Hygiène physique défectueuse
La femme dans la vie de Flaubert.
L'hygiène physique, à laquelle Flaubert resta fidèle pendant sa vie tout entière, fut principalement sur trois points défectueuse ; on peut, en effet, la résumer de la sorte : exercice musculaire presque nul ; insufïïsante régularité dans le repos chaque jour accordé au système nerveux ; existence sexuelle peu normale. Jeune, il nageait et ramait volontiers, mais ne parait pas être resté longtemps fidèle à ces sages pratiques. En revanche, il avait étabh en principe que la marche est délétère, et il demeura donc bientôt des mois entiers sans même descendre une seule fois dans son jardin de Croisset, si nous en croyons le docteur Dumesnil, qui a étudié de près sa santé. Sa nièce, Mme Commanville, nous parle de son « antipathie naturelle » pour la marche et, en général, pour tout ce qui lui semblait du mouvement inutile! — Quelle
erreur ! Rien n'est plus utile à la santé physique et psychique au contraire. — Zola, enfin, nous apprend dans ses Romanciers naturalistes que son vieil ami avait fini par détester la marche à ce point qu'il ne pouvait même voir marcher les autres sans éprouver un agacement nerveux !
On constate, en outre, par sa correspondance (1), que, dès 1846, il ht et écrit de huit à dix heures par jour, en sorte que bien des journées se passent, dit-il, sans qu'il songe à détacher son canot, sans même qu'il aille en marchant jusqu'au bout de la courte terrasse qui dépendait de la villa de Croisset et s'étendait le long de la Seine. Presque à la veille de sa mort, touchant à la soixantaine, il écrit à sa nièce que la base de ses déjeuners est faite de caviar, envoyé par Tourgénefî, de gingembre et de foie gras offert par une autre amie ! Un pareil mépris de la plus élémentaire prudence se paye assurément tôt ou tard. Il connut les rhumatismes, les affections de la peau, les insomnies, et le docteur Dumesnil nous apprend qu'il entra sans doute dès sa trentième année dans la voie de l'artériosclérose.
(1) Corr., t. I, p. 185.
Que, pour ses examens d'étudiant, il ait donné des « coups de collier » qui l'attachaient à sa table de travail jusqu'à trois heures du matin, ce n'est pas là un fait bien exceptionnel, ni un bien grave excès. Mais nous avons vu qu'il agissait de même dans le feu de la composition littéraire au temps de son adolescence, et le pis est qu'il persista sa vie durant dans ses mauvaises méthodes de travail. Les vrais producteurs agissent de tout autre manière ; son disciple Emile Zola en est le plus frappant exemple. Pour sa part, Flaubert se levait vers la fm de la matinée, nous le savons, il se mettait à son bureau vers midi, aussitôt après le repas, se trouvait bien en train vers cinq heures et ne cessait de rédiger que fort avant dans la nuit. Après quoi, il s'occupait encore de sa correspondance et se couchait enfin, éreinté, fourbu. Nous avons dit que de pareilles pratiques se payent tôt ou tard. Flaubert les paya de bonne heure, comme ce chapitre a pour but de le rappeler : mais sa constitution robuste résista longtemps malgré tout à cette existence de fakir, absorbé dans la méditation de son dieu. Quant à la place tenue par la femme dans la vie de ce colosse, à l'aspect sanguin, on s'en fera une première idée par ces quelques lignes
qui établissent le bilan de sa jeunesse sentimentale (1) : « J'avais une grande confiance en moi, des bonds d'âme superbes, quelque chose d'impétueux dans toute la personne ! Je rêvais l'amour, la gloire, le beau... Je me suis abîmé dans des gymnastiques sentimentales insensées. J'ai pris plaisir à combattre mes sens et à me torturer le cœur. J'ai repoussé les ivresses humaines qui s'offraient. Acharné contre moimême, je déracinais Vhomme à deux mains, deux mains pleines de force et d'orgueil ! De cet arbre au feuillage verdoyant, je voulais faire une colonne toute nue pour poser en haut, comme sur un autel, je ne sais quelle flamme céleste. Voilà pourquoi je me trouve à trentesix ans si vide et parfois si fatigué ! »
Cette confidence à Mlle Leroyer de Chantepie (qui fut également honorée de la sympathie de George Sand) identifie de bien près Flaubert à son Saint Antoine, n'est-il pas vrai. Et quant à la flamme dont il parle, nous pouvons l'entendre soit du mysticisme esthétique, sa religion d'élection, soit de l'amour platonique qu'il conçut à quinze ans pour Mme Schlésinger, l'honnête femme d'un honnête éditeur de mu-
(1) Curr., t. III, p. 157.
sique parisien, — passion qui parait avoir rempli sa jeunesse et qui a reçu son commentaire d'abord dans les Mémoires d'un fou (1838), puis, trente ans plus tard, dans la seconde Éducation sentimentale. Ce fut à Trouville, en 1837, qu'il fit cette rencontre décisive, dont il a indiqué le résultat dans une phrase profonde, bien que difficilement intelligible au premier abord (1) : « On n'a pas dit un mot sur la prostitution des hommes. J'ai connu le supplice des filles de joie, et tout homme qui a aimé longtemps et qui ne voulait plus aimer l'a connu ! » C'est-à-dire sans doute qu'ayant aimé Mme Schlésinger sans espoir pendant toute sa vie, ses autres amours ont été ce que sont ceux des filles de joie qui se donnent machinalement au premier venu, l'esprit ailleurs !
