‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 11 sur 37 · AIX EN 1 834 : LES ÉTUDIANTS · texte numérisé non relu

AIX EN 1 834 : LES ÉTUDIANTS

du romantisme. Les jeunes gens, qui restaient dans leur province, s'unissaient de loin à leurs frères de Paris, et làbas, dans leur petit centre, ils poursuivaient les derniers tenants du classicisme et sonnaient le ralliement sous le drapeau de Lamartine et de Victor Hugo.

Quelle ironie dans ce portrait d'un classique rencontré par Tisseur à Aix ! « C'est un grand admirateur de la littérature de l'Empire, par conséquent trouvant la nôtre bien sotte. Ses grands dieux sont MM. Jay et de Jouy ; le poème de la Vestale et le Rossignol sont les plus magnifiques paroles d'opéra qu'on ait vues... Quant à la philosophie, elle est chez lui peu profonde, et se borne à un peu de déisme ordinaire ; sa métaphysique, sa grande clef d'explication universelle se résume dans cet axiome : Quand le diable devient vieux, il se fait ermite. »

Les pères ne comprenaient rien à ce nouvel état d'esprit ; à la table de famille, leur mécontentement contre leurs fils paresseux ou indociles se traduisait par des tirades contre le siècle, par des mercuriales contre la littérature, où Victor Hugo et consorts étaient impitoyablement traduits à la barre bourgeoise : romantisme et dépravation étaient devenus des mots synonymes ; les fils laissaient dire, portaient des chemises sans col, ornaient leurs mentons d'une royale confortable, et ne juraient que par Hernani.

Les adeptes du romantisme se reconnaissaient entre eux à leur mise extérieure, et surtout à certains signes mystérieux, comme ceux qui rapprochent tous les dévots d'un même culte. Ainsi, Tisseur se promenait, un jour, sur l'inévitable cours ; un cercle s'était formé autour de lui, pendant qu'il racontait une entrevue qu'il venait d'avoir avec une femme, fille et mère de bourreau, ayant avec l'ignominie et l'exécration humaine autant de rapports qu'en avait avec la gloire une de ces reines de Bossuet,

fille, femme et mère de rois. Il remarqua, parmi ses auditeurs, un jeune homme grand, bien fait, blond, aux traits réguliers, aux yeux bleus, au teint lisse et pâle ; son récit achevé, il resta seul, en tête à tête avec son inconnu : « Nous nous promenions à 9 heures du soir, écrit-il, sous un de ces ciels chauds du Midi. Nous nous mîmes à parler philosophie, littérature, poésie ; je m'aperçus bien que c'était un jeune homme bon, à cœur sensible, à vive imagination ; mais je ne savais pas encore qu'il faisait des vers. Peu à peu il s'ouvrit à moi, et finit par m'avouer ses passions, ses amours, sa poésie, ses vers, dont il me récita de longues tirades, et enfin, me donna rendez-vous dans sa chambre, le lendemain, pour me prêter son volume manuscrit de poésie. »

L'histoire littéraire doit consigner le souvenir de ce moment unique où, pour parler avec Jean Tisseur, « la littérature fut le grand lien des âmes ». « Cela, continue-t-il, semble étrange, aujourd'hui qu'elle compte pour si peu dans le commerce des esprits..., mais le fait est pourtant. Je ne crois pas qu'entre jeunes gens de mon temps, les attractions amicales aient jamais pu se nouer sans avoir pour support les attractions littéraires. »

Ces étudiants, auxquels se mêlaient de jeunes officiers, réunis par le goût commun de la poésie et de l'art, répugnaient à la suffisance orgueilleuse de toute coterie fermée, qui se juge en rapports directs avec l'idéal, et n'a pour le vulgaire que pitié ou mépris. Sans doute ils partageaient les préventions de leurs maîtres romantiques pour les philistins et les épiciers ; l'un d'eux allait même jusqu'à écrire : « La poésie est morte aujourd'hui pour le public ; il n'y a plus que quelques âmes douces et aimantes qui savent la comprendre et sur lesquelles elle vient poser ses ailes saintes et bénies. » Mais cet exclusivisme s'accompagnait de

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beaucoup de sincérité et d'une réelle élévation de pensée. Il semble qu'ils aient voulu justifier le beau diagnostic porté par Lamartine, le ier avril i83o, dans son Discours de réception a l'Académie Française: « Une jeunesse studieuse et pure s'avance avec gravité dans la vie ; les grands spectacles qui ont frappé ses premiers regards l'ont mûrie avant l'âge ; on dirait qu'un siècle la sépare des générations qui la précèdent. Elle sent la dignité de la vocation humaine, vocation relevée et élargie par des institutions où toutes les libertés de l'homme ont leur jeu, où toutes ses forces ont leur emploi, où toutes ses vertus ont leur prix . »

