malin dans la conception chrétienne du monde et de la vie