‹ Le romantisme des réalistesChapitre 28 sur 41 · I. — Originale élaboration du mysticisme esthétique · texte numérisé non relu

I. — Originale élaboration du mysticisme esthétique

1 . — Velléités classiques. — Flaubert critique des grands romantiques.

Louis Bouilhet est rhomme qui eut la plus grande influence sur l'évolution morale de Flaubert après Le Poittevin et qui remplaça ce dernier comme directeur spirituel du romancier. On a dit de lui qu'il sut imposer une heureuse discipline au goût, originairement peu sûr, de Gustave ; si bien qu'ayant été enlevé de façon prématurée à l'affection et à la confiance de son ami, il lui manqua grandement pendant les dix dernières années de sa vie.

Bouilhet possédait, en effet, une solide culture classique ; le bon sens, le calme, la raison étaient les qualités dominantes de ce poète, à qui l'inspiration originale fit constamment défaut, par malheur. Pénétré comme Flaubert d'un immense orgueil artistique, il reçut de cet orgueil des conseils rationnels qui bridèrent

de bonne heure son mysticisme natif et lui conseillèrent la réserve dans l'affirmation de l'alliance divine. Il a donc répudié, dans des vers agréables, cet étalage du moi passionnel, protégé ou victime du ciel, que les romantiques des générations précédentes avaient pratiqué de plus en plus hardiment, depuis Rousseau, Goethe, Chateaubriand, Byron, jusqu'à Musset, dont Sainte-Beuve accusa pourtant Bouilhet de « ramasser les bouts de cigare », à la grande indignation de Flaubert :

0 ui, j'ai su votre mal, ô faiseurs d'élégies..., Mais j'eus cette pudeur de n'en parler jamais. Parce qu'une amoureuse, un beau jour, est parjure, Ce n'est pas un obstacle à barrer mon chemin. Des plis de mon manteau, je cache ma blessure. Trop fier pour mendier, du cœur ou de la main... Et puis, à parler net, où donc est la vergogne De suspendre sa lyre auprès d'un cotillon? L'art saint me paraît propre à toute autre besogne... La foule a ses transports, ses amours et ses haines... Ne mêlons point notre âme à ce tumulte humain I

(Fe&tons et astragales.)

Cette influence amicale, qui commença de s'exercer vers 1846, s'est donc vraisemblablement associée aux nouvelles dispositions d'esprit de Gustave, pour le rapprocher jusqu'à un certain point de la conception classique (c'est-àdire consciente et rationnelle) de l'art et de la

vie. Durant son voyage en famille de 1845, il constate que l'Océan, qui baigne les côtes normandes, est plus sympathique à son tempérament septentrional que les flots bleus de la Méditerranée ; ce qui est une sensation exactement opposée à celle de Stendhal, trente ans plus tôt. Il la commente en quelques mots à peu près dans le même sens que Renan trente ans plus tard, lors de la Prière sur V Acropole. Entre ces deux paysages maritimes, de résonances émotives diverses, il y a, dit-il, « la différence du romantisme au classique », l'Océan, comme le romantisme, étant plus large mais moins beau peut-être (1). Et ce jugement indique l'orientation nouvelle de ses sympathies artistiques.

Rentré à Croisset, il relira souvent VÉnéide et s'en répétera même à satiété quelques vers. Il abordera les auteurs latins difficiles, tels que Ju vénal et Perse. Homère et Gœthe prendront place dans son Panthéon artistique, à côté de Shakespeare et de Rabelais. Il sera tout émerveillé de rencontrer chez le « sieur » Bufîon, dans les fameux Préceptes sur le style, ses propres théories d'écrivain. Comme on s'est pourtant

(1) Noies de vmjnge, t. I, p. 15.

écarté de ces règles sages depuis Chateaubriand et Hugo, remarquera-t-il, et dans quelle absence d'esthétique raisonnée se complaît notre brave dix-neuvième siècle !

Le législateur du Parnasse, Boileau lui-même inspire un véritable respect à cet adversaire déclaré de toute législation, quelle qu'elle soit. Car Boileau, c'est vraiment très fort. Bien qu'il ait été le moins poète des poètes sans doute. Despréaux restera néanmoins, parce qu'il a suivi jusqu'au bout sa ligne et conféré à son sentiment si restreint du beau toute la perfectoin plastique que ce sentiment comportait. Précieux enseignement pour les écrivains prévoyants de l'avenir ! Oui, Boileau est Végal de Hugo, pour qui juge sainement des choses, car il n'existe qu'une Beauté dont l'expression seule varie. Il n'y a pas de degré dans les genres et ce qui est bon vaut ce qui est bon. Il est donc juste que La Fontaine vive autant que Dante, et Boileau, encore une fois, autant que Hugo ! Flaubert exprimera plus clairement encore ses aspirations classiques après 1870, lorsque la jeune école naturaliste voudra faire de lui son chef de file ; il se défendra d'avoir fondé une école, n'ayant jamais eu d'autre ambition, à l'en croire, que de rester dans la tradition du grand siècle.

