Le procès de
Le réquisitoire célèbre de Pinard résuma le mouvement d'opinion que nous venons de caractériser en quelques lignes. Si Madame Bovary inquiéta le pouvoir, c'est que, pour la première fois depuis 1848, le romantisme moral, un instant écrasé en 1850 sous les ruines en quelques mois amoncelées par ses folies, s'avisait de relever prudemment, mais nettement la tête dans un livre de débutant. Les classes dirigeantes, encore tout angoissées des dangers courus par la civilisation durant cette crise de
mysticisme social débridé, s'effrayaient instinctivement à voir le péril revenir si vite après la leçon. Pinard fut, certes, un médiocre interprète de ces craintes, au total assez légitimes. Il se montra souverainement maladroit, il n'y a pas grand mérite à le reconnaître aujourd'hui. Mais, du moins, certains considérants du jugement rendu par le tribunal gardent-ils toute leur force et toute leur actualité brûlante : « La mission de la littérature est d'orner et de récréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs, plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société. » Cette sagesselà semble bien vieille après Zola, après Maupassant et leurs continuateurs. On reconnaîtra quelque jour que c'était pourtant la sagesse et que les groupes sociaux qui lui restent fidèles triomphent en fm de compte dans la lutte vitale.
Flaubert fut extrêmement affecté par le procès, qui risquait de l'atteindre dans sa considération bourgeoise et dans ses relations de famille, choses indispensables à la tranquilhté de sa vie de travail. Mettant aussitôt de côté sans balancer son principe d'impassibilité esthétique, il prit le parti de se donner délibérément
pour un de ces « philanthropes » aux intentions morahsatrices qu'il avait de tout temps accablés de ses sarcasmes. Ce fut d'abord sur le mode plaisant qu'il hasarda cette palinodie : « Les femmes me regardent comme une horreur d'homme^ écrit-il, non sans quelque complaisance, à un ami (1). On trouve que je suis trop vrai. Je trouve, moi, que je suis très moral et que je mérite le prix Monthyon, car il découle de ce roman un enseignement clair^ et si la mère ne peut en permettre la lecture à sa fille, je crois que les maris ne feraient pas mal d'en permettre la lecture à leur épouse. Je crois avoir mis dans l'exposition d'un caractère de femme naturellement corrompu autant de littérature et de convenance que possible, une fois le sujet donné, bien entendu ! » Il assure même que, si l'on était franc, on avouerait qu'il a été bien dur pour son héroïne ; mais nous avons vu que telle ne sera nullement l'impression de Zola, bon connaisseur en l'espèce, encore moins l'opinion de ceux ou de celles qui canonisent aujourd'hui la déplorable Emma sans aucune des précautions oratoires qu'on rencontre en effet dans le prudent récit de Flaubert.
(1) Corr., t. m, p. 83.
Quant aux maris, ils n'en sont pas encore venus tous à conseiller cette lecture à leur femme, si l'on en juge par une pièce représentée récemment à l'Odéon, la Rue du Sentier. On y voyait, dans la haute bourgeoisie commerçante, une famille traditionaliste aux prises avec une jeune femme moderniste et s'inquiétant à voir celle-ci goûter et prôner le roman de Flaubert. Sans bien en connaître le contenu, ces gens devinent d'instinct, écrivait un de nos critiques d'avant-garde, que c^est là une lecture dangereuse pour une jeune femme indépendante^ déplacée dans un milieu bourgeois et qui s^ennuiel On ne saurait mieux dire et voilà fort exactement jugé, après soixante ans d'expérience, le probable résultat « moral » du livre.
