‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 25 sur 37 · EN PROVENCE ! PROMENADE A L ÉTANG DE BERRE I I · texte numérisé non relu

EN PROVENCE ! PROMENADE A L ÉTANG DE BERRE I I

terrain sombre comme des toiles éblouissantes, sur un pré ; plus loin, Saint-Chamas, échoué sur le rivage ; en face, Istres, brillant au soleil, comme des coquillages roulés par la mer ; à gauche, Martigues ressemblant à un écueil ; Pennes et Marignanes, deux bouquets de diverses couleurs ; au-dessous, Vitrolles échelonné sur le rocher, et au-dessus un beau soleil enflammant la mer.

Tisseur redescendit dans la chapelle; les parois du vestibule étaient imprimées de noms qui se sillonnaient et s'embrouillaient dans leur multitude... Nomina stultorum parie tibus insunt.

Et pourtant la plupart des hommes aiment à inscrire leurs noms aux lieux rares qu'ils ont visités, sur les monuments qu'ils ne verront qu'une fois, ou qu'ils ont habités longtemps, à tous les lieux consacrés par leur beauté ou leurs souvenirs. On veut qu'un bois ou une pierre disent un jour : « Il est passé ici telle argile ayant tel nom. » Ce besoin de transcrire un nom n'est qu'une forme de cet instinct d'immortalité qui tourmente les mortels éphémères, qui fait graver à l'Egyptien des hiéroglyphes sur la base de l'obélisque de Louqsor, à Chateaubriand son nom au sommet de la pyramide de Chéops. Derrière un tableau qu'il retourna par hasard, Tisseur lut cette inscription : Maria et Joseph ; au-dessus : nunc et semper ; au-dessous cette autre parole de l'Ecriture : Beati qui amant, avec la date de i832 ; deux amants étaient venus dans cette chapelle, ils avaient prié, puis confié de mystérieuses paroles à une pierre cachée par un tableau. Nunc et semper, songea Tisseur; puissent-ils avoir répété longtemps le mot! Mais y a-t-il quelque chose d'immortel ici-bas, même l'amour? Lui, qui n'était pas Chateaubriand, s'abstint d'écrire son nom sur ces tablettes d'immortalité, qu'un coup de pinceau suffit à effacer.

Marignanes possède les restes d'un château qui appar-

tenait aux seigneurs du lieu ; Tisseur, pour le visiter, s'adressa au notaire, qui l'habitait. Il admira les beaux vestiges du passé, surtout, dans deux chambres, des poutres toutes ciselées, armoriées, enrichies de dorure, de bronze, de dessins; des soliveaux à ramages d'or, de vermillon, d'azur; de grandes peintures mythologiques, encore bien conservées ; les murs chargés de boiseries et de faisceaux d'armes dorées ; et, autour d'une cheminée immense, soutenue par des cariatides, à moitié dégradées, son imagination évoqua les pages et les varlets, le chapelain et la marquise, le jongleur récitant sa douce complainte d'amour. Tisseur recueillit sur les lieux une curieuse anecdote sur Mirabeau, dont la première femme était une demoiselle de Marignanes. Souvent il la faisait monter à cheval, et luimême, assis sur un autre cheval, il fouettait les deux montures de sa cravache, jusqu'à ce qu'il ramenât sa femme au château, poudreuse, essoufflée, suante : il la jetait sur un lit pour l'étreindre de ses voluptés : ce fait fut une des causes qui motivèrent la séparation de corps que M1,e de Marignanes poursuivit à Aix contre son mari. Mais Tisseur oublia ce trait de sensualisme révoltant, pour ne voir que le tribun, avec sa face bouffie, son âme dans ses yeux, sa tête grosse de ses rêves d'indépendance et de révolution, et sa forte main capable de battre en brèche une royauté que, plus tard, il voudrait maintenir, mais en vain.