Il a formulé, tout au moins dans sa jeunesse, des jugements critiques qui nous paraissent souverainement « intelligents », quoiqu'on l'ait taxé parfois d'inintelligence. Ce fut seulement durant les dernières années de sa vie, comme nous l'indiquerons, que son sens critique s'alourdit et s'ossifia, pour ainsi dire, sous l'influence de lourdes épreuves morales. On trouvera, par exemple, dans ses souvenirs de voyage de 1847, dans Par les champs et par les grèves^ une page bien frappante sur Chateaubriand, qui a été écrite à l'occasion d'une visite au château de Combourg. L'auteur de René était encore vivant lors de cette excursion pieuse, mais il mourut l'année suivante, avant la rédaction définitive des notes de Flaubert, qui en parle donc au passé dans ces notes. Nous nous arrêterons un instant sur cette page parce qu'elle reflète l'état d'esprit de son auteur après quatre ou cinq années de recueillement et de réforme.

Il rappelle d'abord les amères solitudes morales de l'adolescence illustre qui s'écoula derrière ces vieilles murailles bretonnes, ses vertiges, ses nausées, ses bouffées d'amour imprécis. Gustave, enfant de la quatrième génération romantique, n'a-t-il pas connu des anxiétés analogues à celles qui pesèrent sur le futur choryphée de

la deuxième ? Nous avons vu que dans Novembre il avait cherché avec modestie, mais sans succès, à distinguer l'une de l'autre ces deux sortes de douleur ou même à les opposer entre elles. En 1847, sans doute mieux éclairé sur ses précurseurs dans la voie du mysticisme, rousseauiste, il n'hésite plus à identifier ses propres souffrances nerveuses à celles de René. Oui, c'est bien à Gombourg, vers 1785, écrit-il, que fut « couvée » la douleur des hommes de 1840. Là s'érigea le Golgotha où l'écrivain de génie qui devait façonner son temps à son image vint « suer » ses premières angoisses !

Quelle puissante destinée pourtant que la sienne? Il parle, et tout se tient suspendu à l'enchantement de ce style magique, de cette phrase ondulante, empanachée, drapée, orageuse comme le vent des forêts vierges, colorée comme la gorge des colibris et tendre comme les rayons de la lune à travers le trèfle des chapelles. Il se verra prié de s'asseoir à la table des rois dans la grande ville où il s'était évanoui de faim sur le pavé des rues. Il aura le privilège d'assister à sa propre gloire, comme s'il était déjà compté parmi les morts ! On peut dire de lui qu'il a été à la fois V embaumeur du catholicisme et l'acclamateur de la liberté.

Autant il fut prudemment constitutionnel en politique, autant il se montra hardiment révolutionnaire en littérature. Religieux d'instinct et d'éducation, c'est pourtant lui qui, avant tous les autres, avant Byron lui-même — (Jean- Jacques est ici oublié par Flaubert) — a poussé le cri le plus sauvage de Vorgueil nouveau, exprimé son plus épouvantable désespoir.

Sans cesse gêné par les poétiques étroites dont il accepta les lisières, il les déborde à tout moment par l'involontaire expansion de son génie ; il les fait craquer malgré lui sur toute leur circonférence ! Comme s'il ne lui suffisait pas d'être grand, il a voulu être grandiose, mais il s'est trouvé que cette manie vaniteuse n'a pas effacé sa véritable grandeur. On ne peut le séparer des passions de son temps, parce qu'elles l'avaient fait ce qu'il fut et que luimême en a fait plusieurs en retour. Mais il est fort possible que l'avenir ne lui tienne pas compte de ses entêtements héroïques et que seuls les épisodes de ses livres continuent d'en immortaliser les titres, avec le nom des causes qu'il s'est attaché à défendre I — Voilà qui est merveilleusement dit ! Quelle sûreté de coup d'œil psychologique, quelle largeur do vues

chez le jeune homme de vingt-six ans qui rédige cette page si remarquable ! Et comment parlerions-nous mieux aujourd'hui, avec soixante-dix années de recul historique à notre avantage ?

En revanche, sur cet irritant Stendhal qui lui ressemble pourtant par quelques côtés, Flaubert n'a pas deviné le jugement de la cinquième génération romantique ; mais peut-être a-t-il prononcé celui d'un âge qui sera plus dégagé que le nôtre du mysticisme de Rousseau. Il a lu le Rouge et le noir, qu'il juge « mal écrit et incompréhensible comnie caractères et comme intentions )>. Il sait que les « gens de goût » ne sont pas de son avis, dès lors, mais c'est encore « une drôle de caste » que celle des gens de goût, ajoute-t-il à ce propos. Ils vénèrent de petits saints à eux pour lesquels ils voudraient obtenir l'adoration universelle. L'enthousiasme de Balzac pour Beyle le stupéfie de façon toute particulière. Et Zola nous a confirmé, dans ses Romanciers naturalistes, que son grand ami de Groisset exécrait l'auteur de la Chartreuse de Parme, — « monsieur Beyle », comme il affectait de le nommer, — à ce point que ses familiers évitaient de prononcer ce nom devant lui afin de ne pas le jeter hors de ses gonds.