Au procès, Flaubert n'en fit pas moins plaider par son avocat la stricte moralité de son œuvre. Sa correspondance est fort révélatrice des divers sentiments qui l'agitent à cette heure critique de sa carrière. Il se proclame « extrêmement moral », moral à ce point que la plus terrible farce à lui jouer comme artiste serait de lui décerner le prix Monthyon contre lequel il a souvent protesté en principe, mais qu'il a conscience de mériter cette fois ! En outre, lui, l'antibourgeois par excellence, le « bourgeoiso-
phobus », il se réfugie derrière la situation bourgeoise de sa famille. Il écrit à son frère Achille que la seule chose réellement influente pour le tirer de ce mauvais pas, ce sera le nom respecté de leur père et la peur qu'aura le gouvernement impérial d'indisposer les Rouennais pour les élections futures, en condamnant un de leurs notables. Oui, on a cru s'attaquer à un « pauvre bougre » dont nul ne prendrait souci. Il faut qu'on sache au ministère de l'intérieur que les Flaubert sont à Rouen ce qu'on appelle une famille, c'est-à-dire qu'ils ont des racines solides dans le pays et qu'en s'attaquant à l'un d'eux, surtout pour immoralité, on blessera beaucoup de monde! Mais Gustave s'illusionnait grandement sur les sentiments des Rouennais à son égard : ses concitoyens lui rendaient ceux qu'il a sans cesse affichés à leur endroit. Mainte page de sa correspondance et son enterrement peu suivi, qui indigna si fort Zola, suffiraient à le démontrer au besoin.
Son défenseur plaida néanmoins la situation rouennaise des Flaubert, mais pour le reste il ne le prit nullement de haut avec le tribunal. Il n'invoqua pas les libertés de l'art impassible, mais tout au contraire la stricte moralité de l'œuvre poursuivie : « M. Gustave Flaubert
affirme devant vous, dit-il, que la pensée de son livre, depuis la première ligne jusqu'à la dernière, est une pensée morale, religieuse... une pensée éminemment morale et religieuse pouvant se traduire par ces mots : Vexcitation à la ç'ertii par f horreur du çicef » L'histoire d'Emma ne serait que celle de l'éducation trop souvent donnée aux filles de province ; elle aurait pour objet de procurer au lecteur un frisson de dégoût en présence d'une destinée si lamentable et aussi d'étaler les remords poignants de Vhéroine. (On, sait, qu'en réalité il n'y a pas trace de remords dans l'attitude finale d'Emma.) En un mot, dans ce roman, l'adultère marche sans cesse « plein de dégoût et de honte! » Il n'y a qu'un homme grand et sublime dans le livre. C'est le mari !
Défendu par des arguments si négateurs de sa foi esthétique, Gustave conserve une sorte de courbature morale après son acquittement : « Oh ! comme je suis embêté, cher ami, écrit-il à Schlésinger... Je ne vois rien en fouillant mon malheureux cerveau qui ne soit répréhensible. Saint Antoine me ferait aller au bagne, et tous mes autres plans ont des inconvénients pareils. Je suis depuis quatre jours couché sur mon divan à ruminer ma position qui n'est pas
gaie, bien qu'on commence à me tresser des couronnes où l'on mêle, il est vrai, des chardons... J'aimerais mieux un peu moins d'hyperboles et en même temps moins de réticences ! »
Nouvelles hardiesses passionnelles et leurs conséquences.
Salammbô devait soulever — à moins juste titre en vérité — d'analogues tempêtes. Lorsqu'il rédigeait les chapitres du Serpent et de la Tente, Flaubert avait écrit à Feydeau, en manière de programme : « Je prépare actuellement un coup, le coup du livre ! Il faut que cela soit à la fois cochon, chaste, mystique et réaliste (1). » A Sainte-Beuve, il devait expliquer par la suite que son héroïne est une maniaque, une « espèce de sainte Thérèse ». Et, en effet, cette fille des conquérants orientaux vit retirée dans des pratiques rituelles ; le peuple pense que la déesse dont elle s'est assurée l'alhance, Tanit ou la
(1) Corr., t. III, p. 254.
Lune, l'a marquée de son sceau en lui donnant sa pâleur étrange. Quelque chose des dieux l'enveloppe comme une vapeur subtile, et parfois elle soupire dans une invocation anxieuse : « 0 Tanit, tu m'aimes, n'est-ce pas? Je t'ai tant regardée. »
Cette amante de l'au-delà va s'éprendre passionnément d'un barbare grossier :
Et la nonne aima le bandit!
