LA DÉFAITE ET LA VIEILLESSE
Durant les douze dernières années du second Empire, Flaubert passa pour un littérateur de grand talent et de brillant avenir : mais, après 1870, il se vit promu au rang de patriarche et, contre son gré, à la dignité de chef d'école. Certes, Salammbô a.y ait causé quelque surprise, V Education sentimentale une entière déception au public lettré ; en 1874, la Tentation de Saint Antoine n'obtint qu'un succès d'estime. Mais Madame Bovary conservait tout son prestige, grandissait même dans son recul, en raison des tendances parentes de la nouvelle génération littéraire ; bientôt les Trois contes^ en conquérant de nouveau la pleine faveur du public, allaient grandir encore la situation de l'auteur pour les trois années qui lui restaient à vivre après cette publication dernière.
Toutefois, il demeurait un original et un incomplet aux yeux de quiconque n'appartenait
pas au cercle étroit de ses intimes, ou tout au moins à cette chapelle du « naturalisme » naissant qui l'avait sacré son grand prêtre. M. Anatole France, qui le connut à cette époque, a écrit de lui que c'était un être violent et bon, absurde et plein de génie, capable d'associer en lui tous les contrastes : « Cet homme, qui avait le secret des paroles infinies, poursuit l'auteur de Thaïs^ n'était pas intelligent! A l'entendre débiter d'une voix terrible des aphorismes ineptes et des théories obscures que chacune des lignes qu'il avait écrites se levait pour démentir^ on se disait avec stupeur : voilà donc le houe émissaire des jolies romantiques^ la bête d'élection en qui vont tous les péchés du peuple des génies ! » Il faut expliquer un pareil jugement formulé par un si subtil esprit, puisque la présente génération n'y saurait plus souscrire sans réserve, après avoir lu la Correspondance de Flaubert et goûté dans ces pages profondes le plus ingénieux commentaire du mysticisme esthétique qui ait jamais été proposé à la méditation du siècle romantique.
Bouc émissaire des folies du romantisme soit, et nous allons voir que sa vieillesse devait ressusciter, en effet, quelques-unes des aberrations mystiques de sa première jeunesse. Mais inepte.
bête ou même inintelligent, non pas, certes. Fatigué seulement vers le soir de sa lourde journée de travail, prématurément usé par une hérédité pesante dont une hygiène défectueuse était venue aggraver le faix, accablé enfin, au cours de ses dernières années, sous une série de tristesses et de revers. Nous tenterons de justifier cette appréciation en jetant un rapide coup d'œil sur les dix dernières années de sa vie.
Le contre-coup des événements de 1870 sur Vétat d'esprit de Flaubert.
Nous avons vu que Gustave, convive des dîners Magny, affectait, vers 1866, de dédaigner les comphcations de la politique extérieure qui préoccupaient à bon droit ses amis, moins enfermés que lui-même dans la stricte exclusivité d'un rêve mystique de puissance personnelle. Le réveil lui fut donc particulièrement dur et sévère. Déjà Téchec de V Éducation sentimentale et la disparition presque simultanée de plusieurs amis très chers avaient ébranlé ses nerfs impressionnables durant les premiers mois
de l'année néfaste : « Tout m'irrite et me blesse, écrivait-il alors, et, comme je me contiens devant le monde, je suis pris de temps à autre par des crises de larmes où il me semble que je vais crever ! »
La guerre éclate cependant. Bientôt parvient à Croisset la nouvelle des premiers désastres et de la proclamation de la République — circonstance qui est loin de rassurer l'hôte de ce paisible logis. D'une part, il est devenu jusqu'à un certain point bonapartiste avec l'âge, surtout en raison de son amitié pour la princesse Mathilde et pour le prince Jérôme Napoléon : il a été décoré par l'Empereur et invité aux séries de Compiègne. Nous savons d'autre part qu'il a dès longtemps abjuré les illusions du mysticisme social : « Comment pouvez-vous croire encore à des fantômes? (1) » écrit-il après le 4 septembre à sa vieille amie George Sand, qui espère revoir sans délai la levée en masse de 1792, les beaux jours de 1793 ou tout au moins de 1848. Et il ajoute, après que l'événement lui a donné raison contre l'incorrigible utopiste de Nohant (2) : « Si on eût été plus savant, on n'aurait pas cru qu'une formule mys-
(d) Corr., t. IV, p. 34.