Ils étaient là, ces jeunes poètes : Barthélémy Tisseur, le grave Lyonnais, un peu dépaysé quand la conversation tournait à la plaisanterie d'étudiant, « l'abrupt Tisseur, disait l'un d'eux, qui m'a jeté sa malédiction de poète sérieux, car il est aussi sérieux qu'il est grand poète, aussi grand poète qu'il est abrupt » ; — Paul de Magnan, le frère de Laprade par l'affection, et qui se plaisait aux jeux poétiques, quand les semailles ou les vendanges de son domaine de la Sextia, ou encore ses lectures des Pères de l'Eglise lui en laissaient le loisir; — Guillibert, qui, dans sa sagesse précoce, a mérité d'être appelé par Laprade,

L'ami sensé, Mentor de tous ces jeunes fous.

— Chabert, dont le cerveau s'emplissait de visées dramatiques, et qui aspirait à prendre place parmi les rénovateurs du théâtre ; — Pierre Enjalric,fils d'un ex-procureur général en Corse, resté sauvage comme un frère de Colomba, et qui mettait dans ses vers une imagination ardente et une vive adoration de la nature ; — Elzéar Pin, dont les poèmes étaient parfumés d'exotisme ou enguirlandés de délicatesse; — Henri de Barrés, venu de l'île de la Trinidad, où il avait respiré l'air déprimant des tropiques, et qui, naïve-

ment, s'était cru pessimiste, pour avoir trouvé des pensées de tristesse et de désespérance dans son poète favori Shakespeare ; — Scipion du Roure, grand admirateur des romantiques, et surtout de George Sand, à qui il attribuait, avec le génie, toutes les vertus dont brille l'humanité ; — Nogent Saint-Laurens, plus tard membre du Corps législatif, et qui était alors un humoriste de bon aloi, à qui les billevesées des enfants perdus du romantisme inspiraient une douce moquerie ; — Félix Giraud, qui débuta par des sonnets, vases étroits dans lesquels il laissait couler goutte à goutte l'amertume de son âme ; — Gaufridi, poète mélancolique, qui, aux jours sombres, appelait la mort « sa belle maîtresse » ; — De Fabry, capitaine à vingt-huit ans, et qui, du haut de ses 5.ooo livres de rente, aimait à répéter avec Robert Macaire que la « vie est une plante narcotique et amère »; — Gardon, une belle âme, d'une naïveté et d'une sensibilité exquises, tournée vers les idées sociales et palingénésiques ; — tous, comme disait Guillibert, « jeunes d'âge, jeunes de pensées, jeunes de douleur ; jeunes de toute la vie qui, pour eux, bonne et soigneuse ménagère, ne leur avait jeté à chacun que ce qu'il leur fallait d'amertume pour stimuler, développer et grandir leurs âmes d'artistes, et faire de leurs plaintes de sublimes harmonies ».

Parfois le cercle s'ouvraità des amis venus à Aix en passant, ou pour un séjour de quelques mois. Ainsi Laprade put présenter un soir au cénacle son ancien camarade de collège, Ernest Falconnet, déjà connu par des articles publiés dans la France Littéraire, et qui portait avec lui le prestige de la gloire et du talent : « Il m'a paru un jeune homme très instruit, écrivait Tisseur à son frère, possédant les principales langues vivantes, doué de sensibilité et d'imagination1. »

1 Ernest Falconnet, mort, le icr ayril 1891, conseiller honoraire à la

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Une autre fois, les Aixois reçurent un poète corse, Jean Costa, qui avait en portefeuille plusieurs poèmes de plusieurs milliers de vers, sur le Christ, sur Babel, sur Memnon, et à qui plusieurs morceaux imprimés dans la Revue de Paris et la Revue des Deux Mondes valurent l'estime de Georges Sand, de Barbier, de Vigny 4.

Des poètes amis, des Lyonnais particulièrement, étaient en rapports suivis avec nos Aixois. Nous nous bornerons à citer Jean Tisseur, le frère de Barthélémy, et dont chaque sonnet, au dire de Guillibert, valait seul un long poème 2, et Genin, l'ancien condisciple de Laprade, au front large et nu, aux cheveux blonds jetés en arrière, et dont l'âme se débattait entre deux rêves : un rêve divin, de religion, et un rêve humain, d'amour.

Dans ce groupe, il faut faire une place à l'un de ces Polonais, que le hasard de l'émigration avait conduits à Aix, Constantin Gaszynski.

L'enthousiasme pour les Polonais faisait alors partie du

Cour de Cassation, a écrit, entre autres ouvrages, un livre remarquable : Alphonse de Lamartine, éludes biographiques, littéraires et politiques (1840). Sur lui, consulter la notice de Dupré-Lasale (1893) et l'ouvrage de M. Roustan, Lamartine et les Catholiques lyonnais (1906).

