Amoralisme et immoralisme théoriques
Non content de prescrire à l'artiste une impassibilité totale en présence du conflit des passions humaines, Flaubert a été parfois jusqu'à formuler les maximes d'un immoralisme véritable, qu'il est assez difficile de mettre en accord avec les aperçus de noble morale esthétique que nous avons plus haut salués sous sa plume. (^ Ainsi le vice seul, ou même le crime, lui semblent véritablement poétiques. Si les livres vertueux sont toujours ennuyeux et faux, c'est qu'ils méconnaissent les lois de la vie en dissimulant le moi qui « rejailHt » contre tous, l'homme contre la société ou, du moins, en dehors d'elle qui est l'homme véritable pourtant (1). Dès l'âge de dix-sept ans, se promettant bien de prendre une part active aux luttes intellectuelles de son temps, Gustave ajoute que ce sera comme penseur et comme démoralisateur (2) ! Il ne dira que la vérité cependant, mais cette vérité sera horrible, cruelle et nue, donc suffisante pour « démoraliser » efficacement le lecteur. Sa nièce,
(1) Voir Louis Bertrand, Gustave Flaubert, p. 260.
(2) Corr., t. 1, p. 43.
dont il dirigea l'éducation avec un dévouement réel, nous apprend qu'il lui laissait tout lire, parce que tout est dans la nature, et que rien n'est donc moral ou immoral.
Le Jules de la première Éducation sentimentale avoue qu'il aime à constater la vertu pratiquée par les vicieux, à rire aux crimes commis par les bons, car cette égalité continuelle de l'homme quoi qu'il en ait, partout où il se trouve, lui parait une justice immanente qui sera capable de rabaisser utilement notre orgueil. Quant à la justice prétendue des hommes, le jeune Flaubert fait profession de la considérer comme « plus bouffonne encore que leur méchanceté n'est hideuse » ! Il regarde même la seule idée d'un juge comme la conception la plus cocasse qu'il soit possible d'envisager (1) ! On le trouve donc tout naturellement porté à l'admiration que le romantisme en général et le « beyhsme » en particulier afTichèrent pour le seizième siècle, conçu comme une époque de convictions féroces et de frénétiques amours, où l'instrument humain vibra de toutes ses cordes, où l'individu se montra si large, si rempH, si fertile !
Les expériences de son grand voyage oriental
(1) Corr., t. I, p. 89.
ne seront pas de nature à corriger ce précoce et parfait scepticisme moral. Il constate, lors de son retour, que le voyage développe plutôt le mépris qu'on a pour l'humanité en général. Et nous lui objecterions volontiers ici, d'une part, que le touriste ne fréquente guère, dans une société, que ses éléments les moins véritablement significatifs, à savoir les caractères souples et sans scrupules qui ont orienté leur vie vers l'exploitation de l'étranger de passage ; d'autre part, que le Levant méditerranéen n'a jamais passé pour la patrie des fortes vertus sociales et que ses impressions morales auraient pu être tout autres à la suite d'un autre voyage, en Scandinavie ou au Canada par exemple. Quoi qu'il en soit, il revint peu édifié de son pèlerinage levantin (1). Depuis le fils qui vous demande du poison pour expédier son papa, écrit-il, jusqu'à la mère qui cherche à vous vendre sa fille, on en voit là-bas de toutes les couleurs : et nous conviendrons, en effet, qu'il a réuni dans ses lettres ou notes de voyage un choix d'abominations dont on trouverait difficilement le pareil. Mais il n'en résulte, dans son esprit, ni indignation, ni surprise, plutôt une
(1) Corr., t. II, p. 14.
pitié tranquille et indifférente, une sérénité rêveuse qui promène son regard sans l'arrêter sur aucune chose parce que toutes lui sont égales, parce qu'il se sent aimer les bêtes autant que les hommes et les plages de la mer autant que les maisons de la ville. Oui, l'égoïsme se développe « raide » sur ces routes lointaines et parfois difficiles, où l'on donnerait volontiers la vie d'un régiment pour s'épargner un rhume. Un proverbe oriental dit avec raison : « Méfie-toi du hadji, » c'est-à-dire du pèlerin de la Mecque qui est revenu trop bien instruit de son pèlerinage.