(2) Ibid., t. IV, p. 53.
tique est capable de faire des armées et qu'il suffit du mot de République pour vaincre un million d'hommes bien disciplinés ! »
Il se considère pour sa part comme un homme fini, proteste que sa cervelle ne se rétablira jamais de ce coup, car on ne peut plus écrire quand on ne s'estime plus. Il ne demande donc qu'une chose, c'est de « crever » le plus tôt possible pour être tranquille ! Ce dernier vœu, associé à maint autre passage de sa correspondance, dit assez qu'il s'est retrouvé patriote en présence de l'épreuve nationale : il a même tenté de faire sur place son devoir militaire. Pourtant, des motifs tout personnels se joignent à ces considérations d'ordre général pour le maintenir dans une pénible dépression intellectuelle. A l'en croire, les artistes seront de trop en France après les événements tragiques qui se déroulent. On les hait et on les méprise. Voilà le vrai I Aussi n'ont-ils plus qu'à dire bonsoir à la vie. C'est d'une pareille conviction que, peu après, le pauvre Théophile Gautier va mourir : Flaubert ne doute pas que son vieil ami n'ait été tué par l'infection, par la « charognerie » moderne, car c'était le mot énergique qu'il employait. Et Gustave, de son côté, « crève » de la Commune ou plutôt des lendemains qu'il pré-
voit à cette terrible convulsion sociale. Tous les ouvriers de luxe vont se trouver sans emploi dans une société où la plèbe fera la loi : il se range dans cette catégorie de travailleurs. Demande-t-on aux orangers de mûrir des pommes ? Jamais ce subtil artisan de la phrase ne s'est senti plus abandonné, plus vide et plus meurtri. Le moindre dialogue, avec qui que ce soit, l'exaspère, parce qu'il trouve tout le monde idiot 1
La société qui va s'organiser sur les ruines de l'Empire sera militaire et républicaine, c'està-dire antipathique à ses instincts les plus impérieux. Tout ce que notre Montaigne appelait la « gentillesse » en sera banni, et la moindre élégance, même matérielle, sera pour longtemps interdite aux Français. Que sera-ce des élégances intellectuelles ? Un « mandarin » tel que l'auteur de Salammbô n'aura plus sa place en ce monde. Flaubert va jusqu'à former le projet de quitter définitivement la France, devenue inhabitable aux gens de goût ; il se considère si bien comme n'étant déjà plus un Français, dit-il, qu'il va demander à Tourguénefî, dès qu'il pourra lui écrire, les démarches à faire pour devenir sujet russe. Il devient méchant à force d'abrutissement et d'angoisse. En attendant, il afflige sa pauvre mère qui, de son côté,
le fait bien souffrir. Il a « la boule complètement perdue ! »
Aussi, pendant les années qui suivent immédiatement la guerre, en arrive-t-il parfois à se croire entouré de suspicions, de haines secrètes, presque d'une conjuration de Holbachiques, à l'exemple de Jean- Jacques. Les déplaisantes expériences que lui procura sa tentative dramatique malheureuse, le Candidat, contribueront à ancrer dans son esprit ces hantises. Pendant l'examen préalable de la censure, qu'il suppose très mal disposée à son égard, il se persuade que son destin est de devenir suspect à tous les gouvernements, bien qu'il n'en ait jamais attaqué aucun. C'est qu'il « gêne », malgré tout, ces gouvernements de Béotiens. Il les gêne, quoiqu'il se cantonne strictement dans son art, parce qu'en haut lieu on exècre le style, voilà le vrai I « Je suis exécré par les sieurs Villemessant et Buloz, écrira-t-il encore... Je sens en dessous de la haine contre ma personne. Pourquoi? A qui ai-je fait du mal? Tout peut s'expliquer par un mot : Je gêneJ Et je gêne encore moins par ma plume que par mon caractère, mon isolement naturel et systématique étant une marque de dédain. Je ne me sens pas blessé, mais cette avalanche de sottises m'attriste I »
