La leçon de
Durant son voyage de 1845, Gustave confiait au papier un aveu sans ambage ; à la fois
ami de la liberté et du pouvoir, il se sent, dit-il, de l'âme pour les peuples qui rugissent de dou- 1 'ur et qui se soulèvent de colère comme les flots de l'Océan, mais il ne comprend pas moins combien il doit être doux de faire marcher les gens à coups de fouet et de mener r humanité comme un bétail. Après que 1848 • t ses affres auront passé sur l'Europe un instant déséquilibrée, le second sentiment effacera décidément le premier dans l'âme du jeune bourgeois qu'aucun intérêt personnel n'oriente vers le romantisme des pauvres, vers le mysticisme social ou le socialisme romantique, tandis que tout le dirige au contraire vers le romantisme des aisés et des cultivés, qui est le mysticisme esthétique ou religion de la Beauté.
Dès 1853, il se ferait, dit-il, un scrupule de laisser croire a Victor Hugo, dans ses lettres, qu'il soit républicain ou même capable d'admirer le peuple. Non, il estime au contraire que, 1789 ayant démoli la noblesse et 1848 ayant mis fin au règne de la bourgeoisie, 1851 est bientôt venu pour permettre de juger le peuple à ses œuvres. Or, ce jugement ne saurait être que sévère. Pour sa part, Gustave ne voit plus autour de lui qu'une tourbe imbécile et ca-
naille (1) ; ou pour mieux dire, à ses yeux, le bourgeois, c'est désormais Vhumanité tout entière, y compris le peuple (2) ! Formule profonde et qui témoigne d'un coup d'oeil psychologique singulièrement pénétrant. Car le bourgeois haï des romantiques sociaux, aussi bien que le « bourgeois », méprisé des romantiques esthétiques, c'est à vrai dire Vhomme, tout simplement, cet impérialiste-né. Et, dès qu'on consent à regarder le peuple sans mettre les lunettes déformantes et grossissantes du mysticisme rousseauiste, — qui, à les bien regarder, sont au surplus des lunettes impérialistes au premier chef, elles aussi, — le plébéien ne sera pas autre chose qu'un candidat à la bourgeoisie qui n'a pas encore vaincu dans la lutte économique, un aspirant à l'état d'esprit des vainqueurs. Flaubert va même encore plus loin que précédemment dans son invective quand il parle du paysan qui forme la grande masse du « peuple )) dans la France de 1850. Car le paysan a selon lui toutes les férocités et tous les vices. La bête féroce, le carnassier, le tigre, le cannibale, voilà ce qui perce sous le bourgeron populaire, si, d'autre part, le crâne du Caraïbe
(1) Corr., t. II, p. 365.
(2) Ibid., t. II, p. 174.
se trahit sous le bonnet de soie noire du bourgeois (1)1
Ainsi, en admettant que la bonté naturelle soit quelque part, assurément elle se trouve ailleurs que dans le peuple. Elle habite parmi les fervents du Beau, nous l'avons vu. Aussi Gustave ne peut-il admirer le peuple et se sent-il même fort peu d'entrailles pour cette classe de la société, parce que, dit-il, la masse^ elle, en est totalement dépoun^ue. S'il est vrai qu'il y ait un cœur dans l'humanité, assurément, il n'y en a point dans le peuple, à son avis, et c'est pourquoi le peuple est désormais pour lui une « chose morte (2) », aussi bien que la patrie. Où bat-il donc désormais ce cœur collectif qui concentre toutes les forces nobles de l'être humain? Réponse inattendue, c'est à Constantinople, dans la poitrine de quelque derviche chevelu qui hurle contre les Moscovites. Là s'est présentement réfugiée la seule protestation véritablement morale qui soit encore au monde. Ah 1 ces bons Turcs, ces vieux de Bartoum, comme ils sont dignes d'être aimés! Quels souhaits Gustave se surprend à former pour eux. Il y pense sans cesse, au point qu'il voudrait
(1) Corr., t. II, p. 420.
