‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 19 sur 37 · A1X EN T 834 : LA POÉSIE · texte numérisé non relu

A1X EN T 834 : LA POÉSIE

accent religieux, sinon orthodoxe, résonne dans leurs vers. C'est Enjalric qui chante le bonheur d'adorer :

Ah! mille fois heureux celui qui croit encore, Celui qui vers le Christ s'élève avec l'aurore, Repoussant de la nuit les rêves imposteurs î Heureux qui se nourrit du pain de la prière! Heureux qui s'humilie et baise la poussière, Et qui donne à son Dieu le baume de ses pleurs.

C'est Victor de Laprade, qui, admis chaque soir dans l'intimité delà famille de M. de Magnan, subit le charme que la piété de la fille de son hôte épandait autour d'elle, et lui dédie des vers tout imprégnés du parfum religieux :

Une femme chrétienne est un foyer sacré;

Celui qui s'en approche est bientôt épuré,

Et le doute écrasant, glace dure et rebelle,

Sur l'esprit pénétré se fond vite autour d'elle;

La sainte poésie, ainsi qu'un pur encens

Fume sur cet autel en des flots incessants ;

On entend murmurer d'harmonieuses choses,

Et comme un rossignol caché parmi les roses

On devine bientôt derrière ces accords

Lame qui doit chanter sous les grâces du corps,

Et le son qui déborde, ineffable musique,

Berce le cœur souffrant comme une onde mystique.

Le jeune poète souffre de porter sous son front, pâle de toutes les impiétés du siècle, un esprit de doute et d'amertume ; et dans des strophes émues, il étale toutes les misères de son âme que seule une prière de jeune fille saurait

guérir

En nos jours, où sans foi, sans espoir qui console, Chaque homme se bâtit lui-même son idole

Loin du temple désert, Femmes! vos seules voix au fond des basiliques Font résonner encor des prières antiques

Le sublime concert.

Sans vous, la voix du prêtre au fond du sanctuaire Réveillerait à peine un écho solitaire

Sous les arceaux bénis; Gomme un lépreux fuyant de la sainte piscine, Hommes impurs et vains, de la maison divine

Nous nous sommes bannis...

Nous avons déchiré la foi de l'alliance,

Et nous avons brisé l'anneau d'or qui fiance

La terre et le saint lieu; Vous seules aujourd'hui, fidèles sans mélange, Réunissez encor, comme l'échelle d'ange,

Jacob avec son Dieu...

Priez, nos jeunes sœurs! oh! priez, jeunes filles! Hélas! il est toujours quelqu'un dans les familles, Quelque âme qui ne prie et qui n'espère plus, Et qu'il faut enrichir de vos biens superflus, Quelque ami, quelque frère, en vain cherchant sa route, Qui frappe son front creux et rongé par le doute1...

Scipion du Roure prend comme épigraphe le mot d'Enfantin : « Dieu est tout ce qui est », et un hymne panthéiste d'adoration jaillit de ses lèvres :

Pardonne-moi, mon Dieu d'éternelle clémence;

Si ma bouche a parfois maudit en ta présence,

C'est que mon cœur saignait; c'est que sur moi ta main

Semblait s'appesantir lourde comme l'airain...

Pour ne pas te prier au temple catholique,

Aux églises des Juifs ou des Fellahs d'Afrique,

Tu ne peux m'en vouloir, car je te sais trop grand

Pour que ton culte tienne entre nos mains d'enfant!

Mon Dieu, c'est l'univers, c'est tout ce qui respire,

C'est tout ce qui se meut dedans ce vaste empire,

C'est la mer, sœur du ciel, c'est l'immense forêt,

C'est le torrent fougueux, c'est le désert muet,

C'est l'haleine du soir qui pousse échevelées

Les feuilles des bouleaux à travers les vallées...

1 Cette remarquable pièce inédite, dont nous ne citons qu'une partie, nous a été communiquée par M. le comte de Mougins-Roquefort, chez le grand-père duquel, M. le Conseiller de Mougins, elle avait été composée. Nous lui adressons nos vifs remerciements.

AIX EN l834 I LA POÉSIE 91

Parmi ceux qui étaient allés jusqu'à l'hommage définitif au christianisme, il faut citer Auguste Genin, qui envoyait à Laprade ce beau sonnet, intitulé Consolation, et portant en épigraphe : Domine, pati pro te !

Quelquefois, je me dis : la vie est bien amère ! Faudra-t-il donc encor la supporter longtemps? Ah! pourquoi suis-je né? fallait-il qu'une mère Me présentât ses bras et son sein palpitants?

Mais quand j'ai bien roulé ma douleur solitaire, Une voix vient d'en haut qui me parle, et j'entends : Mon fils, la vie est lourde à passer sur la terre, Mais regarde le ciel, c'est là que je t'attends!

