Les inconvénients de V impersonnalité et ses lacunes
Toutefois, cette réforme-là devait nécessairement échouer parce qu'elle dépassait la me-
sure : elle conduirait l'artiste à la stérilité totale. Chez Flaubert surtout, une pareille attitude était par trop contraire à son naturel pour que son talent n'en dût pas souffrir à la longue, après en avoir assurément profité tout d'abord. Il faut attribuer, en effet, pour une grande part à cette excessive préoccupation d'impersonnalisme la sensation de froideur et parfois d'ennui qui se dégage incontestablement de son œuvre. Impression de premier contact, certes, et qui cède à l'examen attentif de cette œuvre, par quelques côtés si haute et si influente. Le roman de Madame Bovary lui-même, qui repose sur une inspiration en partie « personnelle » à l'auteur, nous le dirons, et dont le scénario est par endroits fort dramatique. Madame Bovary parut, comme on le sait, plutôt fastidieuse à son premier juge, Maxime Du Camp, dont nous pensons qu'on aurait tort de suspecter la sincérité sur ce point. Il y vit une œuvre « embrouillée » à laquelle le style ne parvenait pas à donner partout de l'intérêt, un roman enfoui sous un tas de choses bien faites, mais inutiles, qui empêchaient de le voir assez. Ces objections, alors justifiées sans nul doute, et l'intervention plus décisive encore de Bouilhet dans le même sens, engagèrent cette fois Flaubert à alléger son
œuvre, au grand bénéfice de ses lecteurs. Il y coupa, entre autres, la description d'un jouet exotique qui occupait douze pages, à ce que l'on assure. Mais, une fois le succès venu, il se montra moins docile aux censeurs, et ce fut sans doute à son détriment.
Pendant qu'il écrit Salammbô, il exprime sans cesse la crainte que « ce ne soit bien embêtant », puisque lui-même ne peut parvenir à s'intéresser à ses personnages. Le drapeau de la doctrine (réaliste), écrit-il alors aux Concourt, sera, cette fois, bien franchement arboré, car ça ne prouve rien, ça ne dit rien, ça n'est ni historique, ni satirique, ni humoristique ; en revanche, c'est peut-être stupide ! Il craint surtout le mauvais effet des « situations répétées » quand il songe aux nombreuses batailles qui remplissent le livre : ce sera peut-être « embêtant à crever ! » Lorsqu'il relira son roman carthaginois, sur le tard, il déclarera à Zola l'avoir trouvé « trop long d'un bon tiers », et l'on ne peut s'empêcher de penser qu'il jugeait sainement sur ce point : comme roman, Salammbô est assurément trop long, s'il ne l'est nullement comme modèle de style et comme collection de chefs-d'œuvre plastiques. On sait que l'accueil fait au livre par les caricaturistes ou vaudevil-
listes (1) justifia les appréhensions de Fauteur. « La phrase de Flaubert manque d'aisance et de souplesse, écrivait récemment un critique (2) ; elle entrave les libres mouvements de la vie, elle crée la monotonie... Le grand maître contemporain de Part d'écrire, ce n'est pas Flaubert, c'est Renan. »
De la seconde Éducation sentimentale, l'effet fut plus glacial encore. George Sand ellemême, si affectueuse à l'auteur, ne lui cacha pas son désappointement. Quant à lui, tout meurtri de sa chute, il tenta de l'exphquer par un subtil détour : il a manqué au livre, dit-il, la fausseté de la perspective, c'est-à-dire que le plan en a été si adroitement combiné qu'il disparaît devant un regard superficiel, à force de naturel et de vérité, si bien qu'on a pu le croire absent. Peut-être, mais là n'est certes pas l'unique défaut de l'ouvrage. Enfin il a pu se demander si Bouvard et Pécuchet serait une œuvre éblouissante par son éclat sublime et par son immense portée, ou tout simplement une niaiserie. Ni l'un ni l'autre à coup sûr, mais encore une œuvre qui lasse le commun
(1) Voir Desghakmes et Dumesnil, Autour de Flaubert, t. I, p. 155 et 161.
