CHAPITRE III
EVOLUTION DES DIVERS MYSTICISMES ROMANTIQUES DANS l'aME DE FLAUBERT
Il nous faut constater toutefois qu'en dépit des efforts d'auto-éducation rationnelle dont sa maladie nerveuse devint pour lui l'origine, Flaubert demeure essentiellement un mystique^ et cela de son propre aveu, comme nous allons l'établir. Nous le rattacherons solidement par ce lien à la grande lignée des romantiques, qu'il continue en dépit des velléités classiques de son goût et des résultats réalistes de son art.
« On ne vit pas sans religion, a-t-il écrit un jour à Louise Colet avec conviction... Je suis un mystique au fondy et je ne crois à rien (1) !» Il croit à beaucoup plus qu'il ne pense, mais il ne sait pas reconnaître qu'il a bien souvent formulé sa foi, en s'attribuant l'alliance du Dieu- Beauté, ou en affirmant la vocation messianique
(1) Corr., t. II, p. 144 et 151.
de l'artiste, ces deux convictions fondamentales de la religion romantique dans sa nuance esthétique. Sa nièce et biographe a été plus clairvoyante que lui quand elle l'a traité de « fanatique » ayant de bonne heure choisi l'art pour son Dieu et traversé, comme un dévot, toutes les tortures, tous les enivrements de l'amour qui se sacrifie. Mme Commanville emploie même à son tour le mot décisif lorsqu'elle ajoute qu'après tant d'heures passées en communion avec la forme abstraite, le mystique redescendait sur terre et redevenait un homme. De leur côté, les frères Concourt, amis de Gustave, l'ont décrit dans leur roman autobiographique (1), Charles Demailly, sous les traits d'un certain Lampérière, qu'ils définissent comme «un tempérament mystique jusqu^à la merveillosité », comme l'apôtre éloquent d'une religion humaine (la religion esthétique) que tout lui révèle, les leçons de l'histoire aussi bien que les déceptions de la vie ! « Sans l'amour de la forme, j'eusse été peutêtre un grand mystique^ » écrit-il un jour à Louise Colet (2), résumant dans ces quelques
(1) Voir la lettre adresséo à Emile Zola par Edmond de Goncourt après la mort de son frère Jules. (Zola, les Romanciers naturalistes.)
(2) Corr., t. II, p. 192.
mots et sa disposition originelle, et le frein, d'ordre volontaire et conscient, dont il a tenté (le la munir par ses strictes disciplines d'écrivain. Il semble même se reconnaître certaines prédispositions au mysticisme spécifiquement chrétien, lorsqu'il signale ses affinités avec les moines, dont les robes de bure et les cordelières à nœuds lui chatouillent l'âme en je ne sais quels coins ascétiques et profonds (1). Il a toujours admiré, dit-il avec un aimable laisseraller, ces bons gaillards qui vivent solitairement soit dans l'ivrognerie (narcose), soit dans le mysticisme, ce qui est un joli soufflet donné à la solidarité humaine, au bien-être commun, à la vie sociale et autres superstitions de notre temps. Et il oppose son caractère à celui de son amie Louise, une Méridionale, une païenne qui respecte les passions et aspire au bonheur, tandis qu'il déteste la vie pour sa part, étant. un catholique qui se sent au cœur le « suintement vert » des cathédrales normandes (2).
Enfin, il prononcera certain jour de sa propre bouche le terme technique par lequel nous désignons sa religion inspiratrice, celle dont nous avons mainte fois déjà commenté les manifes-
(1) Corr., t. Il, p. 227.
(2) Ibid., t. II, p. 400.
tations diverses, à travers les différentes générations du mouvement romantique. Écoutons plutôt une nouvelle exhortation de sa plume à cette même Mme Golet, qui mérite de nous tant de gratitude pour les précieuses confidences théoriques que, seule, elle sut arracher à cet esprit peu communicatif, dans l'âge où ses impressions demeuraient fraîches encore, son intelligence ouverte et sa volonté de parvenir entière. « Soyons religieux ! lui écrit-il donc en 1852 (1). Moi, tout ce qui m'arrive de fâcheux, en grand ou en petit, fait que je me resserre de plus en plus à mon éternel souci (de littérature). Je m'y cramponne à deux mains et je ferme les deux yeux. A force (T appeler la grâce, elle çient/ Dieu a pitié des simples... Je tourne à une espèce de mysticisme esthétique (si les deux mots peuvent aller ensemble), et je voudrais qu'il fût plus fort... Si la société continue comme\ elle va, nous reverrons, je crois, des mystiques] comme il y en a eu à toutes les époques sombres. Ne pouvant s'épancher, l'âme se concentrera. Le temps n'est pas loin où vont revenir les langueurs universelles, la croyance à la fm du monde, l'attente du Messie. » Il est étrange que
(1) Corr., t. II, p. 134.
Flaubert n'ait pas reconnu autour de lui ces symptômes, qui sont déjà manifestes depuis Jean- Jacques et qu'il apercevra mieux une quinzaine d'années plus tard, quand il étudiera le socialisme romantique de 1840 pour écrire sa seconde Éducation sentimentale.
En 1852, il expose que, toute base théologique menaçant de manquer au mysticisme nouveau dont il prédit l'avènement, ce mysticisme devra trouver quelque point d'appui en dehors des conceptions chrétiennes (c'est-à-dire, en termes plus clairs, dans quelque nouveau Dieu allié). Sans doute, poursuit-il (1), les uns chercheront ce point d'appui dans la chair (après les Saint-Simon ou les Sand, et c'est ce que nous appelons pour notre part le mysticisme passionnel) ; d'autres le demanderont aux vieilles religions périmées (et il songe certainement ici au néocatholicisme romantique inauguré par Chateaubriand) ; d'autres encore se tourneront vers l'art (cette fois, c'est le mysticisme esthétique auquel Flaubert vient de se rattacher si nettement lui-même) ; d'autres enfin, vers le culte de l'humanité (ce qui fait allusion au mysticisme social, dont la forme extrême
(1) Corr., t. Il, p. 134-135.
est le socialisme romantique). L'énumération est fort complète, on le voit, car le correspondant de Mme Golet n'y a pas oublié une seule des branches essentielles du mysticisme rousseauiste. Il conclut en comparant ses contemporains aux juifs de l'Exode qui s'en allaient de même, adorant toutes sortes d'' idoles dans le désert ; et ce sont bien des « idoles » en vérité que toutes ces divinités trop choyées par les romantiques extrêmes. A cette date, Flaubert n'envisage pour elles qu'un triomphe futur; il se croit venu trop tôt pour assister à leur apothéose. Mais il prévoit que, vingt-cinq ans plus tard, le point d'intersection de ces tendances diverses pourra devenir superbe aux mains de quelque maître ; et son ami Zola, combinant adroitement les divers mysticismes romantiques sous l'étiquette rajeunie du naturalisme, croira bien incarner ce maître-là pour sa part, en héritier légitime de Balzac et de Flaubert. Ce dernier prévoit déjà, pour cette époque « superbe », des livres comme le Satyricon ou VAne d'or, ayant de plus « en débordements psychiques tout ce que ceux-là ont eu en débordements sensuels ». Prophétie que la cinquième génération du romantisme tint à honneur de réaliser point par point, comme nous le savons aujourd'hui.