C'est la transposition, dans l'antiquité carthaginoise, d'un des thèmes favoris du romantisme moyenâgeux. La fille des Barca sent s'exhaler souvent du fond de son €tre comme de chaudes bouffées, plus lourdes que les vapeurs soufrées d'un volcan. Des voix l'appellent ; un globe de feu roule et monte dans sa poitrine ; elle croit étouffer et mourir ; description des symptômes physiologiques de l'hystérie. Puis, après ces minutes d'angoisse, quelque chose de suave passe dans sa chair en coulant de son front jusqu'à ses pieds : une caresse l'enveloppe ; elle se sent écrasée comme si un dieu s'étendait sur elle. C'est la crise extatique rapportée à ses origines organiques profondes. Les mêmes intentions se devinent dans la peinture des relations établies entre Salammbô et le prêtre Shahabarim ; ce
sont à peu près celles qui uniraient aujourd'hui une jeune fille à la fois altière et mystique à un confesseur trop jaloux de l'âme confiée à sa direction spirituelle. C'est, si l'on veut, Mademoiselle La Quintinie^ de Sand, transportée dans la Carthage du troisième siècle avant Jésus- Christ.
On sait que, dans le roman, la scène capitale entre Salammbô et Matho reste fort imprécise ; seul, le bris de la chaînette d'or qui unit les chevilles |de lia jeune fille, « afin de rythmer sa marche », dit le texte, vient symboliser le résultat final de cette entrevue seule à seul. « Salammbô, prends garde à ta chaînette », ricanèrent les fabricants de revues pour petits théâtres en 1863. Mais le scénario de 1857 indique bien plus nettement les intentions de l'auteur. On y apprend que Matho inspira plus de peur que d'amour à la jeune fille au premier abord ; il ne lui resta pas indifférent cependant, durant leur longue cohabitation préalable sous le toit d'Hamilcar Barca, hôte forcé des troupes mercenaires. Il y a là, écrit Flaubert, une manifestation de la curiosité, de l'attrait instinctif que la femme civilisée éprouve pour le barbare. Puis, un peu plus loin, en termes extrêmement précis et directs, en langage d'étudiant, tel
qu'il l'employait volontiers dans ses notes personnelles et souvent dans sa correspondance, il indique quelle sera la conclusion de l'entrevue fatidique sous la tente du Lybien !
Sainte-Beuve crut pouvoir définir Salammbô comme une « Elvire sentimentale » qui conserve un pied dans le Sacré-Cœur, mais sait aussi « batifoler » avec son serpent, dans une posture « équivoque et alléchante ». Il alla même jusqu'à signaler dans le roman « une pointe d'imagination sadique, » à la grande colère de Flaubert qui craignait le résultat d'une pareille insinuation sur l'opinion publique. Et pourtant, nous savons que son critique ne faisait que mettre le doigt sur l'une des sources originelles de son inspiration esthétique et morale. Mais il faut convenir, pour être juste, que le « sadisme », si sadisme il y a, se trouve du moins très soigneusement atténué et voilé dans Salammbô. Et, pour nous résumer, nous estimons que, dans sa perspective lointaine, l'œuvre ne saurait exercer l'influence suspecte qu'il est permis d'attribuer à Madame Bovary, au moins dans certains cas.
La dernière page de sa seconde Éducation sentimentale, celle de 1869, acheva de classer Flaubert parmi les écrivains sans scrupules. Son héros, Frédéric Moreau, a conduit de front
pendant quelque temps un amour pur et constant pour Mme Arnoux (Mme Schlésinger), un amour facile et négligent pour la légère Rosanette, un amour ambitieux et mondain pour la riche Mme Dambreuse. C'est dire qu'il jouit d'une assez large expérience passionnelle. En outre, au. début du livre, il est fait allusion à une aventure amoureuse qui sera contée tout au long à la conclusion. Alors que Frédéric était encore un adolescent plein d'innocence, son ami Deslauriers a projeté de le déniaiser, en le conduisant dans une maison mal famée de leur sous-préfecture natale, objet tout à la fois de scandale et de curiosité pour la petite ville. Un dimanche donc, les deux blancsbecs se font friser avec soin, cueillent quelques fleurs dans le jardin paternel et se glissent, avec leurs gros bouquets à la main, vers la maison du péché. Ils entrent ; mais presque aussitôt Frédéric, saisi par la chaleur qui règne dans la chambre close, travaillé par l'appréhension de l'inconnu et par une aspiration mélangée de remords, accueilH en outre par des rires engageants qu'il prend pour des rires moqueurs, sent tout à coup son courage défaillir. Il s'arrête, il s'affole et prend la fuite sans avoir réalisé ses projets.