Il explique à la même confidente, Mlle Bosquet, qu'il a dans sa jeunesse démesurément aimé, aimé sans retour, profondément, silencieusement. (( Nuits passées à regarder la lune, projets d'enlèvement et de voyages en Itahe, rêves de gloire pour Elle : tortures du corps et de l'âme, spasmes à l'odeur d'une épaule et pâleurs subites sous un regard, j'ai connu tout
(1) Corr., t. III, p. 258.
cela et très bien connu. Chacun de nous a dans le cœur une chambre royale : je Vai murée, mais elle n'est pas détruite. » Il a près de quarante ans quand il consigne cet aveu, d'accent si pénétrant. Après avoir raconté, dans les Mémoires d'un fouj ce précoce et décisif amour de Trouville, il ajoute qu'on raillait en ce temps sa chasteté dans son entourage, qu'une autre femme se présenta à lui (une camériste de sa mère, dit-on), qu'il la prit et sortit de ses bras plein d'amertume et de dégoût. Telle fut la première étape de son calvaire passionnel. A plusieurs reprises, il est revenu sur les réflexions amères qui le torturaient à vingt ans lorsque les vieillards lui parlaient avec envie de son « bel âge ». En effet, ne voyant rien qu'on pût lui envier à bon droit, il se sentait à son tour profondément jaloux de ses interlocuteurs, puisque leurs regrets supposaient dans le passé des bonheurs dont il n'avait même pas l'idée pour sa part ! Il se réfugia, comme on le sait, dans les voluptés de tête et dans les amours de bibhothèques, hasardant par exemple cette boutade qu'il donnerait volontiers toutes les femmes de la terre pour avoir à lui la momie de Cléopâtre, se montant l'imagination devant des statues de marbre, à l'Acropole d'Athènes ou
à la villa Sommariva, pour ne pas parler de son aventure romaine, dans l'église Saint-Paul hors les murs.
Il s'étonne lui-même, vers trente-cinq ans, de la facilité avec laquelle il se tient éloigné de la femme, dont il se sent « repu », sans aucun sujet de l'être. Il se croit stérilisé par ces effluves magnétiques qu'il a, dit-il, trop senti bouillonner en lui pour les voir se déverser jamais dorénavant. Il n'ambitionne même pas un amour normal, régulier, solide, car cet amour le sortirait trop de lui, le troublerait. Peu d'hommes ont eu moins de femmes, à l'en croire ; et en effet, si Stendhal se plaignait de n'avoir réussi qu'auprès de six femmes aimées de lui, Flaubert en demeure sur ce terrain à l'unité, avec Louise Colet : peut-être au chiffre deux si l'on ajoute la mystérieuse passante de Marseille en 1840, Mme Foucaud. Il assure que ses sens ont toujours été ses serviteurs et que, même au temps de sa plus verte jeunesse, il en faisait absolument ce qu'il voulait (1), parce que l'être féminin n'a jamais été « emboîté » dans son existence.
Il n'hésite pas à informer Bouilhet que
(1) Corr., t. III, p. 543.
Mme Colet est la seule femme qui l'ait jamais aimé (1). Encore dut-elle être bien puissamment séduite et retenue par les restes de cette beauté plastique qui, chez Gustave, faisait place vers la trentaine à la vulgarité, à l'empâtement des traits, à la calvitie précoce — c'est du moins ainsi qu'il en juge lui-même. — Vit-on jamais, en effet, un galant plus brutalement sincère et plus constamment maladroit à l'égard de la beauté qui l'honorait de ses faveurs? Dès les premiers temps de leurs relations amoureuses, il l'informe qu'il ira bientôt vivre loin d'elle, si loin qu'on n'entendra plus jamais parler de lui ! Avant de la connaître, ajoute-t-il par manière d'explication, il était calme, il marchait dans la vie avec la reclitude qui procède d'un système particuUer, longuement mûri et fait pour un cas spécial tel que le sien : le système de l'isolement complet. Mais Louise est venue remuer tout cela du bout de ses doigts de rose. Et, par malheur, c'est à l'Océan sans borne et sans fond que convient la tempête. Des étangs, quand on les trouble, il ne se dégage que de malsaines odeurs. Voilà qui est peu attrayant, n'est-il pas vrai, pour la femme ainsi prévenue
(1)Corr., t. Mf, pli.
qu'elle s'est embarquée sur un marécage !
Un jour, il fait couler les larmes de la belle parce qu'il lui a maindé une fois de plus — et non pas du tout sur le mode plaisant, mais sur le ton le plus évidemment sincère, — qu'il voudrait ne l'avoir jamais connue pour n'être pas forcément écarté de son fameux « système ». Après quoi, il aggrave encore sa maladresse sous prétexte de la réparer. Il ne se doutait pas qu'on pût l'aimer encore, écrit-il ; cela lui semble « drôle » ; bien mieux, cela lui parait hors nature! En outre, il étale à tout bout de champ, dans cette correspondance d'amour, une nauséabonde obsession de la pourriture du tombeau qui s'y trouve aussi mal en situation que possible. Aussi, ses lettres font-elles constamment souffrir son amie, jusqu'à lui arracher des larmes d'amertume qui tachent le papier de ses réponses. Et cette liaison mal assortie finira par une rupture totale et définitive, mais non pas sans avoir arraché à Flaubert, pour notre durable profit, les plus éloquents commentaires du mysticisme esthétique qui aient jamais été fournis par un fervent de cette romantique chapelle.
