‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 24 sur 37 · PROMENADE A L'ÉTANG DE BERRE · texte numérisé non relu

PROMENADE A L'ÉTANG DE BERRE

Une noce aux Martigues

Aux vacances de Noël 1 833, Barthélémy Tisseur forma le projet d'aller à Berre.

Par un temps brumeux, qui est rare en Provence, il partit ayant à sa gauche des coteaux que Féloignement azurait, à sa droite, d'autres montagnes d'un blanc sale tachetées de thym, et laissant percer çà et là les arêtes du rocher qui leur sert de noyau. Il allait faire la conquête de cette terre de Provence montagneuse, calcinée de soleil, et ravagée par le mistral. Dans son imagination, il se plaisait à voir cette région couverte de ses lacs préhistoriques et de ses forêts anciennes ; il la ressuscitait dans son opulente fécondité et sa végétation luxuriante. Mais depuis la hache de César qui se leva la première sur la forêt druidique de Marseille, jusqu'à la hache de la Révolution qui rasa la dernière bruyère, la Provence a considérablement changé : ses collines, dépouillées de leurs arbres, n'ont plus arrêté les nuages, les eaux se sont évaporées, et aujourd'hui l'imagination seule peut lui restituer sa beauté primitive, et la repeupler des évocations du passé.

Le premier village qu'il rencontra fut Ventabren ; poudreux et vermoulu de vieillesse, il est perché dans un nid d'aigle, au haut d'un rocher. A la hauteur de Velaux, Tisseur rejoignit un chasseur, qui s'en allait à Berre, le fusil

sur le dos, la gibecière au flanc, l'eau à la bouche à l'odeur des macreuses qu'il tuait déjà par la pensée ; il ne voyait que macreuses, ne flairait que macreuses, n'entendait que macreuses, ne rêvait que macreuses; on eût dit qu'une fantasmagorie de macreuses sautillait devant lui, chatouillait son gosier, fascinait sa tête à le rendre fou. Il était du plus rare comique. Il fallait le voir, tirant la langue, la roulant mollement autour de ses lèvres, comme si elles eussent été encore grasses du jus de son gibier favori; puis il pressait la main contre sa gibecière et son fusil, et il souriait, enflait ses narines d'aise et de contentement.

Cependant la nuit tombait : les deux voyageurs arrivèrent à une vaste rotonde de pins, coupée en croix par des allées, dont l'une aboutissait à un château d'un aspect mélancolique ; auprès était une petite forêt de pins, taillés en pyramide, et qui se dessinaient confusément au crépuscule, comme la tombe d'un cimetière. Le chasseur avait oublié les macreuses pour les voleurs ; Tisseur était ému par ce paysage à qui tout donnait un aspect septentrionnal : la solitude, le château, les pins, leur frémissement, ces demi-ténèbres.

Une demi-heure plus tard, il était à Berre ; pendant que le macreusomane allait loger chez un ami, Tisseur se présentait à la porte de l'auberge, qui s'ouvrait sur un charbonnier et un bûcher sale et obscur. Il se demandait déjà si on y logeait des rats ou des chouettes, quand il pénétra dans une cuisine enfumée où la vue de six macreuses à la broche le réconcilia avec l'hôtel. Mais la battue du lendemain avait amené force voyageurs, et tous les lits de l'hôtel étaient retenus. On le conduisit chez une vieille femme toute ratatinée, à la figure hiéroglyphique, dont le langage patois exigeait un interprète. « Pouvez-vous me donner un lit ? demanda le voyageur — Combien êtes-vous, répondit gravement la vieille? — Vous voyez bien que je

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suis seul. — En ce cas je ne vous loge pas. — Pourquoi donc, Sibylle? — Voyez- vous, Monsieur, si vous étiez deux, vous payeriez chacun pour deux et mon lit serait quatre fois payé; j'ai scrupule à vous faire payer pour quatre; ainsi le lit restera vide ; vous voyez, Monsieur, j'ai de la conscience. » Le malheureux, ainsi éconduit, fut heureux de rencontrer une bonne àme qui lui otfritdeux planches étendues sur des chaises, avec une paillasse et des rideaux en guise de draps et de couvertures. Mais quand on a fait six lieues à pied, qu'est-il besoin d'une couche royale, pour dormir, et même aussi tranquille que Bonaparte dans son manteau de guerre la veille d'une bataille?

