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La poésie de V adultère

Le mysticisme passionnel, qui est un des aspects du mysticisme rousseauiste ou romantisme, prône l'obéissance à l'instinct en matière de relations sexuelles. Au contraire, la morale traditionnelle et rationnellement (c'est-à-dire expérimentalement) établie dans nos civilisations supérieures a fondé la famille sur la fidélité de l'épouse : fidélité qui, seule, garantit la paternité du chef de famille et lui permet de se dévouer sans arrière-pensée à des rejetons qu'il peut considérer comme le prolongement certain de sa personnalité physique et morale.

La transgression de ce précepte essentiel de notre morale sociale, qui est la fidélité des époux, et principalement de l'épouse, s'appelle l'adultère. C'est donc avant tout sur la justification, plus ou moins ouverte, de l'adultère que dut se porter l'effort du mysticisme passionnel

lorsque l'école romantique s'avisa de proclamer que la passion est voix de Dieu dans le cœur de l'homme. Sur ce point, Flaubert reste bien jusqu'au hout\ le disciple de ses premiers maîtres. N'ayant jamais songé sérieusement à se marier, semble-t-il (1), — sauf durant ses années d'études parisiennes peut-être, mais le point est mal éclairci, — il a toujours considéré l'adultère en bon vivant qui ne saurait que profiter à l'occasion de la fragilité féminine sans être exposé à en souffrir. C'est pourquoi, déjà édifiés par les premiers essais de Gustave, Passion et vertu ou Quidquid volueris, dont nous avons assez indiqué les tendances, nous ne nous étonnerons pas trop d'entendre le héros de Novembre proclamer qu'il y eut pour lui de bonne heure un mot particulièrement beau entre les mots humains, celui d'adultère. N'est-il pas vrai qu'une douceur exquise plane vaguement sur ces syllabes évocatrices, qu'une magie singulière les embaume? Toutes les histoires qu'on raconte, poursuit ingénument ce lettré grandi dans l'atmosphère romantique, tous les livres qu'on lit, tous les gestes que Von fait, redisent à toute heure ce mot prestigieux et le commentent éter-

(i) Rappelons-nous sa lettre à sa mère sur le mariage d'Ernest Chevalier.

nellement pour le cœur du jeune homme. Aussi notre néophyte s'abreuve-t-il de ces quatre syllabes enivrantes dont émane, à son avis, une poésie suprême, faite de malédiction et de volupté. En effet, nous savons maintenant que le créateur de cette poésie-là, Byron, a été plus loin que le simple adultère pour sa part, dans son mépris pour les règlements sociaux de la civilisation européenne (1).

Un peu plus tard, dans la première Éducation sentimentale, nous lisons sous la plume de Flaubert que si M. Renaud, le digne maître de pension, eût découvert l'adultère de sa femme, il y aurait eu simplement entre eux « quelques-unes de ces collisions domestiques qui colorent la vie bourgeoise et lui donnent les proportions de Vart ». Et voilà un sacrement de la religion esthétique que le brave homme se serait passé de recevoir, sans nul doute. Dans Par les champs et par les grèves, nous apprenons que Balzac, écrivant la Femme de trente ans, découvrit un continent nouveau dans l'univers de l'amour, — en attendant, ajouterons-nous, que ses successeurs découvrissent à leur tour la femme de quarante ans, de cinquante ans et plus. — Oui,

(1) Voir, dans la Revue des Deux Mondes du 45 janvier 1912, l'étude de M. A. Filon.

l'auteur de la Comédie humaine sut appeler à Texploitation de ce continent nouveau de la volupté défendue des milliers d'êtres jusque-là déshérités de la passion. « Une foule de sentiments aux abois et de décadences encore robustes se rua avec ardeur sur cette grande trouvaille, la femme de trente ans ! »

Au cours du même voyage, Flaubert et son compagnon Du Camp, assis à une table d'hôtel bretonne, écoutent des bourgeois qui déchirent une pauvre femme convaincue d'avoir déserté le domicile conjugal pour s'enfuir en Amérique avec un amant. Et Gustave ajoute avec une indignation mal contenue que tout fut employé à l'envi dans la conversation pour accabler cette femme qui, à en juger par l'acharnement de ces rustres, devait être au contraire de nature relevée, avoir des nerfs délicats et quelque jolie frimousse. « Malgré nous, le cœur nous battait de colère, conclut-il, et, si nous eussions fait à Saint-Pol un dîner de plus, infailhblement il nous serait arrivé quelque aventure ! »

