Les wresses de la religion esthétique
Non content de fermer, s'il le peut, son œuvre à toute impression personnelle directe, l'artiste, selon le cœur de Flaubert, s'absorbera dans le service exclusif, dans l'ardente contemplation du Dieu-Beauté. Ce n'est pas que l'avenir promette beaucoup de consolations aux fervents de cette divinité jalouse. Car notre temps s'achemine vers une société humanitaire et utilitaire, régie comme un collège par de déplorables pions. Sous leur férule, le genre humain finira sans doute par ne plus faire « un seul barbarisme dans son thème insipide » ; mais quel piètre style, en revanche ; quelle absence de rythme et d'originalité dans le monde ! Après tout, qu'importe ce morne avenir aux servants de la Beauté. Le « bon Dieu » sera toujours là — à savoir le Dieu du mysticisme esthétique — et il faut espérer qu'il sera toujours le plus fort, assez fort en tout cas pour assurer l'indépendance et la gloire au petit groupe de ses persistants alHés terrestres. L'art n'est-il pas
immortel comme le soleil? N'existe-t-il pas sûrement quelque part des mondes lumineux où les âmes des poètes s'en vont habiter après le trépas, pour graviter avec les astres sur des orbes sans mesure autour d'un centre divin? Oui, certes, au-dessus de la vie, au-dessus du bonheur, il y a quelque chose de bleu, d'incandescent au grand ciel immuable et subtil, un foyer central dont les faibles rayons qui parviennent jusqu'à nous suffisent pour animer les mondes. C'est vers ce foyer que les artistes tendent par une invincible attraction.
La splendeur du génie n'est pas autre chose ici-bas que le reflet de cette Lumière lointaine, de ce Verbe caché, et si le sceau divin ne s'imprime que sur quelques fronts de choix, l'amour et l'aspiration vers le Beau procurent du moins à tous la grâce suffisante qui ne fait défaut à nul homme de bonne volonté. L'amour et l'aspiration nous poussent de concert vers ce mystérieux foyer, nous y mêlent et nous y confondent à leur terme. On peut vivre dans sa flamme puisque des peuples entiers, tels que les Grecs, n'en sont jamais sortis et que certains siècles ont passé dans l'histoire comme des comètes à travers l'espace, tout échevelés et sublimes ! Nous ne valons rien que par le souffle de ce
Dieu, qui parfois donne aux plus médiocres uile invincible ardeur et qui rend les peuples si beaux dans leurs jours de fièvre !
Et puis, l'humble et persistant service du Dieu-Beauté sera récompensé par les intermittentes délices de l'extase, et nous savons déjà que Flaubert en a goûté les prémices sur ses falaises normandes. Une autre fois, sur le Nil, alors que, devant un admirable coucher de soleil, il regardait machinalement « trois plis de vague se courbant derrière son bateau sous le vent », il a senti monter du fond de lui-même une impression de bonheur solennel qui allait pour ainsi dire « à la rencontre » de ce spectacle magique. Il est entré soudain dans un ravissement déUcieux de la pensée, quoiqu'il lui semblât ne penser à rien. C'était une intime volupté de tout l'être (1) qui l'a fait aussitôt remercier Dieu dans son cœur pour la profusion de ses grâces. Quelques semaines après, en présence d'une fantasia de Bédouins, il devait retrouver cet étrange frisson de la grâce esthétique. Un peu plus tard, à Croisset, plongé dans la
(1) Un autre voyageur psychologue, M. Pierre Mille, nous a conté plus récemment une extase inopinée de cette sorte, dont nous avons souligne l'intérêt. (Voir notre livre Mysticisme et domination, Alcan, 1913.)
pénible élaboration de Madame Bovary, il se soutient par une « espèce de rage permanente » qui se résout parfois en larmes d'impuissance, car il aime son travail d'un amour frénétique et perverti comme l'ascète aime le cilice devenu indispensable à sa chair. Mais il connaît aussi des jours de grand soleil qui le jettent à un enthousiasme dont il frissonne alors du talon jusqu'à la racine de ses cheveux, croyant entrevoir un état de l'âme qui serait bien supérieur à la vie, puisque la gloire n'y compterait pour rien et que le bonheur même y semblerait inutile. Oui, si tout ce qui nous entoure favorisait en nous la santé au lieu de former une conjuration permanente pour nous pousser vers les marais de la vulgarité, qui sait s'il n'y aurait pas moyen de retrouver dans la sphère esthétique ce que les stoïciens aidaient inventé dans la sphère morale : c'est-à-dire, sans doute, dans la pensée de Flaubert, une sorte d'imprégnation de la vie tout entière par le sentiment du beau, comme le stoïcisme l'imprégnait du sentiment du devoir. Une fois déjà l'humanité a connu cet état d'esprit dans le passé, puisque l'art grec ne fut pas un art, mais plutôt la « constitution radicale » de tout un peuple, de toute une race, du pays même, s'il est vrai que
dans l'AttiqUe les montagnes prenaient sous les yeux des sculpteurs une ligne tout autre que sous nos regards profanes, réalisant de sublimes poèmes marmoréens. On reconnaît ici l'une des nobles exagérations mystiques et hagiographiques de l'hellénisme romantique, qui a rempli le dix-neuvième siècle, depuis Gœthe et Chénier jusqu'à Renan, Louis Ménard et Nietszche. Mais l'esquisse de morale esthétique que Flaubert a tracée dans ces hgnes émues n'en offre pas moins un intérêt véritable. Nous reviendrons dans un instant sur cet aspect rationnel et sain de la religion du Beau.