Le lendemain, Tisseur visita le village, ceint d'une muraille qui tombe *, aux rues d'ordures, et planté au bord d'un étang dont les vapeurs donnent annuellement la fièvre aux habitants, malgré les pèches bénies de saint-Césaire. Après avoir traversé une fabrique de soude et les salines, il assista à une ombre de battue; une soixantaine de barques étaient montées par des chasseurs et garnies de rameurs qui les faisaient voler sur l'eau en cadence. Etendue en ligne courbe, la flottille cherchait à pousser les macreuses vers quelque anse de l'étang, où il serait facile de les tuer, tandis que des barques détachées iraient recueillir le butin

1 Cette muraille valut à Berre une grande faveur au moyen âge. Un commandeur de l'ordre de Malte avait rapporté de la Terre Sainte une chemise de laine, merveilleusement fine, qu'il disait avoir été portée par la Vierge, le jour où l'ange lui dit : Ave Maria! A l'article de la mort, il légua cette chemise à la ville murée la plus voisine. Grande donc fut la querelle de tous les clochers du voisinage, en émoi d'un si précieux héritage : des experts, la toise en main, débattirent cette haute question. Elle fut solennellement vidée par l'archevêque d'Arles qui adjugea la relique à l'église de Berre. « Cet arrêt fut exécuté sur-le-champ, dit la chronique, et le procès-verbal en est déposé chez Pancrasse Sauveur, notaire en la ville d'Arles; depuis lors, les archevêques ont permis de l'exposer à la vénération des fidèles et y ont fait mettre l'authentique. »

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mort ou blessé. La manœuvre commença, les coups de fusil retentirent, sorte de combat en miniature; mais peu de macreuses tombèrent, car le vent qui avait soufflé toute la nuit, et qui, après une heure de relâche, avait repris toute sa violence, chassa bientôt toutes les barques dispersées, comme des coquilles de noix qu'un enfant jette au ruisseau.

Gomme le mistral rendait périlleuse la traversée de l'étang pour se rendre aux Martigues, Tisseur résolut de côtoyer l'étang. Il s'enfonça donc dans les rochers et parvint à Vitrolles, village qui, comme Ventabren, est perché sur un sommet ; mais son roc est plus isolé et plus élevé. Taillé en forme de cathédrale gigantesque, enrichi d'une dentelle de pierre que le temps et les orages ont ciselée, il est immobile avec ses deux tours de granit voisines du ciel, et supporte au milieu, comme sur le point le plus haut d'un triangle, un ermitage qu'on prendrait pour une croix dominant tout cet édifice de roches. Tisseur, pour atteindre l'ermitage, grimpa par un sentier aérien, à escaliers, comme par une échelle ; il passa sous quelques voûtes étranglées et tortueuses, où il fut obligé de se hisser par une chaîne de fer, et enfin il arriva sur le plateau. L'ermite parut, vêtu en capucin, caricature de ces grandioses figures de solitaires, se montrant à travers les siècles, portant la simplicité sur les lèvres, dans les yeux toutes les passions célestes, et sur le front, le rayon de Moïse.

Il visita la chapelle de l'ermite, et y goûta l'impression qu'éveillent ces oratoires bâtis sur les hauts lieux, où la pensée est plus profonde, l'émotion plus pure, et l'horizon de l'âme plus étendu.

L'ermite l'aida à monter par une petite fenêtre sur une terrasse: « Accrochez-vous à la margelle, lui cria-t-il, pour ne pas rouler dans l'abîme, et de là regardez ». Le spectacle était féerique : à droite, Berre, qui blanchissait sur un

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