Les deux amis, qui se sont retrouvés au déclin de la vie, font de concert leur examen de conscience en matière de sentiment et s'arrêtent enfin avec complaisance sur ce naïf épisode de leur première jeunesse. Ils se le redisent de façon prolixe et complaisante, chacun d'eux complétant sur quelque point de détail les souvenirs de l'autre : « C'est là ce que nous avons eu de meilleur, conclut Frédéric. — Oui, peutêtre bien. C'est là ce que nous avons eu de meilleur, confirme Deslauriers. » Sur quoi le romancier pose son point final.
Le trait n'a pas grande importance en luimême. Il choqua néanmoins parce qu'il était présenté comme la conclusion d'une étude d'amour idéal et chaste, parce que la passion immortelle de Frédéric pour Mme Arnoux sembla ravalée et honnie par ce singulier jugement rétrospectif de l'amoureux sur sa carrière sentimentale envisagée dans son ensemble. Aussi la critique parla-t-elle, plus que jamais, de « cynisme », d'ordure ou de « bas-fonds », d'aventures «étourdies jusqu'à la bêtise et sahssantes jusqu'au dégoût » ! Au heu d'élever le cœur de son héros, écrivit-on, le romancier le dégrade à plaisir. C'est une éducation à rebours, où toutes choses semblent combinées en vue de
la brutale ironie qui vient couronner l'œuvre ! Cet accueil déprima profondément Flaubert. Après avoir bravé l'opinion, il souffrit des conséquences de sa bravade. On le voit revenir sur sa déception quelques mois plus tard, au lendemain de la Commune, à propos de certaine pétroleuse dont les journaux ont raconté l'aventure plus que gaillarde : « Ça enfonce, dit-il sur le mode plaisant, la fin de V Éducation sentimentale où l'on se borne à offrir des fleurs ! » Mais, revenant peu après sur la destinée de son roman, il ajoutera sur un ton sérieux cette fois : « Quant à la conclusion, j'avoue que j'ai gardé sur le cœur toutes les bêtises qu'elle a fait dire ! » Il fallait l'assaut final que le « naturalisme », formule littéraire de la cinquième génération romantique, a mené contre la morale rationnelle et traditionnelle pour amener la plus grande partie des lecteurs à sourire devant les plus audacieuses licences du talent. Flaubert souffrit d'avoir devancé de quelque vingt ans l'évolution des mœurs publiques.
m. — Expresse abjuration du mysticisme social.
Nous avons indiqué vers le début de cette étude que Flaubert fut de bonne heure un psychologue sainement « impérialiste », c'està-dire qu'il chercha le ressort essentiel de la nature humaine là où il se trouve, dans la volonté de puissance. Sa première jeunesse avait néanmoins montré quelque complaisance aux formules, plutôt qu'aux convictions, du mysticisme social, ce corollaire de la psychologie romantique qui proclame la bonté naturelle de l'homme. Après la crise de santé qu'il dut traverser en 1843, et surtout après les événements de 1848, il renonça pour jamais à ces complaisances. Certes, écrit-il dès 1846, il est facile, en s'exprimant dans un jargon convenu, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur, précurseur de cet avenir éi^angélique dont rêvent les pauvres et les fous. On prétend s'acquitter par là de ce qui a été nommé emphatiquement la mission sociale du poète ! Mais les gens qui ont inventé cette singulière mission voudraient couronner
l'Olympe par un plant de pommes de terre, et les poètes de leur observance croient devoir s'apitoyer sur chaque innocent qu'on tue, sur chaque chien qu'on écrase, alors qu'il est bien autrement beau de détourner son regard pour s'en aller tout recueilli vers l'avenir, afin de faire battre, à plusieurs siècles de distance, le cœur des générations futures.
Nous savons déjà que Flaubert s'est toujours rangé parmi les ambitieux de cette dernière sorte. Il le répétera quelques années plus tard à Louise Golet, en lui affirmant qu'il serait bien fâché qu'on pût dire de lui ce qu'on vient d'imprimer sur elle : à savoir que « tous ses travaux concourent à un but élevé et trahissent l'aspiration d'un meilleur avenir » ! Non, il entend ne chanter que pour chanter, laissant aux « philanthropes » de carrière le souci d'améliorer le sort du peuple.