De Marignanes, Tisseur côtoya l'étang, qui n'est que la mer introduite dans l'intérieur des terres par le délroit de Caronte : à droite, il avait la chaussée, attribuée aux Romains, et recouverte de sable mobile qu'y apportent les vagues ; à gauche, une suite de rochers dont les sommets brisés se découpent en sillages, en cheminées, en tours, ou en processions de capucins. Devant lui, un seul nuage voilait le soleil incliné, divergeant deux rayons vers le ciel, tandis que les

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nuages, caravanes ailées, brunissaient leurs flancs ou se déchiraient en lambeaux de feu.

La nuit était venue, quand Tisseur entra dans le village des Martigues ; deux petites filles, à qui il demandait la direction de l'hôtel, lui répondirent : « Entrez d'abord chez nous ; il y a bal ce soir. » Tisseur se souvint que le bal hebdomadaire des Martigues était une curiosité ; il entra, mais il n'y éprouva pas grand plaisir, quoique les danseuses fussent dignes de leur réputation de beauté.

Une surprise plus intéressante l'attendait : la personne qui lui donnait un lit lui proposa de l'accompagner dans une fête de famille, un mariage chez des gens du peuple. Là, Tisseur vit un spectacle très curieux.

Aux Martigues, déjà les anciennes mœurs provençales commençaient à s'effacer; l'uniformité de la mode, le prosaïsme moderne remplaçaient les romantiques coutumes des aïeux. Mais le chef de famille qui mariait sa fille ce jour-là était un des vieillards qui les avaient religieusement conservées. Tisseur se fit raconter les cérémonies patriarcales et symboliques, qui accompagnaient le mariage célébré suivant la tradition des anciens paysans provençaux.

Le matin le jeune homme était allé à cheval chercher sa fiancée, l'avait fait monter en croupe derrière lui, tandis que ses parents les suivaient, au son d'instruments de musique, et avec des cris de joie. Des communes les plus isolées, où les traditions ont plus de vigueur, étaient venus les cousins et les amis; et maintenant une cinquantaine de convives entouraient la table, croisant leur conversation provençale qui, aux oreilles du Lyonnais, rendait comme un accord mystérieux. Les vieux étaient là, avec leurs propres habits de noces, ridés comme eux, poudreux, mais gardés précieusement pour les grandes solennités de la vie ; les jeunes gens, dans leurs costumes neufs, présentaient un

contraste pittoresque et touchant : le passé et le présent, les ancêtres et la postérité, les souvenirs et les espérances. Au haut de la table était la novi, merveilleusement timide, et toute brillante des bijoux qu'elle avait reçus, scintillants sur son spencer noir de velours. On avait servi le raito (capilotade d'anguilles). Deux nappes superposées l'une sur l'autre avaient déjà été enlevées ; sur la dernière on avait placé les poumpos, gâteaux à l'huile, quand le père se levant brisa un morceau de pain et le fit circuler, pour qu'il s'arrêtât à la jeune fille la plus sage, celle qui devait se marier la première. Le morceau de pain, lou courchoun, symbole de sagesse et de bonheur, arriva entre les mains d'une jeune Arlésienne, à la figure romaine, à la chevelure pressée dans un bandeau de velours noir couronné d'un double nœud ; celle-ci le reçut, en rougissant, aux applaudissements de tous les convives ; on but alors le saouvo-cristhian, liqueur composée d'eau-de-vie et de grains de raisins, et on chanta. C'était une chanson de mai, qui se chante pendant le mois de mai, où la superstition ne permet pas aux Provençaux de se marier, mais où les jeunes gens plantent des mâts devant la maison rustique de leur fiancée, avec un bouquet au bout; dans cette chanson, le sentiment est personnifié par une fleur, suivant une tradition héritée, dit-on, des Sarrasins.

Voici le couplet de la déclaration :

lèu vous presènti, bello, la ferigoulo ; Sabés qu'elo es hello en touto ouro, Encaro mai quand es flourido :

Vous eimarai touto ma vido.

[Belle, je vous présente le thym, Vous savez qu'il est beau en toute heure, Mais plus encore quand il est fleuri; Je vous aimerai toute ma vie.]

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