Cette disposition d'esprit devient chez Flaubert une véritable philosophie de l'histoire. Quand donc, soupire-t-il un jour, consentira-t~on à faire de l'histoire comme on fait du roman, c'est-à-dire sans amour et sans haine pour les personnages en jeu, au point de vue d^une blague supérieure, exactement comme le bon Dieu voit les choses d'en haut (1). Le mot rappelle un baroque jugement de Beyle-Stendhal sur Bossuet, auteur du Discours sur Vhistoire universelle. Et l'on reconnaît ici ce dieu du mysticisme passionnel, dont nous avons dit
(1) Corr., t. II, p. 167.
qu'il fut vers 1830 le zélateur de la passion, encore fardée de grands sentiments, puis, vers 1860, le spectateur sceptique de toute espèce de passion. Un tel Dieu n'est plus celui du christianisme, qui s'intéresse de fort près tout au contraire au bon fonctionnement de l'ordre social : il n'est pas davantage celui de la troisième génération romantique qui prétendait du moins ne patronner la passion que pour le bien de l'humanité. Celui-là ne conseille pas plus la passion qu'il ne la condamne ; il est converti à l'impassibihté esthétique de son prophète et au plus parfait indifîérentisme en matière de morale sociale. Mais il n'en reparaît pas moins de temps à autre pour appuyer de son autorité une attitude artistique qui pourrait encore inquiéter le « bourgeois ». Et c'est pourquoi nous avons dit que la laïcisation du mysticisme passionnel n'est qu'apparente au total dans le sein de la quatrième et de la cinquième génération romantique.
Emile Zola, qui a beaucoup étudié Flaubert et son œuvre, écrit de lui, dans ses Romanciers naturalistes, qu'il s'est mis tout entier dans son Saint Antoine, ce livre audacieux, parce qu'il s'y est mis avec cet esprit révolutionnaire (en morale) qu'il a eu en lui, malgré lui. Jugement
profond sous la plume d'un homme qui s'y connaissait en fait d'inspiration « révolutionnaire ». Dans le Saint Antoine, Flaubert aurait cédé au besoin de négation morale, de doute absolu qui le tourmenta sa vie durant. On trouve d'ailleurs en lui, poursuit son disciple fervent, un cas assez fréquent chez les grands écrivains, celui d'un révolutionnaire qui démolit tout sans avoir conscience de sa terrible besogne, en dépit d'une bonhomie naïve qui le fit croire aux conventions sociales et aux mensonges de tout genre dont il était entouré, — ce qui est également d'une vue profonde. — En un mot, pour Zola, Flaubert fut, comme philosophe, le négateur le plus large que nous ayons eu dans notre littérature, un homme qui professa le véritable nihilisme moral et n'a pas écrit une page où il n'ait creusé notre néant. Que pourrait-on ajouter de plus topique à ce jugement porté par l'un des siens, jugement qui ne nous parait que trop sévère, parce qu'il néglige cet aspect rationnel et social de l'esthétisme flaubertien, dont nous avons signalé plus haut l'existence.
