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Socialisme et catholicisme

Désireux de donner un décor strictement historique à cette évocation de sa romantique jeunesse qui devait être la seconde Éducation sentimentale^ Flaubert se plongea, au lendemain de Salammbô^ dans l'étude des penseurs socialistes qui préparèrent le mouvement de 1848. De cette excursion intellectuelle, il revint tout chargé d'intéressantes découvertes, dont il prodigua pendant quelque temps le récit dans sa correspondance et consigna le résultat dans les pages de son roman le plus personnel. Notons que, dès 1850, il avait lu, à Jérusalem (1), V Essai de philosophie positive d'Auguste Comte, un écrivain « socialiste w à son avis et que sa lecture lui avait inspiré une appréciation inattendue, mais symptomatique. C'est assommant de bêtise^ écrit-il à Bouilhet ; il y a là dedans des mines de comique immense, des Californies de grotesque ! Il y a peut-être autre chose aussi, concède-t-il d'ailleurs par un scrupule de conscience. Ça se peut bien. Aussi annonce-t-il

(1) Corr., t. I, p.'4t5.

l'intention d'étudier de près, à son retour d'Orient, ces « déplorables » utopies qui agitent notre société et menacent de la couvrir de ruines.

Il n'entame pourtant son enquête que quinze ans plus tard environ, dans les circonstances que nous avons dites, et voici ce qu'il pense découvrir alors dans Saint-Simon, Fourier, Louis Blanc, Proudhon et consorts. A son avis, ces gens sont des despotes, des rustres et des pions, surtout des caudataires du moyen âge, des adversaires de la liberté et de la Révolution de 1789, qui resta jusqu'à un certain point rationnelle. Le socialisme représente une des faces du passé (mystique de l'humanité), comme le jésuitisme incarne l'autre face. Saint- Simon procède de Maistre ; Proudhon et Blanc s'inspirent ouvertement de Lamennais. L'école de Lyon, qui a été le plus actif des foyers du socialisme, est une chapelle toute mystique, à la façon des Lollards. Aussi le résultat pratique de ces doctrines, si toutefois on pouvait les faire passer dans les faits, serait-il inévitablement la tyrannie, l'antinature, la mort de l'âme. Oui, insiste une autre fois notre historien psychologue, ce qu'on trouve de christianisme dans le socialisme est énorme ! Louis Blanc ne place-

t-il pas expressément la source de son système dans l'Évangile, ajoutant que de cette source divine ne sauraient découler la haine, les guerres, le froissement de tous les intérêts, ainsi que les adversaires du communisme le prétendent.

Proudhon à son tour proclame que la poésie ne saurait vivre sans la religion I N'est-il pas évident après cela que le néocatholicisme et le socialisme se sont coalisés pour abêtir la France qui se meurt entre l'Immaculée Conception et les gamelles ouvrières !

Au total, et ceci est assez pénétrant en vérité, la doctrine de la grâce, c'est-à-dire du salut par l'alliance imméritée du ciel, nous a si profondément imprégnés que nous en avons perdu le sens de la justice distributwe, cette conception de la vie qui promet à chacun selon ses œuvres. — C'est toujours, comme on le voit, le procès de la foi contre les œuvres, et du mysticisme en général contre la conception expérimentale et rationnelle du monde. — La Révolution française elle-même (tout au moins celle de 1793) n'était nullement dégagée des conceptions du moyen âge, car on lit dans Marat des morceaux entiers de Proudhon par anticipation et il est permis de penser qu'on les trouverait aussi chez les prédicateurs de la Ligue. C'est pourquoi Flaubert,

ayant quelque peu fréquenté la « prêtraille » jacobine, le pontife Robespierre et les lévites de son observance, les a bientôt pris en haine. Tous partent de la révélation religieuse, et leur évangile socialiste, ce néo catholicisme républicain, serait l'origine d'une grande partie de nos maux.

Dans le roman qui motiva ces intéressantes recherches de psychologie romantique, on voit Sénécal, le mathématicien socialiste, afficher en effet des sympathies catholiques. Il est d'avis qu'on a calomnié les papes, qui, après tout, défendaient le peuple. Il salue dans la Ligue l'aurore de la démocratie moderne, un grand mouvement égalitaire contre l'individualisme des protestants. Et un autre personnage du livre. Deslauriers, résumera mieux encore les convictions de l'auteur quand il proposera de traiter enfin la politique comme une science et non plus comme une collection de recettes empiriques mises au service de la santé du corps social. Déjà les vieux du dix-huitième siècle avaient entamé cette œuvre salutaire, quand Rousseau et les « littérateurs » qui procèdent de lui sont venus introduire dans ce domaine la philanthropie, la poésie et autres « blagues », pour la plus grande joie des catholiques aux aguets.