(2) Ibid., t. II, p. 370.
reprendre son tarbouch et courir, lui aussi, à travers les rues de Stamboul en criant l'appel à la guerre sainte contre les roumis : « Au nom de Dieu, au nom de Dieu, prenez vos armes ! » Si tout l'Orient pouvait se précipiter sur l'Europe, si les Bédouins du Hauran allaient venir et toute la Perse lointaine et toute l'Arabie inconnue ! Il n'y faudrait après tout qu'un prophète, un homme-idée, par exemple Abd-el- Kader qu'on relâcherait ! Mais non, celui-là a fait son temps, par malheur, et son influence est morte. Comment ne pas reconnaître, en voyant se dérouler dans ce cerveau fécond un pareil rêve d'avenir, que le mysticisme esthétique achève d'effacer en lui tout vestige de mysticisme social ? Dans la même année 1853, — durant laquelle nous sommes renseignés presque au jour le jour sur la pensée de Flaubert grâce à sa copieuse correspondance avec Louise Colet, — un ouragan de grêle a ravagé les environs de Rouen. En raison de quoi le reclus de Croisset a dû supporter pendant deux jours, dit-il, une symphonie de jérémiades à rendre sec comme un caillou le cœur le plus généreux. Oui, de telles doléances sont souverainement importunes quand on se sent au total « fort peu sensible aux infortunes collectives ». Et pourquoi Gus-
lave le serait-il après tout?! Personne ne plaignant ses propres misères, il laisse donc s'arranger sans lui les misères des autres ; il rend à l'humanité ce qu'il reçoit d'elle, à savoir l'indifîérenceTlet il résume son- attitude dans cette
interjection : « Va te faire f , troupeau 1 Je
ne suis pas de la bergerie ! »
Si chacun se contentait d'être honnête, poursuit-il à ce propos, si chacun songeait à faire son devoir et à ne pas empiéter sur le voisin, on dépasserait bien vite, en fait de résultats pratiques, les utopies vertueuses dont on nous a trop rabattu les oreillesj La société idéale, c'est celle où chaque individu fonctionne dans sa mesure. Or, Flaubert estime qu'il fonctionne exactement dans la sienne lorsqu'il aligne les phrases scrupuleusement travaillées de ses romans. Il se sent par là dégagé de toute autre obligation envers ses semblables. Pour le reste, pour ces « belles blagues » qu'on appelle dévouement, sacrifice, abnégation, fraternité, etc., il les abandonne aux charlatans, aux phraseurs et aux farceurs qui en vivent. Puis, revenant après cette digression théorique à l'effrayant cataclysme qui a servi de point de départ à sa profession de foi antihumanitaire, il ajoute, en fervent du mysticisme rous-
seauiste dans sa formule spécifiquement esthétique i « Ah ! cette Nature sur le dos de laquelle on monte et qu'on exploite impitoyablement, que l'on enlaidit avec tant d'aplomb, que l'on méprise par de si beaux discours, à quelles fantaisies peu utilitaires elles s'abandonne quand la tentation lui en prend ! »
Oui, c'est bien ici le fils spirituel de Rousseau qui, conservant jalousement une part de l'héritage paternel à l'heure même où il répudie l'autre part, persiste à diviniser la Nature sous les espèces de la Beauté spontanée. Et, pourtant, l'adhésion enthousiaste que nous l'avons vu donner à Jean-Jacques en 1845, sur les bords du lac Léman, est désormais rétractée plus d'une fois par sa plume. Il oppose maintenant l'homme de Genève à l'homme de Ferney, traitant le premier de « fanatique » et de « farceur », quah fiant de « saint » le second. Quel étrange renversement des appréciations qui nous sont proposées d'ordinaire par le mysticisme social ambiant 1 Traiter Voltaire de « farceur » et Rousseau de « saint », n'est-ce pas la tendance des récentes générations du romantisme ? Flaubert pense tout le contraire après 1850 (1).
(1) Corr., t. III, p. 219.
Il fait profession d'aimer le grand Voltaire autant qu'il déteste le grand Rousseau. Ce n'est pas qu'il ne se sache, comme mystique esthéticien, « dans le troupeau » des petits- fils (1) de ce dernier. C'est pour son mysticisme social qu'il le répudie. « Cet homme me déplaît, écritil, je crois qu'il a eu une influence funeste. C'est le générateur de la démocratie envieuse et tyrannique. Les brumes de sa mélancolie ont obscurci dans les cerveaux français l'idée du droit. »
Oui, le mysticisme rousseauiste, qui prône l'instinct sous le nom de raison, dissimule trop souvent à ses adeptes les voies de la justice, fille de la raison véritable et petite- fille de l'expérience synthétisée de l'espèce. Si on avait continué par la grand'route de M. de Voltaire, au lieu de prendre par Jean-Jacques, le néocatholicisme, le gothique et la Fraternité, nous ne serions pas moralement et politiquement si bas (2). La grand'route de M. de Voltaire était celle de la Justice et du Droit : on a préféré le « sentier » de Rousseau qui, par le sentiment, nous a menés au catholicisme de Chateaubriand, puis, de là, au socialisme, qui, pour
(1) Corr., t. III, p. 485.