Maupassant, ce disciple peut-être plus direct encore de Flaubert, — qui fut le neveu par une sœur et par suite le portrait vivant d'Alfred Le Poittevin, nous l'avons dit, — Maupassant a
LE ROMANTISMK DES REALISTES 219
prétendu résumer les idées morales de son maître dans l'étude qu'il écrivit pour l'édition posthume de ses œuvres chez Quantin. Il faut citer ces lignes instructives. Rien n'irritait Flaubert, affirme donc l'auteur de Boule de Suif, comme les théories des « pions » de la critique sur l'art moral et sur l'art honnête. Certes, la morale, l'honnêteté, les principes sont indispensables au maintien de Vordre établi, mais il n'y a rien de commun entre Vordre social et les lettres.\ Les romanciers ont, en effet, pour principal motif d'observation et de description les passions humaines, bonnes ou mauvaises : ils n'ont pas mission pour moraliser, ni pour flageller, ni pour enseigner : tout hvre à tendances cesse d'être un hvre artiste. L'écrivain lui-même cesse d'être consciencieux et artiste, s'il s'efforce systématiquement de glorifier l'humanité, de la farder, d'atténuer les passions qu'il juge déshonnêtes au profit des passions qu'il juge honnêtes. Tout acte bon ou mauvais n'a pour l'écrivain d'importance qu'à titre de sujet à écrire, sans qu'aucune idée de bien ou de mal y puisse être attachée. Il vaut plus ou moins comme document littéraire, çoilà tout. En dehors de la vérité observée avec bonne foi et exprimée avec talent, il n'y a qu'efforts impuissants de pions.
Les grands écrivains ne se sont préoccupés ni de morale ni de chasteté. Exemples : Aristophane, Apulée, Lucrèce, Ovide, Virgile, Rabelais, Shakespeare et tant d'autres (on remarquera le choix de ces noms). Si un hvre porte enseignement, ce doit être malgré son auteur, par la force même des choses qu'il raconte !
Quel chemin parcouru en moins d'un siècle par la mentalité romantique sur la voie de l'amoralisme ! Qu'on oppose plutôt ce commentaire du réalisme de 1860, — celui dont Flaubert écrivait aux Concourt qu'il porterait haut le drapeau dans Salammbô, et qui devint le « naturalisme » après 1876, — à certaine page célèbre de Daunou sur la mission de l'art, qui fut rédigée pour la fondation de l'Institut de France, en pleine période révolutionnaire, page encore admirée par Sainte- Beuve et que nous avons reproduite en partie naguère (1). Qu'on rapproche les vues de Flaubert, de Maupassant et de leurs continuateurs de celles qui prévalent encore dans d'autres sphères culturales que la nôtre et non des moins progressives à coup sûr (2), on sera suffisamment édifié.
(1) Voir, dans la Bibliothèque de philosophie contemporaine d'Alcan, notre volume intitulé : Mysticisme et domination, p. 125.
(2) En lisant par exemple le très suggestif article de
Ajoutons que Flaubert, célébré par l'école « naturaliste » comme l'un de ses initiateurs, se débattait de son mieux contre une distinction qu'il jugeait mal méritée de sa part. Sans le savoir, il n'en avait pas moins travaillé de façon révolutionnaire, ainsi que Zola nous l'affirme, à préparer les audaces plus marquées de cette nouvelle phalange du mysticisme rousseauiste et frayé le chemin devant ses pas. Certes, ses jeunes admirateurs allaient plus loin sur sa voie qu'il n'avait osé le faire en personne : mais c'est que l'opinion était mieux préparée désormais, grâce à lui, aux acceptations dont nous avons été les témoins depuis lors. Louise Colet ayant été éconduite et morigénée par un éditeur encore timide, il lui avait écrit sans ambages : « Tu t'étonnes de la pudibonderie de Cohen. Eh bien, il est de l'opinion générale. Sois sûre que ce qu'il dit, d'autres le pensent et ne le disent pas. Voilà où nous en sommes ! Tu as vu le scandale de Sainte-Beuve qui trouvait que tu manquais de déhcatesse? Ce sont des choses dont il faut profiter ou plutôt qu'il faut exploiter au profit même de son œuvre. Soyons donc contenus, chastes, sans rien nous interdire
Mme Simone dans le Temps du 22 septembre 1943 sur la mentalité nord -américaine en matière de théâtre.
comme intention, mais surveillons-nous sur les mots! » Un peu plus tard, cette dernière surveillance est devenue superflue, voilà tout.