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de fixité ; tout l'avenir de la poésie, disait-il, dépend d'une solution des principes du bien et du vrai social et religieux : « C'est la croyance de la vérité morale, ajoutait-il, qui doit conduire à la croyance de la vérité artistique !. »
Ce n'est pas une poésie de prix Monlyon qui s'élaborait à Aix, sous les auspices de Victor de Laprade ; mais ces jeunes poètes, sans renier aucune des fantaisies de leur âge, ont su trouver dans leur cœur de nobles accents, inspirés par les idées les plus généreuses.
Emile Rigaud, qui sera premier président de la Cour d'Aix, admirait cette sagesse précoce, qui n'avait rien de morose et de prêcheur; invité à ces agapes poétiques, il se dérobe modestement, et se contente d'applaudir à l'œuvre dont il est le témoin :
Mais vous, mais vos amis, mais la jeune couronne Des noms par qui je crois tant de destin porté; Mais tous ces hommes saints au front de qui rayonue L'amour de l'art conçu comme divinité;
Vous n'avez que des chants graves, philosophiques, Où germe une pensée, un dessein d'avenir, Où la religion retrouve des cantiques, Où la patrie obtient un pieux souvenir...
Là, de ces vains banquets où le siècle convie, Vous détournez le peuple éclairé d'un faux jour, Et vous lui révélez le secret de la vie, La prière, la foi, l'espérance et l'amour.
Oh! faites, poursuivez votre œuvré sociale. Sur des os desséchés soufflez un nouveau feu, Artistes, prêtres saints, prêchez votre morale, Vaste comme le monde et grande comme Dieu.
A cette humanité qui croupit clans le doute, Montrez là-haut, montrez le doigt qui la conduit; Poètes, enfantez un verbe qu'elle écoute ! Astres consolateurs, jaillissez dans sa nuit!
1 Revue Aptésienne, icr mars i835.
Pour moi, trop faible encor pour qu'à vous je m'unisse, J'attends, si Dieu voudra m'assigner mon moment; Mais je suivrai de l'œil votre immense édifice, Et je battrai des mains à son couronnement!
Ces jeunes gens eurent l'orgueil de poétiser la ville d'Aix, et de créer en Provence un mouvement artistique, analogue à celui de Toulouse, avec sa Revue du Midi, fondée en 1 833. Aussi s'associèrent-ils à la tentative de décentralisation littéraire, qui fut faite en 1 834 dans la petite ville d'Apt.
C'était un centre de moins de 6.000 habitants, privé de toute bibliothèque, livré exclusivement à l'agriculture et au commerce de détail ; et pourtant une Revue y naquit, et le premier numéro parut le 27 juillet 1 834 : (( H egt temps disait le Prospectus, que l'émancipation intellectuelle des arrondissements de la France réponde à la dignité de leur indépendance politique ; c'est un besoin, une exigence de leur situation. Assez longtemps les sciences ont été le partage exclusif des grandes cités, assez longtemps la littérature et les arts se sont adressés aux riches, aux puissants du monde, aux classes privilégiées ; que les provinces aient enfin leur place au banquet intellectuel, que chaque Français puisse goûter au fruit de l'arbre de la science ; ce fruit ne donne plus la mort... La régénération ne sera complète que du jour où chaque localité possédera sa feuille périodique, organe de ses intérêts, de ses besoins, de ses vœux ; dans ce progrès réside notre avenir de peuple et d'individu. »
Donc, concurremment avec les mercuriales et les ventes par licitation, la Revue Aplésienne publiait des articles de critique et des vers : Guillibert, sous la signature F. H. M. F., en était le Gustave Planche et le Granier de Cassagnac ; Laprade, sous le nom de W. Sh.. se réservait d'en être l'Alfred de Musset et le Victor Hu<ro.
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A cette initiative est due certainement la création, en 1837, du Mémoria l d'Aix, bientôt suivi de YEre Nouvelle, des Annales Religieuses et Littéraires d Aix, de la Provence. Le rédacteur du Prospectus du Mémorial cFAix s'exprimait ainsi :
« Si nous ajoutons que notre ville est le siège d'un archevêché, d'une Courroyale, d'une Académieuniversitaire, d'une Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres, qu'elle possède des Facultés de Théologie et de Droit, etc., on sera forcé de reconnaître que ce n'est pas sans motif que les étrangers sont surpris d'apprendre qu'il n'existe point de journal à Aix, lorsqu'ils pullulent à Marseille, lorsque Avignon, Nîmes, Toulon, Arles, Digne, Draguignan, etc., en ont au moins un. »
En attendant que nos jeunes gens eussent un organe littéraire sous la main, ils inscrivaient leurs vers sur l'album que chacun d'eux possédait.
Quelle gracieuse coutume que celle qui, dans un écrin de papier satiné, rassemble ainsi des perles de poésie. Victor de Laprade l'a chantée en vers élégants * *
C'est une odorante corbeille Où chaque ami vient à son tour Jeter une rose vermeille Qui s y conserve loin du jour.
L'album! dont la voix nous apporte Les accents chéris du passé, Qui ressuscite un front glacé, Qui réveille une femme morte.
L'album ! où le nom respecté Qui de l'avenir doit se lire, Près de l'humble nom vient s'écrire Dans une aimable égalité. L'album! miroir où se reflète,
1 Revue Aptésiennr. \\ juin i835.
Brillant sur sa pure blancheur, Le doux nom d'un ami poète Ecrit sur les pages du cœur.
