II. — Apparente laïcisation du mysticisme passionnel
Durant les grandes crises de passion, l'homme se sent véritablement possédé par son désir. Quand son désir est l'amour interdit par les mœurs régnantes, les chrétiens le disent possédé par le démon de la luxure, tandis que les romantiques des premières générations du mouvement l'ont, au contraire, considéré comme possédé de Dieu, comme poussé par décret du ciel à transgresser des règlements sociaux mal conformes aux suggestions de la bonne Nature. Les romantiques réahstes ou naturalistes, ceux de la quatrième et cinquième génération de la religion nouvelle écarteront volontiers de leur mysticisme le concept ou plutôt le nom d'un Dieu personnel et défini ; ils déclareront les délinquants passionnels possédés par un instinct irrépressible et légitime que la société peut bien se préoccuper de refréner ou de régler selon ses intérêts, — c'est là son affaire, — mais que l'artiste peut et doit contempler ou souverainement impassible ou même ouvertement sym-
pathique à cet instinct. En effet, les gestes suggérés au passionné par son impulsion interne sont la plus riche matière de Beauté ; pourquoi donc l'artisan de Beauté se priverait-il de cette matière offerte à son effort plastique par la bonne Nature, que Jean- Jacques a divinisée?
Nous allons étudier un épisode de cette laïcisation du mysticisme esthétique, laïcisation qui demeure plus apparente que réelle d'ailleurs, car c'est bien le Dieu-nature, portant parole à travers les suggestions de l'instinct, qui reste présent derrière le passionné pour le sanctifier aux yeux de l'artiste, lui-même favori de ce Dieu sous son hypostase de Beauté. Et nous ferons remarquer que l'effort des premières générations romantiques avait été nécessaire pour préparer les audaces plus grandes des générations suivantes dans le même sens. Après qu'on l'avait si longtemps stigmatisée comme diabolique, il a fallu célébrer comme dinne la passion amoureuse émancipée des règlements sociaux, avant de pouvoir sans trop de scandale se proclamer impassible en sa présence et faire de cette impassibilité même une des conditions de l'art durable, une des vertus de l'artisan du Beau,
1. — De V impassibilité de V artiste en présence des passions humaines.
Pour mieux comprendre ce nouveau précepte du code esthétique de Flaubert, nous en chercherons une fois de plus l'origine dans cette hygiène sévère que lui imposa la maladie après sa vingttroisième année. Il se méfie désormais de l'inspiration lyrique, laquelle vit selon lui de factice exaltation nerveuse bien plus que de vigueur musculaire normale. Il ne connaît que trop par expérience, écrit-il, ces « bals masqués » de l'imagination, dont on revient avec la mort dans le cœur, épuisé, ennuyé, n'ayant vu que du faux et débité que des sottises. C'est pourquoi, en matière de production artistique, il s'imposera désormais de tout faire à froid, posément et délibérément. Il jugera des œuvres de l'art comme on juge de celles de la nature, ai^ec absence d'idée morale, car l'attitude morale en pareille matière conduit à déclamer, dit-il, sur telle ou telle forme plastique pour en signaler les périls ou les avantages sociaux, tandis que l'artiste doit se contenter d'exposer en quoi elle consiste, comment elle se rattache à une autre
et pourquoi elle vit. L'esthétique attend son Geoffroy Saint-Hilaire ; elle réclame un émule de ce grand homme qui, dans le domaine de l'histoire naturelle, a su démontrer la légitimité des monstres! Quand on aura pendant quelque temps traité l'âme humaine avec l'impartiaUté que les physiciens apportent dans l'étude de la matière, on aura fait un pas immense. Et c'est déjà là tout le programjne moral, ou plutôt amoral^ que Zola reprendra quelques années plus tard à son compte.
