‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 12 sur 37 · LE DROIT · texte numérisé non relu

LE DROIT

Etudes et loisirs. — La politique.

Que pouvait faire un étudiant à Aix, en l'an de grâce 1 834? Guillibert écrivait à Laprade : « Ici, la vie est si plate et si morne, qu'après avoir dit : le Cours, le Cabinet littéraire, le Palais et les Amours des actrices, on a tout dit; qu'après avoir pensé YExamen, le Procès, le Roman nouveau, et quoi encore? on a tout pensé. »

En effet, les promenades sur le cours, les lectures au cabinet littéraire, quelques apparitions au palais, sans préjudice de quelques visites à la Faculté de Droit, enfin les plaisirs du théâtre et les jouissances de la poésie, tel était le cercle dans lequel tournaient les heures pour Laprade et Tisseur, et celui-ci écrivait à son frère (6 janvier) : « Ma vie est réglée; tous mes jours se ressemblent entre eux, et je leur appliquerai volontiers ce vers de Lamartine :

C'est toujours de la vague et toujours de l'écume ».

Le droit romain était enseigné depuis 18 16, par Bernard, dans la chaire qui avait eu pour premier titulaire, en 1 8o5, le professeur Aude, dont le nom, à Aix, continue à être si brillamment porté.

Cet enseignement n'avait pas plus qu'aujourd'hui la faveur des étudiants ; mais l'esprit robuste de Tisseur s'était vigoureusement attaqué à cette étude aride, et il pouvait écrire à la veille de son examen : « Ce que je sais le mieux, c'est le droit romain, parce que le droit français, plus facile dans son intelligence, est plus difficile à retenir. Le droit romain, au contraire, plus difficile dans les commencements, est une espèce de science mathématique, dont on connaît les conséquences, quand on connaît les principes. »

Tisseur, rompu aux subtilités de la méthode syllogistique, retrouvait dans le Code Justinien ses habitudes de plan, d'organisation et d'analyse . Au reste , pour en pénétrer les secrets , il avait eu l'ingénieuse idée de vivifier ces articles morts du code par la lecture des auteurs latins ; il y avait joint celle des écrivains français qui avaient traité de cette manière, et des juristes allemands, dont il avait pu se procurer les traductions; enfin, l'histoire romaine avait apporté à cette enquête un supplément précieux ; il écrivait : « Je me suis surtout attaché au droit public, à la constitution romaine sous la royauté, la république et l'empire, à la politique intérieure et extérieure ; j'ai aussi étudié le droit sacré, les coutumes et les mœurs, et surtout les variations du droit civil. Ainsi il se trouve que j'ai fait plutôt un cours d'histoire romaine qu'un cours de droit romain ; quoique cela ne soit pas d'une grande nécessité pour l'examen, je ne me repens pas de la méthode que j'ai suivie, parce que je suis persuadé que pour bien comprendre le droit il faut non pas y subordonner l'histoire, mais au contraire le subordonner à l'histoire. » La formule est excellente, et le succès récompensa Tisseur de ses efforts.

Son ami Laprade fréquentait moins volontiers le droit romain ; en juillet, il prétexta les grandes chaleurs qui redoublaient ses maux de tête, et il quitta Aix sans affron-

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ter l'examen. C'est à Dijon, quelques mois plus tard, qu'il subit cette épreuve, et dans quelles conditions ! « L'examen le plus grotesque du monde, déclarait-il, moitié en latin, moitié en français, ou, pour mieux dire, le tout en patois » (8 décembre).

Le Code civil était enseigné depuis i8o5 par Balzac et Bouteille ; une troisième chaire, créée le 3 février 1829, avait pour titulaire de Fougères de Villandry.

L'enseignement de la procédure civile et de la législation criminelle, inauguré en 1827, était confié à Bouteuil, et la chaire de droit commercial, créée par ordonnance royale du ier décembre i832, était occupée par Cresp.

L'enseignement du droit administratif ne devait être organisé à Aix que le ier décembre 1 835 ; à plus forte raison, cette riche floraison d'études politiques et économiques qui, dans nos modernes Universités, s'offrent à nos étudiants, était-elle inconnue à Aix en 1 834 ; quelques jeunes gens, néanmoins, devinaient l'attrait d'un programme non encore formulé, et, par delà les cours obligatoires, rêvaient d'un enseignement orienté vers les besoins d'une société aux prises avec les problèmes d'économie politique. Ainsi, Guillibert, avec cette souplesse et cette lucidité d'intelligence qui le caractérisaient, préférait aux matières d'examen les études sociales, dont il soupçonnait l'avenir. Laprade, lui, se réservait pour la philosophie du droit ; constamment il entraînait ses amis vers les spéculations métaphysiques, d'où il lui répugnait de revenir, pour vaquer à la modeste besogne d'un étudiant en droit.

En un jour de verve caustique, il écrivait à Tisseur : « Vous êtes saint, parce que vous méprisez le droit, mais l'expression de votre mépris m'a offensé parce que vous l'exposez timidement vous : avez l'air de croire que je fais un cas quelconque des Institutes et des Codes civils ; vous

6o LE ROMANTISME EN PROVENCE

me dites que vous croyez qu'il pourrait bien se faire que je ne fusse pas très éloigné d'être voisin d'un état qui pourrait bien, par hasard, ressembler en quelque chose à celui de quelqu'un qui ne professerait pas précisément une grande admiration pour l'œuvre du Conseil d'Etat. Eh morbleu ! rendez-moi justice ! Je la méprise, je l'abhorre. Le droit en lui-même est tout ce qu'il y a de plus relatif au monde. Le droit n'est-il pas un rapport, et je ne pense pas que des rapports ne soient pas relatifs » (ier août 1837).

La bonne volonté de Tisseur s'était ralentie, et, comme Laprade, il connut les préparations hâtives et superficielles de la dernière heure, les indigestes résumés avalés gloutonnement, et ces tours de force de la mémoire, avec lesquels parfois un candidat peut faire illusion, mais dont le résultat le plus ordinaire est la néfaste boule noire, le jour de l'examen.

En 1837, l'année de sa licence, Tisseur fut particulièrement éprouvé : « En vérité, écrira-t-il, depuis qu'il se passe dans le monde des examens et des thèses, aucun disciple de Justinien et de Gujas n'a joué de malheur, comme moi, cette année ; ensuite, plus j'avance, plus mon intelligence devient antipathique avec le droit ; non seulement je n'ai rien appris, mais j'ai désappris tout ce que je savais, en sorte que mon esprit est aujourd'hui comme la table rase des philosophes, et l'on y peut planter au choix des choux ou des carottes. »

Laprade et Tisseur porteront, un jour, la peine de ces dédains : tous deux ne seront que des avocats honoraires, si l'on peut dire, et ne connaîtront que les causes d'assistance judiciaire jusqu'au jour où l'un griffonnera les vers de Psyché en marge de son Code civil, et où l'autre fermera définitivement ses livres de droit, pour aller enseigner la littérature française à Neuchâtel,

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