(2) Ibxd., t. III, p. 490 et 500.
Flaubert, n'est que du catholicisme masqué, comme nous allons le dire.
Et certes, à la condition de distinguer, comme il convient, le catholicisme rationnel des âges classiques, — c'est-à-dire de ceux où domine la direction consciente et réfléchie de la pensée, — du catholicisme sentimental d'un Chateaubriand, c'est-à-dire du néocatholicisme romantique, on ne saurait nier que cette appréciation sur l'influence de Rousseau ne soit singulièrement pénétrante pour l'époque où elle a été formulée. Car Voltaire, Montesquieu et même la première équipe encyclopédique suivaient en effet une grande route dont Rousseau, aidé de Diderot, a fait dévier les deux dernières générations du dix-huitième siècle, puis les suivantes jusqu'à la nôtre.
L'appréciation de Flaubert sur George Sand, qui se donnait ouvertement pour la fille spirituelle de Jean- Jacques, n'est pas moins intéressante. On sait quelle cordiale amie elle devint pour l'ermite de Croisset après 1860. Mais, avant de la connaître plus intimement, ce dernier en avait écrit à Feydeau : « Tu me parais chérir la mère Sand. Je la trouve personnellement une femme charmante. Quant à ses doctrines, s^en méfier d'après ses œuçres! J'ai, il
y a quinze jours, relu Lélia, Lis-le, je t'en supplie : relis-moi ça I » Et il ajoutera dans une autre circonstance que George Sand est une excellente femme, mais trop angélique, trop bénisseuse. A force d'être la grâce, on oublie d'être la justice (1) I Solide et droite appréciation de ce mysticisme social épandu si largement dans l'œuvre de Sand, et qui se combina au mysticisme passionnel pour en assurer l'im-' mense influence.
Enfin, voici la profession de foi fort nette à laquelle viendront aboutir ces méditations clairvoyantes. L'humanité, expose Flaubert, semble devenir plus stupide à mesure qu'elle se fait plus autolâtre. Car l'adoration de l'humanité pour elle-même et par elle-même conduit non seulement à cette doctrine de V utile dans Vart qui est en exécration à notre esthéticien, mais encore aux théories de salut public et de raison d'État, c'est-à-dire à toutes les injustices, à tous les rétrécissements, à l'immolation du droit, au nivellement du Beau. Devant un pareil spectacle comment ne pas devenir aristocrate, et même aristocrate enragé. C'est à quoi vient aboutir notre romancier, bien qu'il n'ait, dit-il,
(l).Co»T., t. IV, p. 157.
jamais souffert des hommes pour sa part, bien que la vie n'ait jamais manqué pour lui de ces coussins où l'on peut « se caler dans les coins en oubliant les autres » !
Mais s'il déteste ses semblables, c'est qu'il ne se sent nullement leur semblable, en vérité. Et il n'ignore pas que cette prétention doit le jl faire accuser d'un monstrueux orgueil, mais il sait aussi qu'après tout les hommes ne sont pas plus frères que les feuilles des bois ne sont sœurs. Elles se tourmentent ensemble, voilà tout, poursuit-il dans une fort belle image. Après avoir tué l'idée de patrie, — Dieu merci ! ajoute ce mystique d'un Dieu plus étroit que celui de la race, — on essaye du socialisme et de l'humanitarisme. Quelques expériences encore, et l'on reconnaîtra que l'amour de l'humanité est chose aussi piètre que l'amour de Dieu ; et l'on se décidera à chérir le juste en soi, le beau pour le beau. L'idée de peuple n'est-elle pas dès à présent usée à l'égal de l'idée de roi? Que l'on joigne donc la blouse du travailleur à la pourpre du monarque pour les jeter de compagnie aux latrines de l'histoire où elles iront cacher conjointement leurs taches de sang et de boue. Elles en sont r aides, ajoute cet audacieux artisan d'images.