Passant à Paris avec ses parents pour prendre le chemin de l'Italie en 1845, Gustave court aussitôt rue Laffitte, chez une certaine Mme P..., dont l'histoire devait être celle de l'héroïne de Saint-Pol, à l'Amérique près. Aussitôt introduit

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près d'elle, raconte-t-il, il a approuvé sa conduite, s'est déclaré le champion de Vadultère, et l'a même étonnée par son indulgence peut-être. Mais il avait senti de l'horreur pour la bassesse de tant de gens déchaînés contre cette pauvre femme à qui on a tout retiré, si bien qu'elle doit vivre avec une rente de six mille francs par an ! En revanche, à la fm du même voyage, le portrait d'une grande dame qui a laissé la mémoire la plus justement respectée symbolisera pour lui « la femme honnête dans toute l'étroitesse de ses moyens physiques et moraux ! )>

Lorsqu'il écrit péniblement Madame Bovary, Gustave se prend à compter les pages qui le séparent encore du moment où il se plongera « en plein adultère «, parce qu'alors, ajoute-t-il plaisamment, « on s'en donnera et elle s'en donnera, ma petite femme ! » Il évoque pour Louise Golet les innombrables adultères qui s'accomplissent autour d'eux à cette heure même. Que de mensonges, que de larmes et d'angoisses à travers tout cela. Mais la fatalité, ajoute-t-il, rit au milieu, comme une rangée de dents blanches audessus d'un bavolet noir ! Image frappante qui semble évoquer le Dieu du mysticisme passionnel tel que le concevront les quatrième et cinquième générations romantiques : comme une

sorte de fatalité organique souveraine qui se rit des mesquines et fragiles disciplines sociales.

Sur le tard, appréciant un ouvrage dramatique de Paul Alexis (1), Flaubert jugera, de façon péremptoire, qu'étant en dehors de la morale vulgaire, le morceau est donc nécessairement bon/ Son seul défaut, c'est qu'il y est encore donné trop d'importance aux relations sexuelles, qu'elles soient d'ailleurs conformes ou non aux mœurs régnantes. Oui, les classiques eurent le cocuage qui est une chose gaie : les romantiques ont ensuite inventé l'adultère, qui est une chose sérieuse. Il serait temps que les naturalistes regardassent cette action comme indifférente. Eh ! c'est bien ce qu'ils ont fait, à la voix de l'homme qu'ils considéraient malgré lui comme leur patriarche : et leurs continuateurs présents sont demeurés dociles à une exhortation si persuasive. Avec une amie intime, Mlle Bosquet, Flaubert a même exprimé son persistant scepticisme en ces matières par une formule si hardie que nous n'osons la reproduire (2).

Enfin, malgré l'impassibilité affectée par l'auteur en présence des débordements de son personnage, Emma Bovary peut passer pour une

(1) Corr., t. IV. p. 388.

(2) Ibid., t. m, p. 508.

véritable sainte de l'adultère, à laquelle ne fait même pas défaut la couronne du martyre. C'est bien ainsi qu'en jugent nos présents romantiques, et on en trouverait au besoin la preuve dans une caractéristique publication d'hier : le récit d'un pieux pèlerinage aux lieux qui virent les amours de DelpHine Delamare, complété par une tendre hagiographie de cette « dévergondée », si nous acceptons la saine expression de ses concitoyens, qui, aujourd'hui encore, ont la faiblesse de vouloir garder pour eux leurs épouses. Sur ce point aussi, Flaubert a été singulièrement dépassé dans ses intentions et dans ses audaces par la génération littéraire à laquelle il a frayé le chemin.

De V inspiration morale dans Mme Bovary.

Oui, la « poésie de l'adultère » n'est pas sans parfumer discrètement les pages de Madame Boçary. Certes, il y a de l'ironie dans la narration de Flaubert, lorsqu'il dit les enivrements de son héroïne, mais souvent cette ironie est à peine perceptible au lecteur, à la lectrice

moins encore, derrière la théorique impassibilité de l'auteur. Edmond About donne bien la note de l'effet produit dès l'apparition du roman, quand il constate son succès unanime à Grenoble, ajoutant que les dames de la ville bovarysent bien un peu pour leur compte et qu'elles se sont reconnues non sans plaisir dans le personnage d'Emma. Marquons de façon sommaire les étapes de celle-ci vers la chute.