Et je contemple alors dans un divin silence La voûte, qui là-haut se déroule et s'élance, Et les étoiles d'or qui me versent leurs feux!

Et je souhaite alors de souffrir davantage,

Et d'avoir, ô mon Dieu, votre croix en partage,

Puisque chaque souffrance est un pas vers les cieux.

La plupart des maîtres du romantisme avaient glorifié la nature, la parant de toutes les séductions, et lui prêtant le divin privilège de la pitié pour la souffrance des hommes :

Mais la nature est là qui t'invite et qui t'aime,

avait dit le poète, qui, enfin, trouvait dans le vallon solitaire le calme et l'oubli.

Cette leçon des maîtres, nos Aixois la recueillirent, et à leur tour, ils justifièrent le beau mot de Novalis : « Une vie poétique et recueillie, une âme sainte et religieuse.., sont nécessaires pour comprendre la nature l. »

Sous le ciel pur de la Provence, dans les nuits d'été, les

1 Cité par Mme de Staël, De l'Allemagne, IVe partie, ch. ix.

étoiles palpitent d'une vie radieuse ; un dialogue s'établit entre le poète et ces messagères des mondes lointains, et, des parvis d'azur, descendront les mots mystérieux, évocateurs des rêves infinis ; Enjalric lance vers elles cette invocation émue :

Etoiles, fleurs du ciel, que vous me semblez belles! Qu'il est puissant le Dieu qui vous tient dans sa main ! Souvent quand vous brillez aux rives immortelles, Des chœurs des séraphins j'entends battre les ailes. Et je sens palpiter mon sein.

0 blanches filles des nuits, vierges au regard pâle, Je vous aime et souvent vous implore à genoux; Je gémis quand je vois l'aurore matinale Qui changeant les couleurs de sa robe d'opale, Me force à m'éloigner de vous.

Barthélémy Tisseur préfère les spectacles violents ; il lui faut le déchaînement de la tempête, le fracas du tonnerre, le flamboiement de l'éclair ; et il invite ses amis à contempler, avec lui. la nature dans ses puissantes convulsions :

Venez, nous monterons sur la montagne aride. Pour voir bondir l'orage en son domaine vide; Nous verrons de si près la couronne d'éclairs De cet esprit de Dieu qui marche sur les airs, Qu'il faut que le feu prenne à notre chevelure. Peut-être en ce moment de fièvre où la nature Agonise, en craignant son dernier jugement, Devant nos cils brûlés un éblouissement Va faire tournoyer en un flot d'étincelles Dans un cadre obscurci d'ombres surnaturelles. Un bal d'apocalypse, une ronde d'enfer De ces démons hardis qui sautent sur l'éclair.

Laprade, qui n'est pas encore initié aux sauvages beautés de la montagne, chante la plaine montbrisonnaise, où sont épars ses souvenirs d'enfance, on l'étang du Forez.

MX EN l834 ! LA POÉSIE 93

dans lequel il voit le symbole de son propre cœur, « plein d'ombre et d'immobilité » :

Et moi, je suis enfant des plaines vaporeuses Où le soleil est terne et le brouillard épais, J'ai grandi sans clarté sur des rives brumeuses, Aussi je suis resté triste comme un marais...

Et lorsque les forêts s'effeuillent à la bise, Pendant ces jours d'automne où tout semble pleurer, Où la nature entière avec lui s'harmonise, Autour de mon étang je viens souvent errer.

Là, je rêve tout haut, et le pluvier sauvage Me répond par ses cris et fuit vers l'autre bord; Je suis l'homme qu'il faut au pâle paysage ; Avec sa triste voix, ma voix triste est d'accord *.

Ainsi Laprade préludait à ce naturalisme qui lui a été souvent reproché, et qui, en définitive, reste le caractère le plus original de sa poésie ; car il est, avant tout, le poète de la nature : en face du monde extérieur, il a connu les extases et les ravissements d'une âme, qui se perd au sein de l'immortelle Cybèle et de la vie végétative.

Cette poétique était déjà en 1 834 celle d'Enjalric, qui disait :

La nature est mon livre, elle est sublime et belle, Et toujours je l'entends qui me parle et m'appelle,

Elle me dit : viens dans mon sein.

Des sommets radieux monte un brillant cantique, Du fond de la vallée au parfum balsamique

S'élève l'hymne aérien.

Que trouveras-tu donc dans les livres des hommes? Leurs images ne sont que de pâles fantômes,

Leurs tableaux n'ont point de couleur.

Ecoute du matin la brise harmonieuse, Qui chante dans les bois comme une voix pieuse,

Si tu veux inspirer ton cœur...

