AIX EN 1 834 : LE DROIT
Il n'est pas rare que les étudiants en droit de notre temps se passionnent pour la politique. Ceux de i834 ne se distinguaient pas par une ardeur exceptionnelle à pratiquer les droits du citoyen, qui sont d'être mécontent du Gouvernement, quel qu'il soit, et de lui témoigner en toute occasion de l'hostilité.
Tisseur, après quelques mois de séjour à Aix, faisait ces justes réflexions : « Dans le Midi, les opinions politiques sont fortement tranchées ; mais elles ne sont pas d'une énergie persévérante. Ici, la légitimité ou la république se traduisent en chansons, en quelques cris, quelquefois en un ou deux coups de stylets, voilà tout ; je ne crois guère les Marseillais, par exemple, capables de méditer d'avance une insurrection, et de la réaliser ensuite avec l'énergie que Lyon a déployée déjà plusieurs fois. »
La plupart des étudiants étaient légitimistes, par tradition de famille ou par sentiment ; un très petit nombre affichaient des idées libérales ; presque tous s'accordaient dans une opposition tacite ou active au juste-milieu.
Un soir, au théâtre, pendant la représentation de la Dame Blanche, les étudiants du parterre réclamèrent à grands cris la Marseillaise ; le lendemain et plusieurs jours de suite, ils recommencèrent cette plaisanterie, qui leur semblait de bon goût. M. Aude, qui était alors maire d'Aix, résolut d'en finir avec ce tapage monotone et fatigant ; il vint au spectacle. Aux premiers cris du parterre, M. Aude se leva et fit signe à l'orchestre de jouer la Marseillaise. L'orchestre et le maire furent vigoureusement applaudis, et la représentation reprit. A peine quelques mesures avaientelles retenti, que M. Aude se leva de nouveau, et ordonna
de jouer la Marseillaise une seconde fois ; les bravos des étudiants redoublèrent. Mais attendons la fin : dix fois, l'orchestre docile interrompit l'exécution de la Dame Blanche, pour intercaler la Marseillaise dans la musique de Boïeldieu : les étudiants avaient été joués par un maire spirituel.
L'effervescence de la jeunesse aixoise ne se traduisit, en cette année 1 833- 1 834, °iue sous des formes anodines. Ainsi, en novembre i833, une petite émeute se produisit.
Elle fut provoquée par un bonnet rouge que portait au théâtre un individu. Des carlistes lui cherchèrent chicane et une rixe s'ensuivit. Enfin le bonnet rouge avait été mis à la porte. Mais, tandis qu'on le conduisait en prison, ses amis avaient tâché de le délivrer, un poste voisin était accouru, avait repoussé la foule à coups de baïonnette; et tel avait été l'acharnement d'un soldat qu'il avait encore transpercé un prisonnier, alors qu'il était pourtant entre les deux grilles de la prison.
Le 19 avril i834, le procès des émeutiers fut jugé devant la Cour d'Aix; une haie de soldats s'étendait du palais à la prison, pour y conduire en sûreté les prisonniers au cas où ils seraient condamnés. Une légère fermentation régnait dans la ville. Laprade et Tisseur furent au premier rang des spectateurs, pour entendre les plaidoiries. Les républicains furent condamnés, et la ville rentra dans le calme.
Quel contraste avec les scènes révolutionnaires dont Lyon était alors le théâtre ! Laprade et Tisseur se promenaient en pensée sur ces quais balayés par la mitraille, devant ces maisons toutes noircies du feu des incendies, dans ces églises, où, comme en de nouveaux cloîtres Saint-Merry, le sang avait coulé : « Gomme maintenant Lyon doit être une ville triste, écrivait Tisseur à son frère. . . Je voudrais y avoir été ! Loin du théâtre du mal, on l'oublie trop vite. Après quelques
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heures d'inquiétude l'égoïsme reprend bientôt son empire, la délicatesse de nos organes se félicite de n'avoir rien vu ni entendu. Et moi je dis que, quand la patrie soutire, c'est être immoral que de ne pas désirer partager un peu de ses souffrances, au moins en les contemplant. Que Dieu et la Liberté prennent pitié de notre patrie ! »
Laprade et Tisseur, qui traversaient le Rhône à Beaucaire quelques jours auparavant, ne se doutaient pas en regardant le fleuve qu'il dût sitôt rouler des cadavres ; et dans leur détresse, ils accusaient d'indifférence la ville paisible qu'ils habitaient :
« En France tout s'oublie, même les malheurs et les plus grandes catastrophes, écrivait Tisseur ; pour l'individu, la douleur n'est guère plus durable que le plaisir, a dit quelque part Chateaubriand, il en est de même pour les nations ; aussi notre Midi a-t-il presque oublié complètement les journées lyonnaises; on n'en parle plus que pour calculer le nombre de millions que coûteront les réparations des édifices ; quant aux hommes, baste ! ils sont enterrés; et puis l'or est plus estimable que les hommes, car il est leur mesure. »
Tisseur eut pourtant une satisfaction ; la Saint-Philippe passa presque inaperçue à Aix, et il ajoutait mélancoliquement: «Je ne sais comment à Lyon elle aura été célébrée; il me semble qu'au lieu d'une messe solennelle que sans doute on a dite pompeusement à Saint-Jean, on eût mieux fait de célébrer un service funèbre pour les malheureuses victimes des dernières journées lyonnaises. »
L'activité politique battit son plein à Aix, le mois suivant, à l'approche des élections. Thiers était le candidat du justemilieu, et l'on disait que l'élection dépendait du vote des juifs, fort nombreux à Aix, surtout dans la rue Villeverte. De Fougères, le professeur de droit, se présentait, à Tarascon. « Je le crois du juste-milieu, écrivait Tisseur, bien qu'il
affecte une petite opposition; tout au plus, il serait de la nuance Dupin ou Odilon Barot. Les journaux indépendants du Midi se sont beaucoup moqués de lui ; on lui a rappelé son ancien titre, de Villandry ; on a même été fouiller dans
sa vie privée » A Marseille, Fitz-James, Berryer et
Laboulie, avocat d'Aix, étaient les candidats de l'opposition : « Les deux derniers, écrivait Tisseur, sont, dit-on, sûrs d'être nommés ; M. Laboulie est, sans contredit, le plus éloquent des avocats d'Aix; mais il a toujours, même dans la discussion, un ton pleurard et timide. M. de Fougères, au contraire, qui cumule les fonctions d'avocat et de professeur, sème toujours sa discussion de pointes et de proverbes : les journaux ont dit de lui qu'il n'avait de talent que celui d'un bavard ; le jugement est un peu sévère, mais il est vrai que son plus grand défaut est la prolixité. »
Aix n'ayant pas encore de journaux en 1 834, c'est à Marseille qu'il faut chercher les échos lointains de cette campagne politique, qui connut déjà les exagérations et les perfidies que la pratique du parlementarisme a passablement développées dans notre doux pays.