La laideur physique et morale n'existe que dans l'esprit de l'homme, à l'avis de Flaubert ; elle procède d'une manière de sentir qui résulte elle-même de notre faiblesse. Nous seuls sommes capables de la concevoir ou de la produire, etjla Nature en est pour sa part incapable parce que tout en elle est ordre, harmonie parfaite. A nous de saisir enfin la même harmonie dans le monde moral sous les prétendues laideurs dont nos pères l'ont à plaisir encombré. Sans nous effrayer de rien, plongeons dorénavant dans le criminel, dans le grossier, l'ignoble et l'obscène, dans toutes les nuances de ce qui nous dégoûte et de ce qui nous effraye. Après quoi, rassemblant les résultats de nos études, nous les poserons en face du digne, du grand, du vertueux et
de Tagréable pour constater les différences, mais aussi pour admirer les points de contact quand il y en aura. Prenons les passions comme un simple thème d'exercices intellectuels. Songeons que l'humanité est ce qu'elle est, qu'il ne s'agit pas de la changer mais de la connaître et que le principe de V indépendance de Vart (?) s'oppose même expressément à l'idée d'une mission morale ou sociale dont le poète ou l'artiste seraient investis par le ciel. \
Nous noterons pourtant que cette dernière affirmation de Flaubert ne se tourne nullement contre les romantiques de la génération précédente, qui attribuaient à l'artiste la mission céleste d'appuyer les libertés de la passion, voulue de Dieu. Au fond du cœur, il est avec eux sur ce point, et nous avons eu occasion de le constater. Non, sa critique vise bien plutôt certains pseudo-moralistes qui, tout en procédant du romantisme passionnel eux aussi, commençaient à s'effrayer devant quelques-unes de ses conséquences : Dumas fils, par exemple, que Flaubert juge tout à fait dans le faux depuis que son idée fixe est « d'empêcher les hommes de trousser le cotillon des femmes ». Ce sont là des préoccupations mesquines, des soucis indignes de l'artiste véritable. Uart, comme une
étoile, çoit la terre rouler dans Vespace sans s'émouç^oir au spectacle lointain de ses misères ; il continue de scintiller dans son azur. Le Beau ne se détache pas du ciel (1) !
Artistes, traitez donc les hommes comme des mastodontes ou des crocodiles (2). Empaillez-les, bocalisez-les, mais gardez-vous surtout de les apprécier. Ce n'est pas là votre affaire. Et qui êtes-vous donc vous-mêmes, petits crapauds? Chaque religion du passé, chaque philosophie a prétendu avoir Dieu avec elle, ce qui est fort bien vu, sauf que Flaubert ne le voit pas assez pour son propre mysticisme esthétique et passionnel. On a cru de tout temps toiser l'infmi et connaître la recette du bonheur. Mais quel orgueil ou quel néant est-ce là, quand les plus grands génies et les plus grandes œuvres n''ont jamais conclu (3) ! Homère, Shakespeare et Goethe, tous ces « fds aînés de Dieu », pour parler comme Michelet, se sont bien gardés de faire autre chose que de représenter pour leur part. Il n'est que de les imiter, si l'on veut participer de leur gloire immortelle. Mais nous remarquerons ici que cette dernière assertion
(1) Corr., t. I, p. 228.
(2) Ibid.,t. II, p. 236.
(3) Ibid., t. III, p. 380.
est au plus haut point contestable, car Homère chanta la victoire de sa race et conclut à la décision de l'Olympe en faveur des siens ; Shakespeare conclut à la punition du crime dans Hamlet, Macbeth ou Lear^ au triomphe du Savoir et de la Beauté dans la Tempête, Enfin Gœthe, qui s'est toujours considéré comme le favori de Dieu, le missionnaire de l'esthétisme génial, conclut au droit divin du génie dans Werther et dans Faust^ ces deux incarnations de sa personne morale.
En 1855, Maxime Du Camp crut devoir, dans la préface de ses Chants modernes^ attaquer de front cette doctrine de l'impassibilité esthétique à laquelle son ancien compagnon de voyage paraissait s'attacher de plus en plus. Il décrivit l'adepte typique de cette doctrine comme jonglant avec les mots, passant à travers le cerceau des périodes, faisant le saut périlleux pardessus les dénouements logiques ; il le montra dépourvu de but, de pensée, de foi, de croyance, de mission et d'amour. Il ajoutait que le don de la forme ne suffit plus à donner le droit de parler aux contemporains, car on demande désormais à l'artiste autre chose que des phrases harmonieuses ou convenablement découpées. La littérature doit marcher hardiment vers l'avenir
au lieu de faire obstinément face au passé pour puiser son inspiration dans l'antiquité païenne, négligeant les problèmes sociaux ou les questions à l'ordre du jour, affichant un désintéressement impie à V égard des choses futures^ vers lesquelles l'humanité dirige avec anxiété son regard.
Un écrivain digne de ce nom, poursuivait le jeune arriviste, se souviendra qu'il a charge d'âmes. Il se jettera hardiment dans l'un des trois courants qui entraînent en avant notre époque, dans le mouvement humanitaire, scientifique ou industriel, et il y trouvera des forces qu'il ne soupçonne pas lui-même, des vigueurs à soulever le monde. Sur quoi Flaubert, se jugeant directement visé par cette homélie, riposte aussitôt, sur un ton fort dur : « Tu as débité un tas de sornettes passablement déshonorantes. Tu as célébré l'industrie et chanté la vapeur, ce qui est idiot et par trop saint-simonien. » Vis-à-vis de tiers, il qualifiera même le volume de « turpitude », et l'auteur de bureaucrate, mûr pour entrer dans l'enregistrement ! C'est en ces termes peu parlementaires qu'il défend l'impassibilité souveraine de l'art quand elle est attaquée dans sa personne.
LE ROMANTISMP: des REALISTES 215