1 Ma Plaine et V Etang ont paru dans la l\ovne du Lyonnais de 184.'? (t. XTII, p. 5 et a65).

g4 LE ROMANTISME EN PROVENGE

La nature, c'est là qu'est toute poésie,

C'est là qu'est la beauté! c'est là qu'est le génie,

C'est là qu'est la voix du Seigneur!

L'art aux contours étroits s'enseigne dans l'école; Mais l'hymne étincelant, l'hymne de feu qui vole,

Ne peut s'élancer que du cœur!

Les poètes romantiques ont connu, même ailleurs que dans leurs vers, tous les orages de la passion ; leurs cris d'amour, ardents, forcenés, ont parfois aujourd'hui des résonances indiscrètes, et les moralistes patentés leur reprochent d'avoir obéi exclusivement aux suggestions de la sensibilité et d'avoir glissé aux pires désordres.

Les étudiants d'Aix ont vibré d'enthousiasme aux décla* rations brûlantes d'Hernani et de Dona Sol, ou rugi de fureur aux tirades emportées d'Antony, et pourtant ils n'ont pas mis l'instinct à la base de leur vie morale et n'ont pas préparé la ruine de l'âme française.

Un jour, la chronique aixoise enregistrait un scandale piquant : un étudiant du cénacle, le plus timide de tous, enleva la fille d'un pair d'Angleterre. Quel début ! Ses amis étaient stupéfaits : « Et moi, disait Gaszynski, qui, voyant son chapeau toujours enfoncé sur la tête, l'appelais la bouteille bien bouchée. — Le bouchon a sauté », répliquait Paul de Magnan.

L'aventure, cependant, ne se dénoua pas ainsi qu'un cinquième acte romantique : nos amoureux s'étaient enfuis et avaient cherché un refuge à la fontaine de Vaucluse, comme pour se mettre sous le patronage de Pétrarque et de Laure. C'est là que les gendarmes les rejoignirent, et... les séparèrent : « Ce qui est comique, écrivait Gaszynski à Laprade, c'est que notre amoureux, comme on dit et ce

aix en i834 : la poésie 95

que je crois, n'a pas touché la serrure de la vertu anglaise ». Il est vrai que Gaszynski n'a pas le courage d'approuver tant de réserve : « C'est vertueux, si tu veux, ajoute-t-il, mais fastidieux. Selon moi, si j'étais ravisseur de femmes, je ferais le scélérat jusqu'au bout ; autrement on est ridicule. » Quoi qu'il en soit, l'histoire prouve qu'on peut être romantique et respecter l'amour.

Ainsi faisait Laprade, qui suppliait une jeune fille de ne pas s'éprendre de lui, le poète déjà mort aux rêves de pureté, d'innocence et de bonheur :

Peut-être on vous a dit que le cœur du poète Est un vase de baume, un encensoir de fête,

Tout prêt à s'enflammer; Vous avez voulu voir dans le mien, jeune fille; N'allez pas plus avant ; ceux de notre famille

Ne savent point aimer!

Ils poursuivent toujours des visions étranges, Songes déifiés qu'ils prennent pour des anges,

Et des mondes meilleurs; Rêvant un miel plus doux que celui de l'abeille, Quand le bonheur est là qui leur chante à l'oreille,

Ils écoutent ailleurs !

Leur front creuse et pâlit la poitrine qu'il touche; Leurs lèvres brûleraient sur votre fraîche bouche

Les baisers innocents; 11 faut un zéphyr vierge au lys qui vient d'éclore; Cherchez, comme la vôtre, une âme neuve encore,

Jeune âme de seize ans.

Enfant, si vous saviez que de noires pensées, D'espoirs morts au milieu des peines entassées,

Fantômes pleins d'effroi, Vos yeux, comme le jour pour des oiseaux funèbres, Ont réveillés, et fait voler dans mes ténèbres,

Vous auriez peur de moi.

N'étalez pas ainsi, près de mon hiver sombre,

Votre printemps vermeil, vos rayons sur mon ombre,

Cessez un jeu fatal; Que ce soit doux penchant, caprice, moquerie, Ne me regardez plus ainsi, je vous en prie,

Vous me faites trop mal.

Barthélémy Tisseur ne parlait de l'amour qu'avec respect, et il avait mérité d'être appelé par ses amis : « une raison pétrifiée ». Toutes ses lettres sont chastes, et, dans sa conduite, il apportait des scrupules de délicatesse et de noblesse, queLaprade lui-même combattait : « Je suis dégoûté, écrit-il le 23 mars 1 834, de tous ces jeunes gens qui ne me parlent jamais que de leur amour physique et sensuel ; d'autres, qui font les amoureux platoniques et qui s'en vont se prostituer; ceux-ci hypocrites, ceux-là criminels à face ouverte. J'ai besoin de voir Vaucluse et d'évoquer Pétrarque et Laure. »

Ce pèlerinage d'idéaliste, il l'accomplit, et quelques mois plus tard, retrouvant dans un album des fleurs cueillies à Vaucluse, il laissait aller sa rêverie vers cette « fleur du ciel » qu'on appelle l'amour, et il chantait :

On m'avait souvent dit : « L'amour n'est que chimère! Ombre d'ombre ou néant, ou bien souffrance amère, Il n'est que dans les sens. » — 0 mes maîtres, pardon, Votre élève incrédule ose répondre : Non!