Le Sémaphore du 20 juin montrait les hommes de valeur abandonnant le parti légitimiste : Chateaubriand et Lamennais l'ont condamné du haut de leur génie; c'est le tour de Lamartine, qui vient de « porter le dernier coup aux vieilles idées des factions dégénérées ».
Gela était de bonne guerre, mais que dire de ce fragment d'un article du 21 juin : « Au temps du moyen âge on donnait des indulgences pour combattre les infidèles, maintenant on en distribue pour ceux qui voudront bien donner leur voix à MM. Berryer, Fitz-James et Laboulie. On assure qu'une circulaire épiscopale a permis aux curés, recteurs, vicaires, capucins, Frères de la trappe et autres, de relever leurs pénitents de la formalité du serment. Il ne fallait rien
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moins que la voix puissante d'un évêque pour susciter tant de combattants à la croisade légitimiste. La crosse pastorale a opéré comme une baguette magique sur les conciences timorées; tous les scrupules se sont évanouis et aucune voix n'a tremblé soit de crainte, soit d'émotion, en prononçant la formule : Je jure fidélité au Roi des Français, à la Charte constitutionnelle, etc.»
A Marseille, Berryer et Laboulie furent élus, et Fitz- James échouait contre le constitutionnel Reynard, pendant qu'à Aix Thiers l'emportait sur le légitimiste Barlet. Le 26 juin, Tisseur écrivait :
« Ce matin, 35 ou 4° étudiants en droit sont allés complimenter M. Laboulie sur sa nomination. On m'avait fortement engagé à y aller moi-même, comme étant, sinon carliste, au moins indépendant. Mais, comme je ne voulais pas afficher une opinion, et que d'ailleurs je ne savais quels discours on prononcerait, je me suis abstenu. M. de Laprade, qui est un des co félicitants, m'a tout raconté. Il y a eu trois discours, deux légitimistes et un républicain. L'orateur républicain, que je connais très particulièrement, n'a fait aucune concession ; M. Laboulie a noblement répondu :
« Il faut, a-t-il dit, oublier 1793 et 181 5, et ne se ressouvenir que de Fontenoy et d'Austerlitz. « Ce soir, on doit donner à M. Laboulie une sérénade, pour répondre à la Marseillaise qu'on a fait jouer hier, sur le cours, en l'honneur de la nomination de M. Thiers... Quant à M. de Fougères, notre professeur, Tarascon lui a préféré M. Gras-Préville ; il en sera pour ses voyages, ses paroles et son argent. »
La manifestation des étudiants faillit tourner mal; ils allaient être condamnés chacun à la perte d'une inscription, si le recteur n'avait pas fait remarquer qu'ils avaient pris, sur leur adresse, le titre, non d'étudiants en droit, mais de jeunes indépendants.
Un mois plus tard, Berryer traversait Aix et Marseille, et, sur son passage, c'était une ovation : « Il y a eu, écrit Tisseur, présentation de dames, fleurs, cavalcade, etc. Le tout à la barbe de la police et de la troupe, qui, les armes chargées, n'attendaient peut-être qu'une provocation pour intervenir, mais qui semblaient former une haie de triomphe pour l'orateur réformiste. Il doit dans quelques jours repasser à Aix, et je compte le voir. On parle ici de lui donner un banquet, mais gare à l'Université ! Elle va menacer de retrancher une inscription aux étudiants qui iront à ce banquet. Pour moi, je m'abstiendrai ; je suis inconnu dans Aix, et je n'ai pas l'ambition de m'y faire connaître. »
En vérité, la France de 1 834 était paisible, si l'on excepte Paris et Lyon, ces deux foyers, d'où la lave se répand à certaines heures, brûlante et destructrice, mais les soulèvements de 1 834 furent les derniers dans ces deux villes jusqu'à la grande explosion de 1848. Le juste-milieu n'était pas le Gouvernement idéal ; du moins apportait-il au pays la tranquillité et un développement appréciable de la richesse publique.
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