Elle s'y prépare en lisant George Sand et Balzac, les plus subtils exégètes du mysticisme passionnel, à la génération précédente. Elle cherche dans leurs brillantes fictions des assouvissements imaginaires pour ses convoitises de tout ordre. Dans Balzac surtout, elle découvre un Paris qui serait bien digne de fournir leur cadre aux satisfactions passionnelles qui lui ont été trop longtemps refusées. Elle y voit d'abord, écrit Flaubert, le monde des ambassadeurs, avec des salons lambrissés, de robes à queue, de grands mystères, des angoisses dissimulées sous des sourires. Puis c'est la société des duchesses où l'on est pâle, où l'on se lève à quatre heures après midi, où les femmes, pauvres anges, portent du point d'Angleterre au bas de leur jupon et où les jeunes hommes, vastes capacités méconnues sous des dehors futiles, passent

à Bade la saison d'été. Enfin s'ouvre devant le regard émerveillé de la provinciale le monde des artistes et des actrices, prodigues comme des rois, pleins d'ambitions idéales et de délires fantastiques, vivant leur existence sublime entre ciel et terre, au milieu des orages. Excellent raccourci de l'œuvre balzacienne telle que la peut refléter le cerveau d'une Emma.

On sait que Mme Bovary (comme jadis Gustave Flaubert) glisse à la maladie nerveuse, bien nettement caractérisée après quelques années d'une aussi déplorable hygiène intellectuelle. Elle néglige alors ses devoirs de mère, tombe dans une oisiveté délétère et finit par accepter les hommages d'un propriétaire terrien du voisinage. La déclaration de celui-ci est encore une bien adroite quintessence de mysticisme passionnel, ironique peut-être sous la plume de Flaubert, mais de façon à peine sensible en vérité. Il a si souvent parlé le même langage pour son propre compte dans ses œuvres de jeunesse, et ce langage est, d'ailleurs, si peu .celui d'un hobereau normand en pareille occurjrence ! Écoutons plutôt Rodolphe Boulanger de lia Huchette. Le devoir, proclame-t-il, eh ! parf/bleu, le devoir, c'est de sentir ce qui est grand, ^ de chérir ce qui est beau et non pas d'accepter

toutes les conventions de la société avec toutes les ignominies qu'elle nous impose. Pourquoi déclamer contre les passions? Ne sont-elles pas la seule belle chose qu'il y ait sur la terre, la source de l'héroïsme, de l'enthousiasme, de la poésie, de la musique, des arts, de tout enfin? Il y a deux morales : la petite, la convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse, qui braille si fort et s'agite en bas, terre à terre. Mais l'autre, VÉternelle, elle est tout autour et au-dessus comme le paysage qui nous environne et le ciel bleu qui nous éclaire. La conjuration du monde contre la passion a de quoi nous révolter vraiment ! Est-il un seul sentiment qu'il ne condamne? Les instincts les plus nobles^ les sympathies les plus pures sont persécutées, calomniées ; et, s'il se rencontre enfin deux pauvres âmes dans ce chaos, tout est organisé pour qu'elles ne puissent se joindre. Elles essayeront cependant. Elles battront des ailes : elles appelleront. Oh ! n'importe, tôt ou tard, dans six mois, dans dix ans, elles se réuniront, s'aimeront parce que la fatalité V exige et qu'elles sont nées l'une pour l'autre. — Nous savons assez que ces paroles enferment la quintessence même des convictions de l'auteur. Sans doute, le nom du Dieu alhé des amants ne parait plus en toutes

lettres dans une telle effusion, alors qu'il se lisait à chaque ligne chez les lyriques de la génération précédente : mais combien le souvenir de leur mysticisme plus ouvertement déiste n'est-il pas encore présent malgré tout dans ce vocabulaire, si directement hérité des romantiques de 1830?

Aussi, quand Emma aura cédé à tant d'éloquence, on l'entendra continuer le duo sur le même ton et se répéter avec dévotion : « J'ai un amant, j'ai un amant ! » se délectant à cette idée comme à la sensation d'une puberté nouvelle qui lui serait restituée soudain. Bientôt elle évoquera, pour les saluer en compagne et en égale, les héroïnes des romans qu'elle a lus, et la légion lyrique des femmes adultères chantera dans sa mémoire avec des voix de sœurs dont elle comprendra mieux tout le charme ! Elle a pu réaliser enfin sa longue rêverie de jeunesse ; elle se contemple avec complaisance dans le type d'amoureuse romantique qu'elle a si longtemps envié de loin. Elle savoure l'amour sans remords, sans inquiétude et sans trouble, trouvant même une délicieuse satisfaction de vengeance à rendre ridicule un mari qui n'a pas su la comprendre.

