‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 15 sur 37 · LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE THEATRE

Les acteurs. — Les pièces représentées.

Comme nous 1 avons vu, c'est à une représentation de la Tour de Nesle que la « soudure » d'amitié unit Laprade el Tisseur.

Ils étaient à l'âge où l'espérance d'aller au théâtre remplit toute une journée : « Le théâtre, avec ses lumières, son parterre plein à étouffer, l'orchestre bruissant, les voix, les chants, est beau, enivrant, étourdissant», disait Tisseur; et, pour se donner ce plaisir, il n'hésitait pas à affronter les jérémiades de Mme Pascalys, vertueuse bourgeoise, qui ne logeait que des étudiants corrects et rentrés à l'heure du couvre-feu.

Laprade, plus blasé que son naïf ami, recherchait surtout au théâtre la joie de contempler l'actrice en vedette, M110 Legagneux. Un front poli, des yeux admirablement fripons, un nez moulé, une petite moue sur les lèvres, un teint très pâle : telles étaient les séductions physiques auxquelles Laprade s'était laissé prendre.

Au reste, on la disait très spirituelle, et sa figure grave, quoique mobile, révélait de l'imagination et de la mélancolie ; c'était une actrice souffrant du mépris de la société, et dont la vie intérieure avait un peu de poésie et d'art. On parlait même d'une passion qu'elle avait éprouvée, et d'une fidélité de six ans, pendant lesquels toutes les dépenses du ménage

irrégulier avaient été courageusement assumées par elle. De là, à la croire douée de toutes les vertus, il n'y avait qu'un pas, que l'ingénuité de Tisseur eut vite fait de franchir, et il s'en allait répétant : « Mlle Legagncux est la plus grande tragédienne qui soit en province ». Quant à Laprade, il écrivait des vers en son honneur :

0 ce siècle vous a marquée à son empreinte! Unie à son esprit par une forte étreinte, Vous contenez le feu dont il est animé, Le choc des éléments dont lui-même est formé... Oh! vous êtes bien lui! Votre parole émue, La passion partout sur vos traits répandue. Et votre corps déjà sous ce poids oppressé. Courbé par la fatigue, avant le temps lassé. Même dans sa puissance et dans l'excès de vie Qui déborde au dehors en immense énergie. C'est ce siècle inquiet, fatigué de lutter, Qui semble sur son lit se tordre et s'agiter, A de tristes accents de honte et de misère, Puis des regards ardents et des mots de colère, Et soudain se soulève et, marchant à grands pas, Veut qu'un noble avenir naisse de ses combats. Vous êtes dans votre art la première, Madame.

Et nous vous saluons, reine du jeune drame

Marchez, marchez ensemble, et suivez votre route, En messagers divins qu'on aime et qu'on écoute; Et si des cris jaloux s'attachent à vos pas, Nos voix pour les couvrir ne vous manqueront pas.

Laprade, cependant, n'avoua jamais cette passion à celle qui en était l'objet ; son ami Guillibert essayait de l'en distraire, et lui disait brutalement : « C'est une femme à cent francs la nuit ! » Laprade et Tisseur de s'exclamer, et l'implacable Guillibert d'ajouter : « Son amant, son parfait amant, est parti, il y a huit jours; le lendemain, un jeune homme le remplaçait... Trêve d'indignation! elle avait des cleltes criardes, plusieurs étaient déjà protestées ; un sauveur se présente; que fallait-il faire? Et maintenant.

Page 1