Et c'est bien, en effet, la religion de la Beauté abstraite qui s'oppose au bonheur complet de
l'ardente Louise. Dans ses lettres d'amour, Gustave a tout à fait l'accent d'un dévot qui serait dérangé dans ses oraisons par quelque tentation importune. C'est, aux rives de la Seine, un saint Antoine qui s'eiïorcerait de convertir la gracieuse émissaire du Malin à une religion de renoncement : « Oh ! va, aime l'art plus que moi, écrit-il avec une amusante conviction. Cette affection-là ne te manquera jamais/ Ni la maladie, ni la mort ne l'atteindront... Peu de souci de la gloire, soit, je t'approuve, mais de Varty de la seule chose vraie et bonne de la vie? PeuX'tii lui comparer une amour de la terre/ ))La.ngage dont la sincérité peut être jugée méritoire, mais qu'une femme passionnée ne saurait accepter bien longtemps de celui qu'elle aime. C'est le mysticisme esthétique décidément préféré au mysticisme passionnel et seul érigé désormais, comme une flamme impérissable, sur l'autel symbolique dont Flaubert nous a parlé tout à l'heure.
Aussi — comme nous l'avons déjà constaté chez la mère de l'écrivain, en ses rares moments d'impatience, — [31me Colet accuse-t-elle souvent Gustave d^égoïsme et lui reproche-t-elle à son tour de passer son temps à chercher des phrases au lieu de songer à plaire. Elle écrira
i'^O LK ROMANTISME DES RÉALISTES
publiquement de son ami, en 1859, dans ce livre intitulé Lui, qui évoquait surtout le souvenir de son aventure antérieure avec Musset : « L'homme qui m'inspirait cet amour était une sorte de mythe pour mes amis. On ne le voyait chez moi qu'à de rares intervalles : il vivait au loin, à la campagne, travaillant en fanatique de 1 l'art à un grand livre, disait-il. J'étais la confidente de ce génie inconnu. Chaque jour ses lettres m'arrivaient, et, tous les deux mois, quand une partie de sa tâche était accomplie, je redevenais sa récompense adorée, sa joie radieuse, la frénésie passagère de son cœur, qui, chose étrange, s'ouvrait et se refermait à ç^olonté à ces sensations puissantes... Homme si indifférent pour les autres et pour lui-même à tout ce qui rCétait pas Vahstraction de Fart et du beau (le Dieu du mysticisme esthétique), qu'il en acquerrait une sorte de grandeur prestigieuse à la distance où nous vivions l'un de l'autre ! » Ainsi Louise eut quelque temps pour Gustave, lévite du Dieu-Beauté, quelque chose de ces sentiments mélangés que le caractère sacerdotal inspire à certaines femmes : et, de la sorte, la fidéhté faroucne de ce prêtre à son Dieu expHque à la fois et la durée de l'amour qu'il inspira et l'amère conclusion de cet amour. J
2. — Hygiène intellectuelle avant la crise. Extases et ravissements.
Nous avons dit que Gustave enfant avait été le trop précoce lecteur des grands romantiques de la seconde et de la troisième génération du mouvement, qui l'imprégnèrent jusqu'aux moelles du mysticisme de la passion et de la beauté. Ce véritable dévergondage intellectuel a développé en lui à la longue une grave maladie hystéro-nerveuse. Il saura reconnaître, au surplus, cette mauvaise discipline mentale pour une des sources de son mal, et nous le verrons alors se ressaisir, corriger jusqu'à un certain point ses habitudes d'esprit : nous le verrons, énergique encore de toute sa vigueur normande, vaincre le mal, ou du moins le contenir par une nouvelle hygiène intellectuelle, celle de Vimpersonnalisme en Uttérature. Et c'est par là qu'il deviendra, volontairement ou non, le collaborateur du mouvement réaliste, puis le précurseur et le patriarche de l'école naturaliste.
Ne pourrait-on même interpréter son cas de
façon symbolique en avançant qu'il a subi par sa faute, dans sa personne, cette crise que sa génération allait traverser moins de cinq ans plus tard dans son ensemble, lors des événements de 1848? Il a mésusé du mysticisme esthétique et surtout passionnel, de même que la France et l'Europe entière abusaient à ce moment du mysticisme social, cette autre nuance de la religion romantique, ainsi que du socialisme mystique qui en est le logique corollaire. Puis, de même que la réaction dut partout succéder en Europe aux convulsions sociales de la « folle année », lorsque l'instinct de conservation eut enfin éclairé pour un temps nos sociétés civilisées sur le danger de leurs imprudentes rêveries, de même le fils du médecin rouennais en vint à prendre peur devant la convulsion imprévue que suscita dans les profondeurs de son être psychique sa folle hygiène romantique d'adolescence. Il fit aussitôt machine en arrière, et, sans parvenir à se détacher pleinement de ses convictions fondamentales, du moins sut-il désormais s'abstenir d'en faire une application trop immédiate à son existence et un trop exclusif usage.
