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Barthélémy lui-même approuvait ces vers de son frère, et il lui rappelait le mot d'un jeune avocat, disant, le 14 mars, à la police correctionnelle d'Aix, dans le procès d'une femme publique : « Quoi qu'en dise la société, cette femmelà est la plus chaste des femmes » ; il ajoutait : « Il pourra se faire que cette femme tombée se relève, que la boue remonte au ciel transfigurée en rosée. Une femme est belle, et la beauté, c'est le bien incarné, c'est le bien à sa plus haute puissance, et pourtant cette femme belle va faire du mal sans le savoir, et sera peut-être la cause de bien des pleurs ; c'est le mal qui sort du bien; mais, d'un autre côté, le bien sort aussi du mal, et c'est là le jeu mystérieux de la Providence de mêler ces deux trames dans le monde. »
Naïveté, dira-t-on, mais cette naïveté n'ébranle pas les bases sociales. Aussi bien nos poètes ont aussi chanté la famille et les joies pures dont elle est la source ; Edouard de V**, marié et père de deux enfants, peignait en ces vers dédiés à Laprade son bonheur :
Mettre au cœur d'une femme et son âme et sa vie, Suivre en paix son chemin, appuyé sur son bras, Et, soit que le vent gronde ou ruisselle la pluie, S'endormir sur son sein aussitôt qu'on est las ;
Boire aux sources de sa tendresse Quand le malheur s'appesantit, Et sous la main qui nous caresse Sentir la main qui nous guérit...
Sentir sous les rayons de ses chastes paupières, S'émouvoir tout notre être, au gré de sa beauté; Eveiller dans son sein d'ineffables mystères, Sceller tous ces bonheurs dans son cœur enchanté...
Entendre murmurer sur ses lèvres aimées
Des soupirs incomplets, des songes indécis,
Des paroles, que l'homme encor n'a pas nommées,
Des mots sacrés d'amour, par l'amour seul compris,
Mon Dieu î c'est être heureux !
Riqi lOTucr a
Les poètes romantiques ont vécu par l'imagination, et parfois aussi en réalité, dans les pays exotiques, où ils sont allés à la découverte de parfums, de lignes et de couleurs inconnus.
Gomment des Provençaux n'auraient-ils pas subi la fascination de l'Italie ? Scipion du Roure qui vient de parcourir la péninsule en tous sens, rapporte à ses amis des descriptions pittoresques, qui enflamment leur imagination ; aussitôt Elzéar Pin évoque pour son ami Laprade la vision de la terre privilégiée, où la renaissance de l'art a laissé son sillon lumineux :
Oh ! contempler ce ciel si brillant et si pur,
Ce ciel inspirateur qui baigne son azur
Dans les flots de FArno. — Aller poser sa tente
Dans ces champs, où, proscrit, on vit errer le Dante,
Où le drame divin jaillit de son cerveau !
Visiter de Byron la seconde patrie,
Cette terre nourrice et mère du génie,
Qui fut toujours des arts l'asile ou le berceau !
Oh! vivre de passé, d'extase et de prière
Devant ces souvenirs, ces chefs-d'œuvre pieux
Dans le bronze fondus ou sculptés sur la pierre,
Peints sur toile ou taillés en marbres précieux!...
Gaszynski, le fils du Nord brumeux et rude, est séduit par les douces perspectives de l'Italie : il envie Scipion du Roure d'avoir, d'un œil de poète, regardé les monuments des Césars, les coupoles de Michel- Ange, les tombeaux de Canova, les madones de Raphaël et les jeunes filles de Guido Reni *. Pour lui, dont la première jeunesse est passée,
1 Mais il n'oublie pas, le fier Polonais, que l'Italie est aussi la terre bouleversée par les orages de la politique et par les révolutions. Il interroge
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et dont le cœur ne s'ouvre plus à l'amour, « comme une rose aux rayons du soleil », l'amante qu'il rêve n'est plus une femme « aux yeux bleus, à la chevelure d'ébène», mais l'Italie, la prestigieuse Italie : Italiam! Italiam!
« Belle Florence! Rome antique! quand verrai-je vos musées et vos monuments gigantesques? Quand loucheraije le marbre qui couvre le tombeau du Dante?
«. Quand dans la belle Venise qui vogue sur les flots comme une Sirène, assis dans une noire gondole, m'endormirai-je aux doux sons des barcarolles? »
La magie de l'Orient, dont Chateaubriand et Lamartine avaient révélé les splendeurs, agit vivement sur nos jeunes poètes, et Elzéar Pin fait le rêve d'un pèlerinage au sanctuaire de la foi catholique :
Oh! visiter les lieux où vit le souvenir
Des paroles du Christ, lancer sa blanche voile
Sur les mers d'Orient, et suivre cette étoile
Qui devance toujours le pieux voyageur
Qui va pour adorer le berceau du Seigneur!
