Esthétisme rationnel esquissé
Il serait fort injuste au surpl^is de condamner le principe même de la religion esthétique parce qu'on en doit condamner les romantiques excès, A côté des exagérations, des aberrations dont
nous venons d'avoir le spectacle, cette religion conserve des tendances élevées, saines, utiles, et l'ermite de Croisset l'a plus d'une fois envisagée ou commentée dans ce sens. Elle lui a fourni tout d'abord un point d'appui moral solide, puisque nul ne conteste la très réelle dignité de sa vie. Sa jeunesse permettait de prévoir pour lui le pire destin, et l'on se souvient du sort lamentable qui échut à quelques-uns de ses camarades, comme lui trop précoces en leurs exaltations byroniennes. Or son âge mûr et sa vieillesse furent, au contraire, entourés d'une considération méritée, embellis d'affections précieuses.i^G'est qu'en effet il sufïït que la Beauté soit définie par la proportion, par l'harmonie, par le sacrifice, par l'ordre en un mot, au lieu de l'être par le « naturel » et par l'instinct, comme le fait le rousseauisme, pour qu'elle devienne aussitôt un principe moral efficace. Or Flaubert l'a souvent envisagée sous le premier de ces deux aspects. Nous avons déjà dit ses velléités classiques et ce qu'il emprunte à l'art athénien pour définir son propre idéal esthétiquei^lDans cette notion de V impersonnalité artistique, qui a tenu tant de place en sa pensée théorique, réside également, nous l'avons indiqué déjà, un principe d'autodisciphne mo-
raie qui s'est révélé pour lui fort efficace. Il y a là comme une sorte de christianisation subtile de l'esthétique plus brutalement conquérante qui avait été celle de la précédente génération romantiquen.
Arrêtons-nous encore sur une noble appréciation de sa plume à propos de la moralité de l'art (1). L'occasion en est pour Flaubert un entretien avec un brave homme de Trouville qui a été quarante ans le maire de la petite cité normande. Celui-ci apprend à son interlocuteur que pendant cet espace de temps il n'a été prononcé que deux condamnations pour vol au sein d'une agglomération qui compte dès lors plus de trois mille habitants. Gustave en croit pouvoir conclure que les matelots sont d'une autre pâte, décidément, que les ouvriers, et il est tenté d'attribuer leur moralité supérieure au contact perpétuel du grand, c'est-à-dire au spectacle de l'Océan, ce qui est peut-être un peu naïvement rousseauiste encore. Un homme, poursuit-il cependant, qui a toujours sous les yeux autant d'étendue que l'œil humain en peut embrasser à la fois retirera nécessairement de cette fréquentation une sérénité dédaigneuse; et de là le
(1) Corr., t. II, p. 341.
gaspillage pratiqué par les marins de tout grade, leur visible insouciance de la vie et de l'argent. Il serait trop facile de lui opposer ici les naufrageurs, pirates ou corsaires, si chers à son maître Byron. Mais il conclut en termes heureux : « Je crois que c'est dans ce sens-là qu'il faut chercher la moralité de Vart. Comme la nature, il sera donc moralisant par son élévation virtuelle et utile par le sublime... Je crois que, si on regardait toujours les cieux, on finirait par avoir des ailes ! » Soit, c'est là en tous cas une conception élevée des fruits de la dévotion esthétique.
« Faisons notre devoir » est un mot qui revient souvent sous la plume de ce grand travailleur, et s'il a pu concevoir un peu bien étroitement ce devoir, le principe posé n'en est pas moins de ceux qui préparent le progrès d'ensemble du genre humain. A son livre si paradoxal que nous avons signalé plus haut, le docteur Reik a donné pour épigraphe cette phrase empruntée à un autre admirateur allemand de Flaubert : « Quel effort constant il a fallu pour faire de ce robuste candidat à la vie et de ce conquérant impétueux un véritable saint de Vart, nous ne le dirons jamais assez ! » Appréciation qui n'est pas sans vérité si l'on ajoute que cet effort-là fut surtout
dicté par l'instinct de conservation, exercé comme une réaction défensive contre la maladie menaçante. Enfin Flaubert lui-même nous assure que la vie doit être une éducation ininterrompue, puisque l'homme est contraint de tout apprendre, dit-il, depuis parler jusqu'à mourir! Noble formule ! En sorte que nous conclurons volontiers avec M. Descharmes, son excellent biographe, qu'à la base de son attitude si souvent agressive ou tranchante, il y avait une notion sévère du rôle de l'écrivain dans la société moderne et que l'exagération éventuelle de cette attitude ne doit pas dissimuler la sincérité du sentiment dont elle est issue. Ou encore nous accepterons de M. Louis Bertrand ce jugement sur Flaubert, qu' « anarchiste » de tempérament, il est devenu peu à peu, au nom de ses théories d'art, un homme d'ordre !