Il convient de nous arrêter d'abord un instant sur cette affinité singulière qu'il prétend avoir
maintes fois reconnue entre lui et les animaux, les idiots ou les fous. Il semble en effet l'envisager comme une sorte de prédestination aux anomalies nerveuses dont il souffre. Il a écrit dans ses Notes de voyage (1) qu'il estime les fous et les animaux, et que, d'autre part, ces êtres déshérités sentent qu'il les comprend, qu'il « entre dans leur monde ». De là une sympathie réciproque entre eux, une fraternité, une communion toute panthéistique et tendre. Pourtant, en ce qui regarde les animaux tout au moins, il ne nous a jamais fourni qu'une preuve de cette communion mystérieuse : la voici (2) : A Ferney, durant son voyage en famille de 1845, un énorme dogue aboyait derrière une porte qu'on tardait à ouvrir aux visiteurs. Une fois cette porte ouverte, le chien est venu à Gustave, l'a rei(ardé et s'est tu. Trait qu'on trouvera sans doute peu topique pour porter une aussi ample théorie. Pour les fous, ou plutôt pour les idiots, nous possédons au contraire trois anecdotes de sa plume à l'appui de son interprétation théorique. A Serres, entre Brigues et Martigny, durant ce même voyage de 1845 (3), Gustave a rencontré
{\) \olcs de voyage, t. I, p. 50.
(2) IbiiL, t. I, p. 58.
(:J) Cnrr , t. 1. p Ifii.
trois pauvres idiotes qui lui ont demandé l'aumône. Elles étaient affreuses, dégoûtantes de laideur et de crétinisme ; elles ne pouvaient pas parler ; à peine si elles marchaient. Quand elles l'ont aperçu cependant, elles se sont mises à lui faire des signes pour lui dire qu'elles l'aimaient : elles souriaient, portaient la main sur leur visage et envoyaient des baisers. La seconde anecdote est de cadre moins exotique et pittoresque. A Pont-l'Évêque, le docteur Flaubert possédait un domaine dont le gardien avait une fille imbécile. Or, la première fois que celle-ci aperçut Gustave, elle lui témoigna le plus étrange attachement. Enfin, en 1854, visitant à Rouen une exhibition de nègres Cafres, il a vu, parmi ces sauvages, une vieille négresse de cinquante ans lui faire des avances non équivoques ; elle voulait l'embrasser ; la société en était « ébouriffée » !
Or, à propos de cette dernière aventure précisément, il insiste sur l'interprétation philosophique ou plutôt mystique de ces faits dans laquelle il se complaît, en fils spirituel de Rousseau et de tous les mysticismes passés qui furent les vénérateurs du simple d'esprit. Il rêve à je ne sais quel sauvagisme ignoré de son être qui lui apparaît comme une distinction poétique,
Lt: ROMANTISME DES REALISTES 135
un privilège d'En-Haut. Qu'a-t-il donc en lui, songe-t-il, pour se faire ainsi chérir à première vue par tout ce qui est crétin, fou, idiot ou sauvage? Ces pauvres natures-là comprennent-elles qu'il est de leur monde? Devinent-elles en lui une sympathie inavouée? Cela le charme et l'effraye à la fois. A ce point que, devant la vieille négresse en particulier, son cœur « battait à lui casser les côtes » et qu'il marque l'intention de retourner la voir pour épuiser cette sensation singulière.
Eh bien, à notre avis, la solution du problème est beaucoup plus simple en vérité, et il l'a indiquée lui-même à propos de son amie Cafre. Il s'agit tout simplement de l'effet produit par sa haute taille, par son aspect robuste et par sa beauté plastique de jeunesse sur des arriérées féminines, notons-le, dont les instincts, n'étant comprimés par aucun frein de nature consciente ou d'origine éducative, se donnent libre carrière à l'aspect du mâle. Quoi qu'il en pense, c'est au physique de Gustave et nullement à son moral que ces manifestations s'adressèrent, et cela est trop évident dans tous les cas que nous venons de citer, en raison des détails qu'il nous fournit, pour que nous nous attardions à le démontrer. On s'étonne seulement
qu'il n'ait pas tiré la conclusion lui-même. C'est par d'autres traits que sa constitution physique s'écarte réellement de la normale. Dans les Mémoires d'un fou, nous apprenons que l'auteur de ce récit, doté d'une excellente santé dans son enfance, fut perpétuellement froissé par le contact d'autrui et par les conditions de son existence. Ces froissements lui procurant une perpétuelle irritation nerveuse, il devint insensiblement emporté, véhément, comme un taureau malade de la piqûre réitérée des insectes. Son sommeil était agité par des rêves d'angoisse, par d'affreux cauchemars, dont il raconte avec détail l'un des plus angoissants, — récit qui a fourni la matière d'un bien singuHer commentaire à ce docteur Reik dont nous avons dit la psychologie impitoyable. — Mais dans Novembre, Flaubert se montre plus exphcite encore sur les résultats d'une hygiène intellectuelle qui fut celle de son adolescence. Le héros de cette nouvelle autobiographique a peu à peu conçu un véritable dégoût à l'égard des choses d'ici-bas ; il s'est senti prématurément vieilli, à ce point qu'il a pu s« croire pourvu d'une entière expérience à propos de certaines sensations dont, en réahté, il n'a jamais fait l'épreuve. Dans le désarroi né de cet anormal état d'âme, il en est venu à
s'accorder des distractions stupides, comme de regarder seulement les pieds des passants dans la rue, pour rattacher ensuite par l'imagination chacun de ces pieds à un corps qui lui convint, chaque corps à une idée directrice et tous ces mouvements enchevêtrés à une destination d'ensemble ! Quelle est donc, poursuit-il, cette douleur inquiète dont on conçoit pourtant quelque fierté comme si elle était la rançon du génie, et que l'on dérobe aux regards profanes comme le secret d'un amour exalté? — Souvenir de mauvaises lectures, se répond-il alors en propres termes, devant cette interrogation anxieuse, hyperboles de pure rhétorique que ces grandes douleurs sans nom des « enfants du siècle ». Mais, après tout, le bonheur lui-même ne seraitil pas une métaphore inventée dans un jour d'ennui, conclut-il en incorrigible fils des René et des Lara.