Ouvrier de salut, ainsi que Lamartine,
Fouiller la terre sainte et prendre en ses rayons
Ce qu'il y reste encor de semence divine
Pour le faire germer au cœur des nations!
Redire sur Sion les psaumes du prophète,
Et retremper sa foi dans les eaux du Jourdain,
Scipion du Roure dans un sonnet écrit en polonais, et dont voici la fin traduite par lui :
« Dis-moi si le peuple qui habite l'ancien sol romain a conservé le cœur de ses ancêtres? S'aperçoit-on par ses paroles que les fers de l'esclavage lui pèsent? et quand viendra l'heure du réveil sera-t-il prêt pour le combat?
« A Naples, au milieu des fêtes du Carnaval, le peuple raconte-l-il quelquefois l'histoire de Masaniello, et, se souvenant du passé, rougit-il de honte?
« A Palerme, parle-t-on de la vengeance de Procida ? et à Modène, les jeunes gens vont-ils dans la nuit aiguiser leurs poignards sur le seuil ensanglanté de la maison de Menotti? »
Aux heures de tourments, d'angoisse et de tempête Prier comme Jésus sur le sacré jardin, Lorsque sous l'agonie, il inclinait la tête ! Sous la croix de douleur gravir le Golgotha, Et monter en esprit où son âme monta !
Les visions de l'épopée polonaise étaient particulièrement en honneur au cénacle d'Aix : Gaszynski traduisait ces fiers poèmes, où Famé d'une race était enclose, et qui, tout frémissants de patriotisme, tout pénétrés de mysticisme, consolaient sur la terre de l'exil ses pauvres compatriotes. Un jour, au cénacle, il fit sensation, lorsqu'il lut son propre poème, intitulé la Route de Sibérie :
Voyageur! sur ce sol foulé par les martyrs,
Sol humide de sang, sonore de soupirs,
Où remplissant du czar les ordres arbitraires
Les hommes au grand cœur marchaient à leurs Calvaires;
Les vois-tu devant nous, tous ces fantômes blancs
Surgir à l'horizon, s'approcher à pas lents?
Comme des pèlerins égarés dans leur route,
Ils courent au hasard; ils nous parlent, — écoute!
Lepoète anime successivement le désert, le nuage, le vent, qui font retentir le désert de neige de leurs plaintes lugubres; la Ribitka, ce redoutable véhicule de la relégation, parle à son tour :
Voyageur! bien sinistre esL mon bruit, et ma trace
Dans les plaines de ces déserts, Amenant des martyrs, je passe et je repasse
Comme un corbillard des Enfers.
Oh! jamais je n'entends de douces chansonnettes.
Ni vois un signe de bonheur, Car ceux que je transporte ont les lèvres muettes,
Et l'amertume au fond du cœur!
Et bien souvent, trompé par leur morne silence,
Leur front livide de chagrin, L'aigle, flairant la mort, du haut des airs s'élance,
Demander sa part du festin.
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Quel tableau! quel crescendo d'horreur et de colère, quand l'aigle blanc et les morts chantaient, eux aussi, leur chant de désespérance, et que le poète s'arrêtait sur ces vers :
Le soleil s'est couché, la nuit nous enveloppe,
Voyageur! reprenons le chemin de l'Europe,
Et sur l'extrémité de ce désert sans bords
Récitons tous les deux la prière des morts.
Oh! mon cœur est trop plein, et mon âme souffrante
Ressent tous les regrets de la patrie absente,
Et je ne puis venger mes frères bien-aimés,
Car les tyrans sont forts, — et mes bras désarmés!
L'épopée polonaise vivait ainsi au cœur de ces jeunes hommes, qui, Français de naissance ou d'adoption, communiaient dans les plus nobles souvenirs de gloire, de liberté et de poésie. Il est touchant de voir les étudiants d'Aix s'unir aux Polonais, le 24 décembre, pour accomplir avec eux le rite national, et manger le gruau traditionnel. Laprade se leva, et, pendant qu'il lisait son ode : A des proscrits, bien des yeux se mouillèrent ; il disait, le jeune poète :
Quand Paris fera signe à sa sœur Varsovie
Qu'il est temps de chasser aux ours de Moscovie;
Que, l'arme sur l'épaule et la giberne au flanc.
