CHAPITRE VI LA POÉSIE
i° Evolution du romantisme vers la poésie sociale et philosophique; décentralisation littéraire : la Revue Aptésienne. — 20 Le Cénacle aixois ; l'inspiration religieuse; le sentiment de la nature; l'amour; l'exotisme; répudiation des excès du romantisme.
i° Après i83o, la poésie traverse une crise : il ne lui suffit plus de chanter les joies et les douleurs de l'âme, de pleurer sur la fuite rapide des jours, d'évoquer les souvenirs d'enfance ou du foyer ; elle aspire à s'élever jusqu'à la philosophie et à la religion. Le genre élégiaque et lyrique semble mesquin ; sous l'influence de Ballanche et de Pierre Leroux, la poésie touche aux questions de rénovation religieuse et d'organisation sociale.
V. Hugo, dans sa préface des Feuilles d'Automne; Lamartine dans sa dissertation sur les Destinées de la Poésie, en attendant la préface de Jocelynet son Epitre k M. Guillemardet; Vigny, dans son élévation philosophique, intitulée Pains, avaient revendiqué la mission de guider les hommes vers la justice et le bonheur.
Une nouvelle génération de poètes s'était levée, fortement convaincue de ce rôle prédestiné, et l'un d'eux, Adolphe Dumas, saluera bientôt cette évolution:
Toute une nation puissante qui s'éprend Pour le bien, pour le bon, pour le beau, pour le grand ; Et toute une jeunesse ardente et sérieuse, Qui pâlit de travail, et, les larmes aux yeux, Cherchant son avenir, au plus profond des cieux Suit l'étoile mystérieuse1.
1 La Cité des hommes (i83.r.). Lamartine a dédié une pièce des Recueillements n Adolphe Dumas,
Ballanche invitait les jeunes poètes à être des Orphées et des Tyrtées, à conduire les hommes par le chemin de l'harmonie à la liberté reconquise et à la foi renouvelée. Sainte-Beuve applaudissait à cette union de la métaphysique et de la poésie : « Les philosophies primitives de l'antiquité, disait-il, furent, sans contredit, intuitives et se produisirent sous les voiles de la poésie, avec les accents de la Muse : refuserait-on entièrement aux époques de transformation, où le sens antique se réveille, et où aboutissent tous les échos du passé, de reconstruire à leur manière quelque chose de ces mystérieux monuments ' ? »
Pierre Leroux avait mené une vive campagne pour la régénération de l'art; dans une Adresse aux artistes, publiée par la. Revue Encyclopédique (novembre et décembre i83i), il exprimait son admiration pour V. Hugo; mais il ajoutait : « Poète, d'où vient l'humanité, et où va-t-elle ? Voilà ce que tu ne sais pas ; voilà ce que croyaient savoir et ce que savaient, en effet, sous un voile prophétique, tous les grands artistes du moyen âge. Voilà ce que savaient ceux qui ont bâti les cathédrales, ce que savaient Dante, Raphaël, Michel- Ange... Si, oubliant que l'art est la vie, vous faites uniquement de l'art pour en faire, souffrez que je ne voie plus en vous le prophète, le vates, que l'humanité a toujours cherché dans les poètes a. »
Nos jeunes Aixois ont eu le sentiment très net de cette transformation, et, en leur nom, Guillibert souhaitait que l'art retrouvât une foi, une croyance, qui lui permît plus
1 Revue des Deux Mondes, i834, article reproduit dans les Portraits contemj)orains, t. II, p. 24. nouv. édit.
a Bientôt il donnera en ces termes le programme de l'art social : « Poète, interroge le siècle sur sa destinée, sa signification, son idéal ; scrute cette vie instinctive qui circule en de secrètes veines, qui, reliant cet âge au passé qu'il désavoue, le mène où il ne songe point à aller. » (Revue des Deux Mondes, icr décembre i835).