Torturé d'une pareille douleur, le jeune lettré de Novembre croit toutefois pouvoir la distinguer du « mal romantique » dont souffrirent avant lui ses grands inspirateurs. C'est ainsi qu'il se refuse à la confondre avec la douleur de René, ennui d'une immensité céleste, dit-il, plus beau et plus argenté que les rayons de la lune. Il ne se sent ni chaste comme Werther, ni
hardiment débauché comme le Don Juan de Byron. Non, il ne se croit au total ni assez pur, ni assez jort (?) pour souffrir de ces illustres névroses. Si on lui demandait ce qui lui manque, il ne saurait que répondre. Ses désirs n'ont nul objet précis, sa tristesse aucune cause immédiate. Seulement, retiré du monde, il brûle d'y paraître et d'y briller ; chaste, il s'abandonne dans ses rêves de la nuit et du jour aux luxures les plus effrénées, aux voluptés les plus féroces. Mais tout cela ne nous paraît pas si fort différent de ce qu'il en voudrait distinguer. Son respect pour ses maîtres l'illusionne sur le caractère à la fois sublime et sacré de leur ennui, car ils se sont trouvés tout aussi malheureux que lui-même par les mêmes causes ou plutôt sous les mêmes prétextes.
Écoutons plutôt de sa bouche le récit d'une extase romantique, qui nous semblera fort analogue à celles que Jean- Jacques, le père de toute la lignée, connut dans la forêt de Montmorency ou dans l'île du lac de Bienne. Le poète qui épanche son cœur dans les pages si remarquables de Novembre nous confie donc qu'il se sentait quelquefois à bout de force sous l'aiguillon de sa « douleur inquiète », dévoré d'une passion sans objet, aimant d'un amour furieux des choses
sans nom. Il tombait alors anéa\nti dans un abîme de souffrances; son sang lui'vbrûlai^ 1® visage ; le bruit de ses artères augmentait jusqu'à l'étourdir, sa poitrine semblait sur le ^oint de se rompre. Alors ne voyant plus rien/V\e sentant plus rien, il était ivre, il était fou l Parvenu à ce point d'exaltation cérébrale, il avait des hallucinations d'énormité ! Il croyait receler une Incarnation suprême dont la révélation eût émerveillé par lui le monde si le monde n'était pas devenu aveugle et sourd à ces manifestations d'En- Haut. Il interprétait sans hésitation ses déchirements intérieurs comme la vie même du dieu qu'il portait à ce moment dans ses entrailles. C'est à ce Dieu magnifique qu'il se flattait d'avoir immolé les heures de sa jeunesse qu'on lui reprochait de perdre ; il avait fait de sa personne un temple pour renfermer quelque chose de divin. Typique effusion d'impérialisme mystique, n'est-il pas vrai, excès d'ambition dévorante qui va le conduire grand train vers la névrose déclarée, dont bien d'autres mystiques ont été avant lui les victimes.