En effet, le journal de Villemessant avait été particulièrement sévère au Candidat^ car Vitu y écrivait que Fauteur voit le monde peuplé d'ignobles et plats gueux, que ses peintures désobligeantes sont fausses dans leur injuste généralité, que jamais on n'avait vu pièce mieux faite pour éprouver la patience du public, ni public protestant avec une telle énergie contre le coup qui lui était porté ! Sur le même sujet, George Sand, si affectueusement dévouée à Flaubert, exprimait pourtant les mêmes convictions en termes plus mesurés : elle jugeait le thème de la pièce écœurant, trop réel pour la scène, et la pièce elle-même de nuance triste, ne fixant l'intérêt du spectateur sur aucun de ses personnages. C'est, dit-elle, un cri de misère et de scepticisme analogue à ce cri de néant philosophique qui termine le Saint Antoine du même auteur. Or le public, surtout le public de théâtre, ne tolère pas le scepticisme universel et il condamne la moquerie quand elle s'adresse aux convictions sur lesquelles il vit. Ajoutons qu'Edmond de Concourt, qui assistait à la première représentation de l'œuvre malencontreuse, a bien décrit cette espèce de glace qui tomba peu à peu sur une salle enfiévrée de sympathie tout d'abord, attendant des tirades su-
blimes, des mots « engendreurs de bataille », et ne rencontrant constamment que le vide. Alors se répandit une tristesse apitoyée, quelque temps contenue par le respect : puis vinrent les chuchotements gouailleurs, enfin l'irrépressible protestation des spectateurs.
A ces causes diverses de dépression s'ajoute pour Flaubert, après 1875, la ruine de sa nièce si aimée, Mme Gommanville. Il la soutint de sa bourse avec le plus noble désintéressement et lui sacrifia la sécurité de sa vieillesse : mais cette crise le laissa dans un abattement profond. Il avait si bien envisagé jadis, — en bourgeois d'éducation et d'expérience qu'il restait, malgré les excès de sa foi esthétique, — quelles seraient les conditions d'une vie heureuse pour cette charmante jeune femme. Sa lettre de décembre 1863 sur ce sujet est vraiment typique. Du prétendant d'origine normande qui aspire à la main de Mlle Hamard, il remarque qu'on connaît du moins son caractère, ses origines, ses attaches, toutes choses presque impossibles à savoir dans un autre milieu. Certes, à Paris, on trouverait des gens plus brillants ; mais l'esprit, l'agrément sont le partage presque exclusif des bohèmeSy et l'idée de voir sa nièce mariée à un homme pauvre lui est, dit-il, tellement atroce,
qu'il ne veut pas s'y arrêter un seul instant : « Oui, ma chérie, ajoute-t-il, pour clore cette consultation matrimoniale que M. Homais n'aurait pas refusé de contresigner, oui, je déclare que j'aimerais mieux te voir épouser un épicier millionnaire qu'un grand homme indigent, car le grand homme aurait, outre sa misère, des brutalités et des tyrannies à te rendre folle ou idiote de souffrance... Il vaut mieux habiter Rouen avec de l'argent que de vivre à Paris sans le sou ! » Et quelques années plus tard, en 1869, il souhaitait gaiement au jeune ménage ami du plaisir « une montagne d'or ».
Il comprit donc tout d'abord beaucoup mieux que la vaillante jeune femme par quelles épreuves elle allait passer. Son expérience de la vie l'avertissait assez que, l'agrandissement étant la tendance même de l'être, « déchoir n'est jamais drôle », en vérité. Aussi, lorsque ces difficultés financières parurent s'accentuer encore en 1879, son cerveau fatigué pHa-t-il de nouveau sous l'épreuve. L'idée de la persécution lui revient visiblement lorsqu'il écrit par exemple que le genre humain n'a jamais eu ni indulgence, ni même simple justice à son égard, et lorsqu'il invoque, pour démontrer cette assertion, l'histoire de certaine casquette de loutre
que son ami Lapierre trouvait tout à fait comique sur sa tête, alors que tout le monde en portait cependant de pareilles dans le voisinage. Oui, il veut voir dans ces très discutables symptômes de malveillance un véritable mystère psychologique, qu'il s'efforce en vain de pénétrer, dit-il, et qui ne l'indigne nullement au surplus, mais le plonge seulement dans une profonde rêverie !