1 Babel était un grand poème humanitaire dans le genre d'Ahasvérus : l'auteur y peignait le genre humain poursuivant un désir, sans jamais le satisfaire, bâtissant sans jamais finir l'édifice.

2 Laprade, un jour, lui écrivait : « La Muse aux grands yeux bleus qui vous a si bien inspiré s'est-elle envolée de votre ciel? avez-vous brisé le lien de poésie qui vous unissait?... Nous sommes bien province dans notre obscure ville d'Aix ; mais nous sommes encore quelques amis qui aimons la vraie poésie, et la vôtre est de trop bon aloi, pour que nous ne cherchions pas à la mettre en notre compagnie dans nos causeries du soir. »

programme romantique; les catholiques, surtout, s'étaient émus aux souffrances de cette nation profondément religieuse, et dont les généraux parlaient à leurs soldats le langage du pur mysticisme.

Laprade et Tisseur avaient pu voir, dans les premiers jours de février i832, des débris de l'armée polonaise traversant les rues de Lyon : on accompagnait les réfugiés aux accents de la Parisienne et de la Varsovienne, au refrain martial :

Polonais, à la baïonnette !

C'est le cri par nous adopté.

En mourant, le tambour répète : Vive, vive la liberté!

« Une population immense est allée au-devant des Polonais, écrivait Tisseur à son frère. J'ai vu un de leurs sabres : ils sont recourbés, en damas, et la poignée, au lieu d'être en cuivre, est en fer, ainsi que le fourreau.

« Il était tout ébréché ; les oreilles de la poignée étaient ciselées de coups de sabre. Il appartenait à un soldat de ce 4e régiment polonais qui avait juré de n'attaquer jamais les Russes qu'à la baïonnette, et qui a tenu son serment, et a été renouvelé trois fois... Ils ont raconté le siège de Varsovie, et en le racontant dans la langue de César, ils ont pleuré. »

Ils allaient à Avignon, où l'ordre leur vint de se disperser; parmi ceux qui s'arrêtèrent à Aix, Gaszynski est une figure attachante et noble.

Né le 10 mars 1808, à Mala Wiés, en Pologne (actuellement Pologne Russe), il avait grandi, choyé par sa mère et par sa sœur ; quand éclata la guerre de l'indépendance, il dit adieu à sa famille et à la jeune fille qu'il aimait : « Son regard angélique, a-t-il écrit, m'enchaîna! — je voulais y rester des siècles!... — Mais le bruit lointain des trompettes

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m'appelait au combat, il fallait se séparer, — et je m'en allais triste et silencieux ; et, arrêtant mon coursier, je voyais dans l'éloignement sa main blanche qui faisait le signe de la croix devant le chemin qui m'entraînait 1. »

La Pologne vaincue, Gaszynski vint à Paris ; mais le gouvernement français voyait d'un mauvais œil ces réfugiés polonais ; Gaszynski partit en Corse : son âme de poète s'émut devant la beauté de la baie d'Ajaccio, et son cœur de patriote vibra d'enthousiasme à l'aspect de la maison natale de Napoléon : « Ici, sous ce toit, s'éleva un astre sans éclat qui plus tard changé en un météore brillant inonda le monde des rayons de sa gloire ! »

Enfin il s'installa à Aix, et bientôt il fut reçu et choyé par l'aristocratie aixoise : c'était un élégant cavalier, grand amateur de bals, causeur étincelant et original; son àme ingénue de poète donnait à ce rude soldat des guerres de l'indépendance un charme irrésistible.

Lui-même, s'il n'oublia pas le château à la tour blanche, penchée sur une rivière, où il avait laissé ses souvenirs d'enfant, il voua à sa patrie d'adoption une reconnaissance infinie : « Je ne puis pas trouver, écrira- t-il à Laprade, le 19 mai i838, une autre ville en France où je pourrais être mieux qu'ici. Chaque jour une nouvelle porte s'ouvre devant moi ; je connais tant de bonnes âmes, tant de beaux yeux, que le choix même serait difficile : f aime toute une population. »

Pour nos jeunes étudiants, Gaszynski avait le mérite d'être poète, et d'être lié avec Adam Mickiewicz, dont le nom commençait à retentir en France, et avec un autre Polonais, dont l'œuvre mystérieuse allait bientôt déchaîner l'enthousiasme, le poète anonyme de la Pologne : c'est le fameux

1 Le Songe d'un exilé (1832), poésie polonaise, traduite par Gaszynski lui-même.

Sigismond Krasinski, dont Gaszynski racontait discrètement les aventures prodigieuses et exaltait le génie, tout frémissant de patriotisme et de mysticisme religieux.

La ville d'Aix rapprochait ainsi, dans le même culte de la poésie et de l'art, les Provençaux, les Lyonnais, et les émigrés polonais : à leur appel, la Muse allait répondre, et déjà elle s'apprêtait à couronner, une fois encore, du laurier sacré, l'Athènes du Midi.

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