Voici cependant une description plus précise encore de cette extase rousseauiste, assurément connue de Gustave par expérience, si nous en jugeons par les précisions de sa peinture et
140 LE ROMAN^jsME DES RÉALISTES
dans Jaquellp. jj ^g^ i^jgjj permis de signaler un frappant^p-fodrome de l'accès épileptiforme dont il fut p^u après terrassé. Un jour de vacances, au ^rd de la mer, le jeune exalté de Noçembre sjysentit invité, par la splendeur d'un ciel sans nuages, à s'étendre dans un champ de blé pour y goûter quelque repos. Sa disposition d'esprit était toute mystique dès ce moment ; il lui semblait que les choses parlassent autour de lui un mystérieux langage et que le soleil lui-même eût accepté de faire sa partie dans ce concert sublime. Bientôt l'esprit de Dieu s'empara de son âme ; il sentit son cœur se dilater pour « adorer quelque chose d'un étrange mouvement ». Il aurait voulu s'absorber dans la lumière solaire, se perdre dans l'immensité azurée avec la vapeur qui s'élevait au loin de la surface des flots. Saisi d'une joie insensée, il se redressa soudain et se mit à marcher sans but dans la campagne, comme si tout le bonheur des cieux avait pénétré dans son âme. A cette minute unique, il croyait comprendre tout le bonheur de la création, toute la joie que Dieu y a déposée pour l'homme clairvoyant. La nature lui semblait belle de cette harmonie complète que V extase seule doit entendre. Quelque chose de tendre comme un amour et de pur
LE ROMANTISME DES 1»1^.ALÏSTES Ul
comme une prière s'élevait pour îvi du fond de rhorizon, quelque chose d'exquis qu^l s'appropriait sans aucun scrupule parce qu'il iK^entait venu d'un domaine cétoe où il avait le^oit de vivre. Oui, dans cet instant de délices, toutes sembla beau sur la surface de la terre. Il aima^ jusqu'aux pierres qui lui « fatiguaient «les pieds, jusqu'à cette nature d'ordinaire insensible qui paraissait enfm l'entendre et V aimer à son tour 1 Bientôt apparut dans son rêve extatique — comme il arrive d'ordinaire en pareil cas — l'ancestrale ou enfantine réminiscence chrétienne, quintessence de tant d'impressions mystiques antérieures. Il se prit à songer qu'il est doux de chanter le soir à genoux des cantiques aux pieds d'une Madone qui brille aux candélabres et d'aimer la vierge Marie qui apparaît aux marins dans le danger. Mais enfm il fallut redescendre sur terre, et notre jeune exalté revint à lui avec le sentiment très net que la malédiction le reprenait. La vie lui était restituée comme il arrive aux membres gelés, écrit-il, c'est-à-dire par la sensation de la souffrance. Après avoir goûté le plus inconcevable bonheur, il tombait sans transition dans un découragement sans limites. Cette aventure n'en fut pas moins un des événements de sa vie.
142 le; roman;j'isme des réalistes
On a reconnu l'extase typique que Rousseau a intronisée dans la littérature profane. Elle nous a p;articulièrement rappelé celle que Barbey d'Au^villy, le constant adversaire de Flaubert 6nr raison de la nuance différente de leur romantisme essentiel, a prêtée, sous un pseudonyme, à Maurice de Guérin, son ami, dans Amaïdée^ et aussi certaines impressions familières à Dostoïewski, un épileptique beaucoup plus net que l'auteur de Salammbô (1). Ajoutons que l'extatique de Novembre termine sa brève carrière terrestre par un triste pèlerinage d'hiver aux lieux inoubliables qui ont été pour lui, durant une belle journée d'été, le cadre du réconfort céleste que nous venons de décrire. Il revient de ce pèlerinage anéanti par son impuissance à retrouver désormais le contact divin, et il meurt quelques mois plus tard, comme une lampe qui s'éteint faute d'aliments capables de nourrir sa flamme.
Recueillons enfin quelques directs aveux de Flaubert sur son hygiène intellectuelle de jeunesse. Il écrit un jour à Louise Colet que la folie et la luxure ont été tellement visitées l'une
(1 ) Voir, dans notre Introduction à la lihilosophie de Vim- ; périalisme (Alcan, 1911), une étude consacrée à la névrose de l'écrivain russe.
et l'autre par sa pensée investigatrice, si bien naviguées en tous sens par sa volonté de connaître, qu'il ne sera jamais ni un aliéné, ni un de Sade, il veut l'espérer tout au moins : « Ma maladie de nerfs, ajoute-t-il dans un aveu décisif, a été r écume de ces petites facettes intellectuelles. » Et encore, dans une autre circonstance : « Si j'avais eu le cerveau plus solide, je n'aurais point été malade de faire mon droit et de m'ennuyer. J'en aurais tiré parti, au lieu d'en tirer du mal. J'ai eu aussi mon époque nerveuse, mon époque sentimentale, et j'en porte, comme un galérien, la marque dans le cou ! » C'est ici une allusion au séton que son père crut devoir lui placer à la nuque, pour de longs jours, peu après le début de sa maladie ; et de même, le trait qui suit rappelle un accident survenu au malade pendant l'une de ses crises : « Avec ma main brûlée, poursuit Gustave en effet, j'ai le droit d'écrire maintenant sur la nature du feu. Tu m'as connu quand cette période venait de se clore et arrivé à l'âge d'homme, mais, autrefois, j'ai cru à la réalité de la poésie dans la vie, à la beauté plastique des passions. » — C'est-à-dire aux mysticismes esthétique et passionnel sous leurs formes byroniennes ou balzaciennes. — « J'avais une admiration égale pour tous les
tapages, conclut-il. J'en ai été assourdi et je les ai distingués. » Ces deux dorniors textes sor>t fort nets, n'est-il pas vrai ? On y discerne les causes profondes de la maladie nerveuse de Flaubert, et l'on y entrevoit le partiel changement d'orientation intellectuelle et morale que cette maladie a provoqué dans sa pensée tout d'abord, puis dans son talent d'écrivain.
3. — U accès d'octobre 1843 et la réforme de Vhygiène intellectuelle.