Alliance bien naturelle au surplus que celle qui associe l'un à l'autre ces deux groupes d'esprits, puisque tous nos réformateurs modernes s'appuient sur la révélation. Si vous persistez à chanter des messes pour la Pologne, notifie Flaubert à ses concitoyens, si à la place du Dieu des dominicains qui était un « bourreau », vous prenez le Dieu des romantiques qui est un « tapissier », si enfin vous ne concevez pas l'Absolu d'une manière un peu plus large que n'ont su le faire vos aïeux, la monarchie percera sous vos institutions prétendues répubhcaines et votre bonnet rouge ne sera qu'une autre calotte sacerdotale. — Et s'il y a quelque étroitesse de vue, certes, à n'apercevoir qu'à travers ses analogies ou alliances catholiques le caractère de mysticisme essentiel qui appartient au rousseauisme, — aussi bien en matière esthétique ou passionnelle qu'en matière sociale, — ce caractère n'en est pas moins défini dans ces lignes, avec clairvoyance, qui fait honneur à la perspicacité de Flaubert psychologue.

Bien peu de temps après qu'il eût publié les pages historiques de V Éducation sentimentale, la Commune de Paris vint tout à point pour le confirmer dans les sentiments qu'il y exprimait. Il écrit alors en toutes lettres que le mysti-

cisme a perdu le socialisme (1), formule admirable, quoiqu'il n'en comprît pas lui-même tout le sens. Et il répète que les événements de Paris sont renouvelés du moyen âge, que la Commune c'est encore la Ligue, que le hideux, l'exécrable « Môsieu de Maistre » n'a pas été prôné sans motif par les Saint-Simoniens et par Auguste Comte, en apparence si opposés de doctrine à ce « sinistre farceur » ; ils se sentaient entraînés vers lui néanmoins par leur tempérament qui est tout pareil (2). Par bonheur, le règne du prolétaire passera comme celui des bourgeois, pour les mêmes causes, en punition de la même bêtise et d'un identique égoïsmel

Pour plus amples commentaires, nous renverrons* notre lecteur à la belle lettre de Flaubert à Sand qui est datée du 8 septembre 1871 et inspirée par les Questions contemporaines de leur commun ami Renan (3), — lettre si remplie d'utiles vérités psychologiques et morales. Gustave y répète une fois encore que l'idée d^égalité, cette assise de toute la démocratie moderne, est une idée essentiellement chré-

(1) Corr., t. IV, p. 55.

(2) Ibid.,i. IV, p. 155.

(3)/6irf.,t. IV, p. 124.

tienne qui s^ oppose à celle de justice. Il regrette plus que jamais la prédominance du sentiment et de la grâce, qui sont tout, sur le droit, qui n'est rien. On ne s'indigne même plus contre les assassins. Et l'on pourrait illustrer cette dernière remarque par les plaintes que suscite le jury d'assise, à mesure qu'il se rousseauise davantage et devient l'image plus fidèle du suffrage universel égalitaire, c'est-à-dire de V égalité, légalement décrétée et réalisée, entre la culture de l'esprit et son inculture 1

Pour que la France se relève, conclut le correspondant de Sand, il faut qu'elle passe enfin de r « inspiration » à la science, qu'elle abandonne toute métaphysique pour entrer dans la voie de la critique, c'est-à-dire de la synthèse consciente et réfléchie de l'expérience acquise. Le meilleur remède serait d'en finir avec le suffrage universel égalitaire qui est « la honte de l'esprit humain » 1 Certes tout homme, si infime qu'il soit, a droit à une voix dans le concert plus ou moins discordant de la volonté générale. Mais il n'est nullement pour cela Végal de son voisin, lequel peut valoir cent fois davantage : « Je vaux bien vingt électeurs de Croisset, » ajoute ici Flaubert que nul ne taxera d'exagération sur ce point. Oui, l'esprit, l'ar-

gent, la race même doivent être comptés, bref toutes les forces.

Est-il possible d'exprimer en moins de mots plus de vérités de bons sens, et qui sembleront l'évidence même à des âges plus dégagés que le nôtre de l'illusion mystique dont s'accompagna l'impérialisme démocratique à ses premiers pas dans le monde ? Ces illusions ont conduit notre temps à commettre presque autant d'erreurs néfastes qu'il a réalisé d'autre part d'incontestables progrès, grâce à l'accumulation sans cesse plus rapide et plus rapidement vulgarisée de nos expériences vitales, grâce aussi à ce caractère tonique qui appartient au mysticisme romantique comme à toute affirmation persuasive de l'alliance divine. Comment douterait-on, après cela, de la haute et pénétrante intelligence de l'homme qui a su proclamer si hautement ces vérités, bien qu'il restât d'autre part engagé, par tout un côté de sa personnalité morale, dans la sphère d'influence du mysticisme rousseauiste ?

CONCLUSION

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