Vous suivrez à grands pas le drapeau rouge et blanc;
Qu'aux oreilles du tzar une brise française
Ira faire gronder l'ardente Marseillaise;
Que des mines du Nord, oisives désormais,
Les voix arriveront, chantant l'air du Trois-Mai;
Lorsque vous partirez, mes soldats, mes poètes,
Jeunes gens aux yeux bleus, douces et blondes têtes,
Cœurs naïfs et puissants, fleurs et bronze à moitié,
Lions pour la bataille, anges pour l'amitié;
Quand Dieu vous conduira libres, sans autre maître,
Pour venger tous vos morts... et pour mourir, peut-être!
Le moins digne entre ceux qu'alors vous choisirez,
Oh! frères, n'est-ce pas que vous m'emmènerez?
Vous savez! je ne suis qu'un poète qui rêve;
Je n'ai pas, comme vous, tiré l'éclair du glaive;
Enfant, qui n'avais plus rien de chaud que le cœur,
Lorsque vous combattiez, je mourais de langueur;
Je ne sais pas comment je ferai mon étape,
Mais l'ardeur restera, si la force s'échappe.
Allez! je n'aurai pas besoin de l'éperon,
Le jour de la mêlée, à l'appel du clairon!
Frères! sur un caisson, sur un affût, qu'importe!
Pourvu que dans son camp la liberté m'emporte;
Qu'on me jette à l'avant, à l'arrière, partout,
Mais qu'à votre pays je donne un sang qui bout!
Vous me trouverez bien un vieux sabre, une enseigne,
Un tambour oublié près d'un soldat qui saigne,
Et, le signal donné, devant la ligne en feu.
Je vous battrai la charge, en criant : Gloire à Dieu !
Et puis, lorsque en plantant votre aigle rajeunie
Sur le dernier rempart où meurt la tyrannie,
Une dernière balle, en me frappant au cœur,
Fera partir mon âme avec un cri vainqueur;
Mon poète, et vous tous qui reviendrez de France,
Vous que j'ai tant aimés dans vos jours de souffrance,
Et nos frères d'ici qui parmi vous seront,
Pour adieu, vous mettrez un baiser sur mon front;
Dans notre saint drapeau troué par la mitraille,
Vous m'ensevelirez sur le champ de bataille.
Et quand vous chanterez vos chants de liberté,
Vous parlerez de moi, libre et ressuscité!....
Enfin, les étudiants d'Aix n'étaient pas disposés à suivre les enfants perdus du romantisme sur la voie des bizarreries et des extravagances. Le temps des truculences et des effarements du Philistin était passé; la province, qui retarde toujours sur Paris, mais dont le bon sens se guérit plus vite des excentricités et des paradoxes, rejetait les billevesées auxquelles certains adeptes de la jeune école s'adonnaient, dans l'atmosphère factice des cénacles parisiens. Guillibert faisait cette sage déclaration : « Le grand débat entre les classiques el les romantiques commence à se résoudre
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en un parti moyen, el (pour reproduire une expression triviale) en un juste- milieu, qui demande à l'un des émotions, à l'autre du sens commun, qui veut du neuf, mais du bon, et qui ne proscrit aucun genre, hors le genre qualifié par un axiome, qui est la meilleure de toutes les poétiques : Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux [ » . Nogent Saint-Laurens avait la spécialité de poursuivre de ses railleries les Jeune-France, qui remplaçaient le talent par l'excentricité; lisez cette esquisse spirituelle du jeune fashionable :
Tout jeune homme à la mode aime les tours gothiques, Il doit parler aussi peinture à ses amis, Il sait affubler l'art de quelques mots techniques, Vérité de dessin, vigueur de coloris...
Rodolpho — c'est son nom — proclame son goût pour toutes les bizarreries d'un art dévoyé :
Rodolpho, par-dessus tout, chérissait le drame,
Ce fantôme enroué, sanglant et demi-nu,
Hurlant un cri lugubre et dans sa coupe infâme
Remuant du poison de son poignard pointu.
Il aimait le bravo, d'Aulnay, M. de Guise,
Il portait une harbe épaisse à son menton ;
Lorsque entre deux pavés sa canne s'était prise,
Il disait : mort, enfer, ou malédiction!...
Au théâtre, il aurait voulu des femmes mortes
Par douzaines, avec orchestre de sanglots ;
Il était devenu comme ces matelots
Qui trouvent le goût d'eau sucrée aux liqueurs fortes.
Il blasphémait le ciel, il riait de l'enfer,
Il ne croyait à rien, n'aimait aucune femme;
Pour l'attendrir, sachez qu'il eût fallu qu'un drame
Lui raclât la poitrine avec un croc de fer!...
Les excès romantiques furent tournés en ridicule par
1 Revue Aptésienne, 11 janvier i835.
Iû6 LE ROMANTISME EN PROVENCE
Laprade lui-même, qui, le 12 février 1837, envoyait ce sonnet-charge à Tisseur :