Envers Lamartine, Flaubert se montre brutal le plus souvent. « Lamartine se crève, dit-on? Je ne le pleure pas, » écrit-il en 1853, très prématurément d'ailleurs, puisque le poète ne devait mourir qu'en 1869. Il refuse sa sympathie à cet écrivain sans rythme ! Graziella lui parait un ouvrage médiocre, encore que ce soit, à tout prendre, la meilleure chose que l'auteur ait faite en prose. Un écrivain mieux inspiré aurait certes pu tirer un beau livre de cette aventure d'amour napolitain, mais cela eût exigé une indépendance de personnalité que Lamartine est loin de posséder. L'auteur de Madame Bovary a d'ailleurs relevé dans Graziella une page qui est comme farcie d'infinitifs monotones ; il en a conclu qu'un homme capable d'adopter un pareil mode d'expression et d'en abuser à ce point n'a pas l'oreille musi»cale ; ce n'est pas un écriçain! Et puis, notre âge doit au chantre d'Elvire « tous les embêtements bleuâtres du lyrisme poitrinaire ». Homme qui va d'instinct aux médiocres et qui les aime ! Esprit eunuque dont il ne restera pas de quoi faire un demi-volume de pièces détachées 1 Gomme c'est mauvais, Jocelyn! Une détestable poésie, inane, dénuée de muscles et de sang ! — N'y a-t-il pas là un parti pris bien

étrange chez le critique qui vient de se révéler à nous si supérieur, dans son appréciation sur Chateaubriand? D'autant qu'il s'avise un jour d'opposer à Lamartine le chansonnier de Lisette, Béranger, « une grande nature » qui touche, à la condition d'être comprise et appréciée de façon historique, un grand poète bien que compromis par les plates admirations des bourgeois. — Du moins, cette sévérité excessive nous indique-t-elle qu'il y a quelque chose de changé chez le romantique sans nuances et sans réserves de 1840.

De ces appréciations assez contradictoires, nous ne voulons retenir en effet que la velléité classique dont elles sont l'indice chez Flaubert. Velléité qui se traduit encore mieux au surplus dans le culte qu'il voue désormais à la forme impeccable et sévère. La plus complète expression qu'il nous ait donnée de sa pensée sur ce point, c'est la belle comparaison qu'il rapporta de son séjour en Grèce : « Je me souviens, écrit-il longtemps après ce voyage, d'avoir eu des battements de cœur, d'avoir ressenti un plaisir violent à contempler un mur de l'Acropole, un mur tout nu, celui qui est à gauche quand on monte aux Propylées. Eh bien, je me demande si un livre, indépendamment

de ce qu'il dit, ne peut pas produire le même effet? Dans la précision des assemblages, la rareté des éléments, le poli de la surface, l'harmonie de Fensemble, n'y a-t-il pas une vertu intrinsèque, une espèce de force divine, quelque chose d'éternel comme un principe? » Programme admirable et qu'il a réalisé en partie, il faut le reconnaître. Programme qui fut conçu, comme on le voit, dans le sanctuaire même de l'art classique sur le rocher sacré de la sage déesse.

Ajoutons cependant qu'un livre ne saurait réaliser la perfection indépendamment de ce qii'il dit, comme Flaubert l'a trop cru peutêtre, l'a trop répété sous mainte forme en tous cas, risquant par là d'égarer des disciples dociles et respectueux. A notre avis, ce qui fait la durée de son œuvre, c'est sa perfection plastique sans nul doute, mais c'est aussi, pour une bien grande part, le privilège de son initiale abondance. Sa lime infatigable put réduire, condenser, affiner et polir une matière généreuse, foisonnante, douée d'un exceptionnel éclat, ce qui n'est donné qu'à bien peu d'écrivains. A nos yeux, l'auteur de Novembre pouvait être quelque jour, s'il eût persévéré dans sa manière de jeunesse, un grand écrivain tard

venu de la troisième génération romantique, quelque chose comme un autre Barbey d'Aurevilly. Mais il n'a pas ifoulu poursuivre son évolution dans ce sens, parce que, trop sévère peut-être envers lui-même, il se persuada qu'il venait trop tard pour user de procédés rapidement défraîchis sous la main de leurs inventeurs. Après Chateaubriand, Byron et Hugo, le romantisme'proprement dit (celui de la troisième génération française du mouvement) lui parut avoir donné sa note propre dans la grande symphonie de la création géniale et dûment terminé sa carrière. Son légitime orgueil lui conseilla donc de faire désormais autre chose que ses premiers inspirateurs, et il devait y réussir, jusqu'à un certain point tout au moins. Oui, nous ne craindrons pas d'insister sur ce jugement : si, en dépit des cruelles mutilations qu'il lui fit impitoyablement subir, la végétation de son talent resta vigoureuse et drue, c'est qu'elle était singulièrement riche de sève à son point de départ et qu'il put l'élaguer largement sans risquer de l'appauvrir.

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