(2) M. DU Fresnois dans VOpinion du 14 février 1914.
des lecteurs, en dépit de ses rares mérites. Si ses scrupules d'impersonnalité ont trop souvent conduit Flaubert à la fastidiosité, est-il du moins parvenu à réaliser son programme de 1850, à rester sans cesse en dehors et au-dessus de ses écrits? C'est ce que la plupart de ses commentateurs ont pu nier, à bon droit, parce que son tenace romantisme natif a, jusqu'au bout, contrarié sur ce point son effort. Un critique de valeur écrivait hier que toute œuvre pénétrée de sentiment, c'est-à-dire de ce qu'il y a en nous de plus personnel et de plus irréductible, prend aussitôt le caractère de son auteur, que celui-ci le veuille ou non. C'est pourquoi, poursuivait ce commentateur ingénieux (1), tous les efforts de Flaubert pour se retirer de ses hvres n'ont pu faire qu'il n'apparût embusqué derrière chaque mot, chaque phrase, chaque épisode sorti de sa plume. Le héros de la seconde Education sentimentale en particulier incarne, de son propre aveu, les sentiments passionnels de sa génération et le livre est fait en partie de son amour pour Mme Schlésinger. Quant à Bouvard et Pécuchet, nous avons déjà souligné ce qu'il y a mis de personnel et de vécu.
(I) M. R. DE GoURMONT.
Mais dans son chef-d'œuvre du moins, dans Madame Boçary, a-t-il tenu cette gageure d'impersonnalité qu'il avait imprudemment hasardée contre lui-même? Ce serait, en tout cas, par exception et pour une fois seulement, à l'en croire ; sa correspondance de l'époque foisonne de déclarations péremptoires sur ce point. C'est bien pour la dernière fois, dit-il, qu'il se hasarde dans le domaine de la poésie bourgeoise et de l'art domestique, car la chose le dégoûte singulièrement. Ce récit tout en calcul et en ruses de style n'est pas de son sang : il ne le porte point dans ses entrailles : il n'y atteint l'effet que par la négation de l'exubérance et c'est précisément l'exubérance qui le charme. Aussi réclame-t-il à grands cris de l'air libre, au sortir d'une pareille corvée ; il aspire aux grandes tournures, aux larges et pleines périodes qui se déroulent comme des fleuves, à la multiplicité des métaphores, à l'effusion lyrique, en un mot, — bien qu'il ait ailleurs proclamé le caractère si nécessairement personnel d'une semblable inspiration.
A Laurent Pichat, directeur du périodique où paraîtront tout d'abord des fragments de l'ouvrage, il confie son amertume en ces termes : « Croyez-vous que cette ignoble réalité dont la
LE HOMANTISMK DUS REALISTES 187
reproduction vous dégoûte ne me fasse pas tout autant qu'à vous sauter le cœur? Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que j'ai la vie ordinaire en exécration. Je m'en suis toujours personnellement écarté autant que j'ai pu. Mais, esthétiquement, j'ai voulu cette fois et rien que cette fois la pratiquer à fond. Aussi ai-je pris la chose d'une façon héroïque, j'entends minutieuse, en acceptant tout, en disant tout, en peignant tout ! »
Ainsi réaliste pour une fois seulement, dans son intention, en attendant les belles revanches du lyrisme originel : tel est le programme de notre écrivain vers 1856. Eh bien, dans cette Bovary dont il désavouait presque la paternité lors de sa naissance littéraire, dans ce pensum d'impersonnalisme qu'il s'imposait à titre de pénitence après la condamnation de son premier Saint Antoine par Du Camp et Bouilhet, ses directeurs spirituels de l'époque, il a bien pu déclarer à une correspondante d'occasion, au lendemain du procès de 1857, qu'il n'avait rien mis de ses sentiments ni de son existence (1). Mais il a répondu de vive voix un peu plus tard à une autre interrogatrice : « Madame Bovary, c^est
(1) Corr., t. III, p. dl2.
moi (1) ! » Et, en effet, la triste Emma, avec son inquiétude et son insatisfaction perpétuelles, bientôt avec sa maladie nerveuse si nettement caractérisée, lui ressemble comme une sœur. Il a fait plus tard cette déclaration péremptoire à Hippolyte Taine : « Mes personnages imaginaires m'affectent, me poursuivent, ou plutôt c'est moi qui suis en eux. Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais si bien le goût de l'arsenic dans la bouche, je m'étais si bien empoisonné moi-même, que je me suis I donné deux indigestions coup sur coup. » C'est là un état d'âme qui ne saurait s'accorder avec l'impersonnalisme. Gomment ne pas prêter malgré soi beaucoup de soi à des êtres près de qui l'on a vécu dans des conditions de si étroite symbiose? Aussi l'effort de Flaubert pour échapper à l'esthétique du romantisme a-t-il finalement échoué par son exagération même. C'est bien lui qui parlera jusqu'au bout par la voix de ses personnages, avec plus de discrétion, seulement, plus de précautions, de réserves et même de « ruses » que ses précurseurs : nous avons vu que le mot de ruse est de lui.
(1) Deschàrmes, Flaubert avant 1857, p. 103, note.