Nous avons vu que l'ascétisme y trouvait aussi sa place, et voici sur ce sujet un développement qui fait songer à certaines pages des grands mystiques chrétiens (1). Quiconque, écrit Flaubert s'avisera de poursuivre à la fois le bonheur et la beauté n'atteindra ni l'un ni l'autre, car le beau ne se conquiert que par le sacrifice, et l'art, comme le Dieu de l'Ancien Testament, se plaît aux holocaustes. Déchirezvous donc plutôt, flagellez-vous, roulez-vous dans la cendre, avilissez la matière, crachez sur votre corps, arrachez votre cœur. Vous serez
(4) Corr., t. II, p. 339.
seul ; VOS plaies saigneront : un infernal dégoût gâtera votre voyage terrestre ; rien de ce qui fait la joie des autres ne provoquera la vôtre, mais ce qui est pour eux piqûre sera pour vous déchirure et vous roulerez perdu dans la foule en fixant vos yeux sur une petite lueur à l'horizon. Alors, peut-être, quelque jour une pareille abnégation trouvera-t-elle sa récompense. Peu à peu cette lueur grandira sous vos regards constants ; elle grandira comme le soleil, ses rayons d'or vous inonderont le visage, puis ils passeront en vous pour vous éclairer du dedans. Vous vous sentirez léger, tout esprit, et, après chaque saignée de la douleur, la chair se fera pour vous moins pesante.
Uart est le sacerdoce et patrie de V artiste.
Ajoutons qu'aux yeux de Flaubert, les divers degrés de l'initiation esthétique établissent dans l'humanité une hiérarchie naturelle qui érige l'artiste au sommet de la pyramide sociale. Au contraire, Renan, si esthète à ses heures cependant, s'avisa de proposer dans son Saint Paul
une hiérarchie toute différente : « En tête de la procession sainte de l'humanité marche l'homme de bien, l'homme vertueux, écrit-il. Le second rang appartient à l'homme du vrai, au savant, au philosophe : puis vient Vhomme du Beau, l'artiste, le poète ! » Dans les notes qu'il a prises sur cet ouvrage de son commensal aux dîners Magny, Flaubert indigné souUgna ce puis exorbitant d'un trait, que ses éditeurs ont rendu par l'impression en caractères italiques (1). Et sans doute prononça-t-il mentalement, s'il négligea de l'écrire en marge, sa fameuse interjection, à l'orthographe significative : Hénaurme ! Il a du reste protesté de façon plus explicite encore contre la préférence donnée au Bien sur le Beau dans l'échelle des valeurs spirituelles. Lorsque Musset, élu à l'Académie française, y dut faire l'éloge de son prédécesseur, Dupaty, Flaubert se donna le plaisir d'analyser son discours d'une plume railleuse (2), et il s'indigna tout particuhèrement d'y rencontrer cette maxime :
Un beau trait nous honore encore plus qu'un beau livre!
Il y contredit même de façon fort plaisante, on
(1) Édition Conard, Note» de voyage, t. II, p. 353.
(2) Corr., t. H, p. 103.
ne saurait le nier. Dans sa jeunesse, écrit-il en eiïet, il a pris bien des petits verres en compagnie du sieur Louis Fessard, son maître de natation, qui n'avait pas sauvé moins de quarante-six personnes en danger de mort, au péril de ses jours. Or, comme il n'y a certes pas, poursuit notre implacable logicien, quarante-six livres entièrement beaux dans le monde, depuis qu'on y fait des livres, la conclusion irréfragable c'est que voilà un drôle qui enfonçait à lui seul tous les poètes dans l'estime d'un poète tel que Musset ! — Flaubert renonce d'ailleurs à s'étonner d'appréciations aussi peu fondées. La vérité, c'est que l'humanité hait tous les artistes parce qu'ils ne la servent pas à son gré, et que les artistes la haïssent en retour à bon droit. S'ils se fatiguent cependant de leur injuste isolement, il ne leur reste qu'à s'aimer entre eux pour l'amour de l'Art, de même que les mystiques chrétiens s'aiment en Dieu (1). Qu'ils s'aiment donc de la sorte, conclut le fougueux correspondant de Mme Colet, que tout pâlisse devant cette nécessaire fraternité d'armes et que toutes les autres chandelles de la vie, — qui toutes puent, —
(1) Corr., t. II, p. 323.
disparaissent devant ce grand soleil de TArt. — Cette fraternité-là, remarquons-le tout bas, est un spectacle que les progrès du mysticisme esthétique dans notre atmosphère morale ne nous ont pas encore donné de contempler.