Non, l'amour, ce n'est pas le sillage éphémère De l'étoile qui glisse et s'éteint sur la terre ; C'est l'étoile immobile et l'éternel rayon, Qu'on voit, toute la nuit, briller sur l'horizon.

Oui, quand la chair impure à la chair allumée Amasse seule au cœur une obscure fumée, L'amour ne peut surgir sous ce noir élément;

Mais l'amour vrai flamboie et n'a plus rien à craindre; Toute l'eau de la mer ne saurait pas l'éteindre; L'incendie agrandi brûle éternellement |

AIX EN l834 : LA POÉSIE ()7

Gaszynski lui-même, l'amoureux au cœur incandescent, composait cette chanson polonaise, d'un sentiment exquis :

A l'ombre du jardin, seuls vers la fin du joui- Deux amants s'égaraient en se parlant d'amour. Ils se parlaient de près d'une voix douce et tendre, Croyant qu'on ne pouvait les voir ni les entendre.

Mais la lune le soir, se levant sur le bois,

Surprit le jeune couple et recueillit sa voix,

Et redit mot à mot à l'étoile brillante

Les serments du jeune homme et les vœux de l'amante.

Et l'étoile envoya dans un tremblant rayon Leurs dires au ruisseau qui coulait au vallon, Et ce calme ruisseau dans sa longue plaintive Murmura les secrets des amants à la rive.

Et la rive les dit à l'écho voltigeant, Et l'écho les jeta sur les ailes du vent, Et le vent frais du soir égaré sur la plage Les dit au rossignol qui chantait au bocage.

Et la harpe des nuits, chantre au brillant gosier, Oiseau musicien, perché sur un rosier, Révéla le secret, sans le vouloir peut-être, A la mère appuyée au bord de sa fenêtre !

Nous voilà loin des marécages pestilentiels, où le romantisme aurait conduit l'amour. Ainsi la note sentimentale a souvent retenti dans les vers de nos jeunes poètes ; presque toujours, elle éclate, vibrante de jeunesse et de fraîcheur. X'est-il pas naturel que dans cette Provence, où la belle pécheresse a reçu le pardon de ses égarements de cœur, l'amour s'épure, se spiritualise, et retourne à son essence première, la vertu ?

Les romantiques avaient mis à la mode, au théâtre et dans le roman, les plaidoyers en faveur des courtisanes, et cet état d'esprit a semblé immoral. N'exagérons pas : ce paradoxe n'est pas plus condamnable que tant d'accès de

pitié qui nous émeuvent, nous, modernes, pour ces déséquilibrés et ces demi-fous, à qui nous réservons des trésors d'indulgence.

Oui, Victor Hugo blesse notre instinct moral, quand il fait dire par Didier à Marion Delorme :

Mon amour t'a refait une virginité.

Et pourtant, nous sommes émus à la lecture de ces vers de Jean Tisseur, intitulés Compassion, et portant en épigraphe la parole du Christ : « Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre » :

Elle aimait à pencher sa tête pâle et blonde, A laisser vaguement ses rêves s'égarer.

J'avais pour ses douleurs une pitié profonde, Je pleurais devant elle en la voyant pleurer.

Car même aux courts instants de volupté folâtre, Dans ses yeux bleus toujours une larme tremblait : Telle aux flancs transparents d'une coupe d'albâtre, Découle lentement une goutte de lait.

Seigneur! ayez pitié de cette infortunée! Sa robe est demeurée aux buissons du chemin, Et de toutes les fleurs qui l'auront couronnée, Pas une sur son front ne restera demain.

Vous savez bien comment, brins d'herbe détachée Par un souffle fatal du chaume paternel, Elle roule semblable à la feuille séchée ! Seigneur ! quand ferez-vous souffler un vent du ciel ?

0 Seigneur, sauvez-là ! Seigneur, prenez son âme, Ou laissez-moi ravir au céleste foyer Un seul grain d'encens pur, un seul charbon de flamme, Pour en toucher sa lèvre et la purifier!

11 ne faut sur son front qu'une goutte féconde De votre sang tombant des clous de votre croix... N'avez-vous pas ouvert vos bras pour tout le monde? N'avez-vous pas pour tous prié Dieu par trois fois?

Page 1