Nous devons à Maxime Du Camp (qui les publia presque au lendemain de la mort de son ancien ami) quelques précisions sur les débuts de sa maladie nerveuse. Du Camp assista en effet de sa personne à l'un, au moins, des accès de Gustave, durant leur commun voyage en France de 1847. C'était à Tours, et peut-être en vit-il d'autres en Orient. En tout cas, il dut recevoir à cette époque les confidences du patient sur les origines et sur les particularités de ce mal, dont il subissait le pénible spectacle et qu'il soigna, sans doute, avec un amical
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dévouement. Voici donc ce que nous savons par lui du premier accès de Flaubert, en 1843. Celui-ci revenait d'un séjour chez des amis, à Pont-Audemer, et il se trouvait avec son frère Achille dans un cabriolet qu'il conduisait luimême. La nuit était tombée. Aux approches de Bourg-Achard, une voiture de roulage fut laissée à gauche par le cabriolet, tandis que l'on apercevait au loin sur la droite la lumière d'une auberge isolée, détails qui se trouvèrent pour ainsi dire photographiés de façon indélébile dans la mémoire pathologiquement exaltée du malade, car ils repassaient devant ses yeux par la suite, au début de chaque crise nouvelle. A ce moment précis, Gustave fut pris d'un éblouissement et tomba. Son frère le saigna sur place, espérant que l'accident ne se renouvellerait pas. Mais quatre attaques analogues le terrassèrent encore durant la quinzaine suivante, et il fallut bien reconnaître que sa santé se trouvait profondément atteinte.
La mort du docteur Flaubert fut hâtée, dit-on, par l'angoisse que lui causa une maladie si pénible et si imprévue chez ce fort et beau jeune homme : Mme Flaubert en souffrit plus que le patient lui-même et faillit en mourir aussi. Pourtant Gustave, peu à peu, se remit ; son
voyage d'Orient le débarrassa pour longtemps de ses crises aiguës, qui ne devaient reparaître que vingt ans plus tard, sous l'influence des événements de 1870. Encore fut-ce pour disparaître peu après de nouveau, semble-t-il. Nous avons dit que de fort bons juges écartaient aujourd'hui l'hypothèse de l'épilepsie, affirmée par Du Camp, pour voir dans ces désordres nerveux de l'hystéro -neurasthénie, portée à un très haut degré. Il nous paraît qu'on n'a pas relevé jusqu'ici, à l'appui de cette dernière hypothèse, un fait assez topique cependant. Dostoïewski, épileptique indiscutable, fut délivré pour un temps de son mal par la violente secousse morale que lui causa sa condamnation politique. Il cessa d'en souffrir pendant toute la durée de son travail dans les mines sibériennes. Au contraire, Gustave Flaubert éprouva, quelques jours avant son premier accès, des secousses émotives graves et réitérées qui paraissent avoir déterminé chez lui cet accès, bien loin de le conjurer ou de l'ajourner, comme ce fut le cas pour le grand romancier russe. Leur mal ne serait donc pas de la même nature.
On trouve en effet dans l'édition Conard de sa Correspondance une lettre adressée par lui à Ernest Chevalier peu après le début de sa
maladie, lettre qui contient les lignes suivantes : « J'ai manqué de crever entre les mains de ma famille, où j'étais venu passer deux ou trois jours pour me remettre des scènes horribles dont faisais été témoin chez H... » Ce dernier membre de phrase n'avait pas été reproduit par M. Descharmes, qui imprima le premier cette lettre dans son excellent Flaubert avant i857, publié en 1909, un an plus tôt que l'édition Gonard de cette partie de la Correspondance (1). Une telle origine prochaine de la maladie de Gustave montre bien dans cette maladie V aboutissement physiologique de son hygiène intellectuelle ultraromantique d'adolescence. En effet, l'ébranlement nerveux général qui en fut la conséquence nécessaire le mit à la merci d'un incident émotif que d'autres auraient supporté sans dommage, et c'est là ce qu'il nous importait surtout d'établir.
Nous avons dit que le résultat immédiat de la maladie fut de rendre au malade la libre disposition de sa personne et de son temps, en supprimant pour lui toute perspective de car-
(i) Peut-être serait- il possible d'émettre une hypothèse sur ce nom de H... d'après d'autres passages des écrits de Flaubert. Mais sans doute a-t-il été passé à bon escient sous silence, et il nous importe peu de le connaître.
rière libérale à brève échéance. Il lui fut loisible dès lors de se consacrer exclusivement à l'art. C'est ce qu'il s'empressa de faire, avec les précautions que nous énumérerons plus loin. « Je n'ai jamais eu d'années meilleures que les deux qui viennent de s'écouler, pourra-t-il écrire à Chevalier en août 1845, parce qu'elles ont été les plus libres, les moins gênées dans leurs entournures. Ma santé n'est ni pire, ni meilleure ; c'est long, bien long ; non pas pour moi, mais pour les miens que cette maladie use lentement et rend plus malades que moi ! » Et encore à Vasse, l'orientaliste, en 1846 : « Ma maladie aura toujours eu l'avantage qu'on me laisse m'occuper comme je l'entends, ce qui est un grand point dans la vie... Le principal, quant à la famille, c'est de n'en être pas embêté ! » On voit que la maladie chronique avait développé en lui, comme il arrive d'ordinaire à titre de réaction défensive de la part de l'organisme menacé, un égoïsme involontaire, qui se fait jour dans ces lignes caractéristiques.
