‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 3 sur 37 · DEUX ÉTUDIANTS LYONNAIS A AIX · texte numérisé non relu

DEUX ÉTUDIANTS LYONNAIS A AIX

A l'âgedehuitans,Victorde Laprade fut mis comme interne au Collège Royal de Lyon : devant ces grandes murailles noires et ces fenêtres de prison, à l'aspect de cette « cave à faire pourrir des légumes », comme il disait, il souffrit. Ce fut un élève médiocre, obtenant à peine quelque accessit, redoublant ses classes, etchansonnant le maître d'études. Mais son professeur de rhétorique, Rabanis, lui révéla la beauté grecque : « J'ai senti, écrivait-il en 1879, ce que j'ai appris plus tard, que la liberté, que l'art, que la philosophie, que l'humanité datent de là. » Beaucoup plus profonde fut l'empreinte laissée sur le jeune élève de philosophie par l'abbé Noirot, cet incomparable professeur, « dont l'enseignement, a dit Laprade, a suscité les intelligences les plus actives et les plus distinguées que Lyon ait produites depuis longtemps ». Les leçons de ce maître ressemblaient à celles de Socrate : elles éveillaient l'esprit, habituaient au maniement et à la prise des idées, et, par d'adroites questions soigneusement enchaînées, conduisaient à des déductions logiques, à une conclusion progressivement lumineuse. « C'est lui, dit Laprade, qui le premier m'a fait connaître l'enthousiasme pour une idée. C'est lui qui m'a fait aimer la philosophie. »

A la fin de ses études, le jeune homme devait faire son droit à Paris et entrer comme secrétaire dans le cabinet de Chantelauze, garde des sceaux ; mais quelques jours avant qu'il fût reçu bachelier, le ministère Polignac tombait. Le père alors songea à renouer la tradition médicale de la famille ; mais ce fils était nerveux et faible, et la salle de dissection lui donna la nausée : « Mon père, a-t-il dit, jugea bientôt que mes pauvres nerfs, qui m'ont toujours tourmenté, étaient trop délicats pour des études aussi sévères et pour le séjour des hôpitaux. »

Sa santé un peu rétablie, il quittait Lyon, pour aller faire

son droit à la Faculté cTAix-en-Provence. En effet, à Lyon, cet enseignement n'était pas encore organisé, et Richard de Laprade savait que son fils trouverait auprès d'un magistrat aixois, M. de Magnan, son ancien condisciple de Tournon, un accueil amical et un nouveau foyer.

Barthélémy Tisseur naquit à Lyon, le 4 août 1812. Il était fils d'un marchand rouennier, établi rue Basse-Grenette ; sa mère, née Françoise Durafor, était la fille d'un maître ferblantier, riche et instruit, qui avait ses clients surtout dans l'aristocratie lyonnaise, et qui fut incarcéré pendant la Révolution.

Barthélémy était l'aîné de cinq frères, dont trois seulement vécurent : Jean, Alexandre et Clair.

Dans ce milieu de bourgeoisie dévote et austère, Barthélémy Tisseur eut une enfance peu choyée. « Les pères, dit Gœthe, dans Wilhelm Meister, ne veulent pas laisser voir aux enfants combien ils les aiment ; ils croient les maintenir dans les bornes du respect et de la modestie. » Jean Tisseur, le frère cadet de Barthélémy, s'empresse, après avoir rappelé ce trait des vieilles mœurs, d'ajouter : « Les seuls êtres qui nous aiment ici-bas avec un désintéressement absolu, presque divin, sont les pères et les mères. Dans toutes les autres affections il y a alliage de métal inférieur ; dans l'affection de ceux-ci, c'est l'or pur [. » Néanmoins, son frère et lui souffrirent dune éducation, dont l'élément principal était la crainte, et qui plia leurs jeunes années à un état de gêne perpétuelle, de contrainte et d'appréhension.

1 Poésies de Barlltélcmy Tisseur, recueillies par ses frères, Lyon, i885, p. x.

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