Feuilletons quelques-uns de ces albums, et cherchons-y quelques-uns des chants, où leur jeunesse épanchait ses ardeurs et ses rêves.
Ils chantaient Dieu, la nature et l'amour ; leur imagination s'échappait aux pays lointains ; et enfin, la saine raison qui ne les abandonnait jamais au milieu de leur fièvre d'art, les préservait de tout ce que le romantisme, mal interprété, a pu produire de bizarre, de dévergondé, de truculent.
Dieu ! Ceux qui eurent vingt ans autour de i83o, qu'ils eussent été élevés dans des séminaires, ou qu'ils eussent respiré les miasmes empoisonnés, qui, au dire de Lacordaire, flottaient alors dans l'atmosphère des lycées de France, tous également souffraient d'une crise de la croyance. Les meilleurs cherchaient sur les lèvres des prédicateurs en vogue la parole capable de les arracher à ce malaise. Cornudet écrivait à Montalembert, le 18 avril 1829 : « II y a beaucoup déjeunes gens qui sentent un vide et un vague qu ils ne savent comment combler. La religion leur manque, et ils ne savent par quoi la remplacer. Un besoin qu'ils ne peuvent définir les agite ; ils ne demandent qu'à le satisfaire. Mais, s'ils vont dans une église, quel moyen d'être émus par des orateurs qui font pitié au plus ignorant?... Quelle grande œuvre au contraire couronnerait celui qui, avec de l'éloquence, et une éloquence naturelle en rapport avec les autres besoins de cette jeunesse qui a soif de religion, leur parlerait un langage qu'ils comprendraient, avec lequel ils sympathiseraient, et les amènerait peu à peu à la
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religion ! Il ne faut pas se dissimuler que le besoin actuel de la jeunesse est en secret le besoin de la religion. Mais il faut faire un pas vers elle pour l'attirer à soi ; et le premier à faire est de mettre son langage en harmonie avec le temps. »
C'est la gloire de Lamennais d'avoir eu l'instinct de cette grande œuvre, et d'avoir mis son génie au service de cette jeunesse, avide d'une croyance qui fût d'accord avec les idées modernes : sur le tronc desséché du vieil Evangile, il fit fleurir la jeune liberté.
Mais l'Avenir se prit au piège de l'enthousiasme et de l'entraînement : la hiérarchie s'inquiéta de ses tendances vers une religion plus généreuse que traditionnelle ; et les royalistes, mis en défiance par ce mot de liberté, que Lamennais jetait en défi à l'ancienne alliance du trône et de l'autel, s'unirent aux évêques pour dénoncer à Rome un mouvement qui s'orientait vers la démocratie.
Mais les âmes jeunes vont jusqu'au bout de leur élan : Laprade et Tisseur restèrent fidèles à ce mirage dont la parole prestigieuse de Lamennais avait illuminé l'aurore de leur vie.
Les défections qui se multiplièrent autour de l'auteur téméraire des Paroles d'un Croyant, ne les ébranlèrent pas dans leur admiration : « J'ai lu la dernière brochure de Lacordaire contre Lamennais, écrivait Tisseur en août i834, et vous devez penser que je n'ai pas été de l'avis du disciple se séparant du maître. »
Le christianisme social de Lamennais avait ainsi jeté des racines profondes dans l'esprit de nos deux Lyonnais, qui, à Aix, trouvèrent des amis épris, comme eux, des problèmes de la croyance. Guillibert écrivait : « Si les jeunes gens d'aujourd'hui n'ont précisément point de religion, ils ont des idées religieuses ; s'ils ne croient pas assez pour pratiquer fidèlement, ils croient assez pour l'avouer, ou, au
moins, ils cherchent à croire, car ils éprouvent le besoin de croire 4. »
Ce tourment de l'incroyance, Henri de Barrés l'exprimait dans des strophes mélancoliques et désolées :
Frères, nous n'avons plus de Dieu, ni de patrie, On ne sait plus aimer, on ne sait plus haïr, A vingt ans sur nos fronts la jeunesse est flétrie, Et la gloire pour nous n'est plus qu'un souvenir.
Quand l'homme n'a plus foi dans les choses divines, Dans ses temples déserts quand Christ tombe en ruines,
Poète, que feraient tes chants ?
Seraient-ils aussi doux que le regard des anges, Aussi purs que les chœurs des célestes phalanges, Aussi suaves que l'encens?
Ghabert souffrait particulièrement du mal de la pensée, et, malheureux d'avoir sali ses jeunes illusions à la boue des négations, il jetait l'anathème sur le cloaque du monde, et il s'écriait :
Oh! malédiction! perdre toute croyance, Sentir à chaque pas qu'on fait dans l'existence Par un amer dégoût son âme se flétrir, Comme un agonisant voir sa face jaunir, Au hasard et sans but traîner sa marche aride, Pour sortir du chaos louvoyer dans le vide, Avoir son front brûlant; dans le cœur qui bondit, Sentir le désespoir qui râle et qui rugit, Dans sa fauve poitrine un enfer de souffrance, Et ne plus croire à rien, pas même à l'espérance,, Ce phare du malheur que veille un doigt divin, De tout homme qui pense, est-ce donc le destin ?
Mais ces blasphèmes n'ont rien de satanique, et si rarement des prières montent vers Dieu du fond de ces jeunes cœurs, presque tous ont la nostalgie de la croyance, et un
1 Revue Aptésienne, a3 novembre i834.