Tout en s'occupant désormais comme il l'entendait, Gustave réforma depuis ce moment l'hygiène intellectuelle que lui-même rendait responsable de l'épreuve dont il était accablé.
liî: romantisme des réalistes U9
Il indiquera plus tard à Louise Golet (1) qu'il a traversé deux existences bien distinctes Vune de Vautre^ des « événements extérieurs » ayant, dit-il, « symbolisé » la fm de la première et marqué la naissance de la seconde. Dans ces événements symboliques, il n'est pas difficile de reconnaître ses crises d'octobre 1843. En eiïet, il ajoute que sa vie active, passionnée, émue, pleine de soubresauts en sens opposés et de sensations multiples, a pris fin lorsqu'il atteignit ses vingt-deux ans, ou, en d'autres termes, à l'époque même du premier accès de son mal. C'est à cette date qu'il a jait tout à coup de grands progrès et qu'autre chose est venu pour lui. Certes, ajoute-t-il, il a dû se tracer depuis lors un plan de vie fort monotone, mais sa nature le portait vers cette monotonie salutaire et, en outre, pour arriver où il en est vers 1846, il y a mis de Vart (2) ; c'est-à-dire, si nous cherchons à comprendre ici sa pensée, de la volonté, du calcul, de l'utilitarisme raisonné. Il assurera une autre fois s'être guéri en étudiant scientifiquement son mal et en tendant toute la force de sa ifolontévcTS, la vie. Il avait joué dans le passé (3)
(1) Corr , t. I, p. 22o.
(2) Ibid., t. I, p. 221.
(3) Ibid., t. III, p. 118.
Ido le romantisme des réalistes
avec la démence et avec le fantastique comme Mithridate avec les poisons, continue-t-il ; mais un grand orgueil l'a soutenu dans le combat final et il a vaincu son mal à force de l'étreindre corps à corps.
Consultons une fois de plus, pour éclairer ce point capital de la biographie psychologique de Flaubert, le Jules de la première Education sentimentale qui nous a tant de fois déjà éclairé de ses lumières. Durant sa première jeunesse, il s'est connu superficiel et obscur, ardent et paresseux tout à la fois, allant malgré lui d'une idée à une autre sans en approfondir aucune, « s'arrêtant à une lettre et passant par-dessus une langue », suivant sa pittoresque métaphore, plein d'assertions et d'hésitations alternées, s'enthousiasmant pour un système ou pour une image, se préoccupant trop tôt de la synthèse avant d'avoir achevé l'analyse, en un mot trop confiant dans les forces sans bornes de son intelligence, et « les yeux plus grands que le ventre ».
Après avoir repassé dans sa pensée les mécomptes et les erreurs de son esprit, il se demande avec anxiété si d'autres avant lui ont connu ces inquiétudes poignantes qui mettent dans le cœur de l'homme un enfer
dont il porte partout avec lui la torture. Et sa mémoire évoque alors les étapes de son martyre sentimental, son grand amour trompé, la sombre époque qui a suivi ce désastre, ses idées de mort, son appétit du néant. Mais ici se place pour lui le souvenir d'un redressement subit, de résolutions gigantesques, d'un véritable éblouissement en présence des perspectives nouvelles qui s'ouvrirent à ce moment devant ses yeux, et du frisson qui le prit devant le pressentiment des belles œuvres. — Écho des années qui virent le retour de Gustave au culte exclusif de l'art ! Malheureusement, le calme dans lequel il voulut vivre « par égoïsme » afin de réaliser ce programme hardi, et le séjour des hauteurs arides sur lesquelles il parvint à s'ériger dans un suprême effort de l'orgueil, éloignèrent si brusquement de lui la jeunesse et réclamèrent de sa volonté une telle tension, qu'il s'endurcit contre la tendresse et se pétrifia presque entièrement le cœur. Du moins n'ajouta-t-il plus à sa dépression mentale en la cultivant comme par le passé avec complaisance, en s'y enfouissant à plaisir avec l'obstination désespérée qui appartient aux douleurs chrétiennes ou romantiques. La constatation et le mot sont ici de Flaubert lui-même. Et toute cette page peut passer pour un heureux
résumé de ses aventures morales aux alentours de 1843.
Parlant plus directement de soi dans sa correspondance, il informera Le Poittcvin dès septembre 1845 (1) qu'il ne ressent désormais ni les emportements de la jeunesse, ni les grandes amertumes du passé. S'il ne rit plus guère, il n'est jamais triste en revanche. Il se sent mûr^ et ce dernier mot résume pour lui le chemin qu'il a parcouru. Malade, irrité, en proie mille fois par jour à des angoisses atroces, sans femmes, sans vie, sans aucun des 'grelots d'icibas, il continue son œuvre lent, comme fait le bon ouvrier. Cette métamorphose s'est accomplie en partie par la force des choses, mais sa volonté aussi y a pris quelque part ; elle pourra le mener plus loin encore si elle ne faiblit pas dans la lutte. Et l'année suivante, il écrit à Mme Golet qu'il a fait Véducation de ses nerfs; désormais ces rebelles ne se fâchent plus que rarement jusqu'au point de mettre le désordre dans la machine ; il se vengera d'eux quelque jour d'ailleurs en les utilisant pour un roman métaphysique, à apparitions. Mais c'est là un sujet qui l'efîraye encore,
(1) Corr., t. I, p. 173.
sanitairement parlant, et qu'il ne veut point trop tôt aborder ! Trait par lequel il achève de caractériser la période d'auto-éducation morale qui s'ouvrit pour lui avec son accès nerveux de 1843.