Le premier scénario du roman prévoyait cinq

chutes successives de Théroïne au lieu des deux adultères qui ont pris place dans la rédaction définitive. C'étaient trois prises ou reprises amoureuses avec un certain Léopold (qui est devenu Léon dans le récit) coupées par deux complaisances pour un capitaine, qui a été remplacé par Rodolphe. Le second scénario est déjà devenu presque identique à celui qui fut finalement adopté par l'auteur, mais il y était toutefois prévu, sur les relations entre Emma et Léon, des développements plus osés que ceux qui ont pris place dans le texte définitif de l'œuvre. Il y est dit aussi, en propres termes, qu'Emma Bovary, après avoir résisté tout d'abord à un premier assaut du jeune Léon, garde rancune à son sot mari de lui avoir sacrifié un homme aussi supérieur. En sorte que, de sa vertu provisoirement sauvegardée, il ne résultera pour elle que la haine de son foyer domestique, haine encore exaspérée par « un état d'amour général sans but » ! En un mot, r adultère est d'autant plus fort en elle qu' elle ne Va pas encore pratiqué.

Oui, cette impression subtile est bien celle que laisse au lecteur le spectacle de la préalable résistance d'Emma devant les séductions de la faute, et le caractère moral de cette résistance

en est donc diminué grandement. Quant à son expiation finale, elle ressemble singulièrement, nous l'avons dit, au martyre d'une sainte qui serait injustement torturée par des êtres égoïstes autant que bornés : ainsi souffrit la jolie Bretonne de Saint-Pol, ou Mme P... de la rue Laffitte. Sur le conseil de Louise Golet, Flaubert avait lu les Mémoires de Mme Lafarge pendant la préparation de son œuvre, et il y parait, quoique Emma s'empoisonne au lieu d'empoisonner son époux, ce qui est moins antisocial assurément. Mme Lafarge, cette lectrice de Sand, ce type accompli d'ambitieuse romantique (1), a marqué son empreinte bien visible sur sa sœur normande.

On sait que l'opinion s'inquiéta sans délai des tendances de l'ouvrage. Flaubert lui-même écrit que les gens du monde les mieux disposés à son égard proclament son livre immoral et que Lamartine, élogieux pour sa valeur littéraire, en juge le fond cynique et byronien. Dans le Journal des Débats^ Cuvillier-Fleury traita de l'ouvrage avec une étroitesse de vues manifeste, mais définit assez heureusement néanmoins l'at-

(1) Voir l'intéressante étude de M. L. André sur Mme Lafarge, voleuse de diamants (Pion, 1914), commentée par nous dans la Revue des Français du 10 mars 1914.

titude de l'auteur. Ce roman a, dit-il, une morale, bien qu'il affecte de n'en avoir aucune. Emma meurt, mais sans contrition ni repentir ; pas une réflexion ni un comm(întaire de l'écrivain sur sa conduite : une suprême indifférence entre le vice et la vertu! Or, nous avons vu que là est en effet le principe même du flaubertisme — et plus tard du naturalisme — en pareille matière.

Granier de Cassagnac, déjà moins sévère, écrivit dans le Réveil que les spectacles hasardeux qui sont offerts au lecteur et le dégoût d'Emma pour son brave mari pourraient agir de façon contagieuse, en dépit de son châtiment final. Pontmartin et d'Aurevilly, moins affirmatifs encore, se déclarent incapables de discerner l'impression finale de l'auteur sur son héroïne. Sainte-Beuve, lui, estime que la moralité vient comme elle peut, sans que l'auteur la cherche, mais qu'il est néanmoins étonnant qu'on l'ait accusé d'en manquer. Enfin Gormenin et Sand, moins difficiles sur ce point, font un pas de plus et souscrivent à la parfaite moralité de l'ouvrage — thèse qui sera d'ailleurs plaidée au procès de Flaubert par son avocat, avec les arguments les plus pressants. Mais, vingt ans plus tard, Zola, qui a toujours

salué dans Madame Bovary une des plus décisives étapes du naturalisme, en écrira sans ambages : « Gomme on sent que l'auteur explique et pardonne ! Tout le monde autour d'Emma est aussi coupable qu'elle. Elle meurt de la bêtise ambiante! » Et nous avons dit que de récentes manifestations littéraires montraient assez combien l'interprétation de Zola a prévalu sur les autres, au sein de la cinquième génération romantique qui nous entoure.

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