La haine pour l'humanité, — qui n'est, de la part du mysticisme esthétique, que riposte légitime aux persécutions du vulgaire, — s'est quelquefois exaspérée chez Flaubert jusqu'à se traduire par un antipatriotisme regrettable. Ainsi jadis les plus exaltés des premiers chrétiens refusaient le service civique et militaire à l'empire, oubliant le sage précepte évangéhque qui fait sa part légitime à César dans les choses d'ici-bas. Nous ne dirons de cette disposition de son esprit qu'autant qu'il en faut pour achever de caractériser sa religion esthétique. C'est ainsi qu'il affirme expressément qu'à notre époque un penseur ne doit avoir ni patrie, ni famille, ni aucune conviction sociale d'ailleurs ; et qu'est-ce donc qu'un artiste, ajoute- t-il pour se faire mieux entendre, si ce n'est un triple penseur? Il admire et il applaudit Bouilhet le jour où celui-ci, dans un accès de mauvaise humeur, songe à faire apostasie publique, écrite et motivée de ses deux qualités de chrétien et de Français ; après quoi, il quitterait l'Europe
pour n'en plus jamais entendre parler, s'il était possible. A Louise Colet qui s'est froissée devant quelque remarque dédaigneuse de son correspondant sur les femmes, il riposte par ces lignes tranchantes (1) : « T'indignerais-tu si on te disait du mal des Français, des chrétiens, des provinciaux? Laisse donc là ton sexe comme ta patrie, ta religion et ta province. On doit être âme le plus possible. C'est par ce détachement que l'immense sympathie des choses et des êtres nous arrivera plus abondante. » Toujours le détachement du mystique, appelant la venue de son Dieu !
Il escompte enfin volontiers la venue d'un temps où, le sentiment patriotique ayant fait place au sentiment humanitaire, ce dernier cédera lui-même la place à quelque chose de plus large et de plus haut qui ne saurait être que l'enthousiasme esthétique pur. Maxime Du Camp nous a conté (2) qu'en 1866 son camarade de jeunesse, quittant, furieux, un dîner où ses amis avaient trop parlé politique à son gré, résumait en ces termes son opinion personnelle sur les graves problèmes de cette heure décisive : (( La Prusse ! L'Autriche ! Qu'est-ce que
(1) Corr., t. II, p. 353.
(2) Souvenirs littéraires, t. Il, p. 291-292.
LK ROMANTISMK DKS RKALISTKS 199
cela peut nous faire? X..., Y..., Z... ont des
prétentions à être philosophes et ils s'occupent de savoir si les habits bleus ont battu les habits blancs ! Ce ne sont que des bourgeois, et ça me fait pitié de les voir perdre leur temps à discuter des annexions, des rectifications de frontières, des dislocations, des restitutions de pays, comme s'il n'y avait rien de mieux à faire, comme s'il n'y avait plus de beaux vers à réciter et de prose sonore à écrire !... Nous ne sommes ni Français, ni Algonquins. Nous sommes artistes. L'art est notre patrie. Au diable soient ceux qui en ont une autre (1) ! »
Endormie elle aussi par les faciles succès miUtaires du second Empire, George Sand avait des indifférences analogues à cette date. Elle escomptait pour le mysticisme social les mêmes triomphes exclusifs et prochains que Flaubert rêvait pour le mysticisme esthétique, sa secte particulière dans le sein de leur commune religion romantique. Pendant ce temps, le mysti-
(1) Nous ne pouvons nous erapêclier ici de rapprocher par la pensée cet état d'âme de celui que montrait, vers la mémo heure, au delà du Rhin un autre littérateur, devenu par patriotisme historien et polémiste politique, Henri de Treitschke. Une étude comparée de l'évolution mentale juvénile chez ces deux quasi-contemporains serait bien instructive. — Voir sur Treitschke notre feuilleton du Journal des Débats, le 20 janvier 1914.
cisme racial et national était à l'œuvre au delà du Rhin et ses fruits achevaient de mûrir. 1870, en leur révélant brutalement cette concurrence inattendue et triomphante, jeta donc nos deux grands écrivains mystiques à d'analogues désespoirs. Du Camp ajoute en effet que les paroles emportées dont il nous a conservé le souvenir n'impHquaient riencontrele patriotisme, puisque Flaubert devait souffrir jusqu'aux larmes, jusqu'à la maladie, lorsque la France recula devant l'Allemagne. Nous verrons quelles furent les facteurs divers dont naquit la profonde dépression morale de notre écrivain pendant l'année terrible. Il nous suffit présentement d'avoir achevé de mettre en relief par nos dernières indications l'emportement de son mysticisme esthétique fondamental.