EN PROVENCE : PROMENADE A L ETANG DE BERRE I I Q
Une crainte effleure la pensée de l'amant :
Iéu vous presènli, o hello, la viôuletto : Sias dins moun couer touto souleto, Mai pèr iéu sérié doulourous Se dins voueste couer n'i 'avié clous.
[Belle, je vous présente la violette
Vous êtes dans mon cœur toute seulette,
Mais pour moi serait douloureux,
Si dans votre cœur il y en avait deux (amants).]
Un couplet de plainte vint ensuite :
Iéu vous presènli, hello, lou roumaniéu, Que lou malin vous lou cuiéu E que lou sèr vous lou pourlàvi Pèr vous prouva que vous eimavé ; Mai, hello, se ni ei mas plus iéu, Rendés-me moun gai roumaniéu.
[Je vous présente, belle, le romarin, Que le matin, pour vous, j'ai cueilli, Et que le soir, je vous ai porté Pour vous prouver que je vous aimais.
Mais, belle, si vous ne m'aimez plus, moi, Rendez-moi mon joyeux romarin.]
Enfin, un plaisant vint, au grand scandale de plusieurs,
chanter le couplet de la rupture :
Jeu vous presènli uno malo d'ourtigo :
Bello, serès plus moun amigo, Vési quavès trou de pounchoun , Maridas-vous eni un cardoun.
[Je vous présente une touffe d'orties; Belle, vous ne serez plus mon amie, Je vois que vous avez trop de pointes, Mariez-vous avec un chardon1.]
1 Trois de ces couplets (le premier, le deuxième, le quatrième) concordent à peu près avec le texte des Aubades de Mai (Aubado maienco) que Mistral a recueilli et publié dans son journal, VAioli, n° 48 (27 avril 1892). Le troisième couplet manque à Mistral ; il a deux vers de plus que les autres. Je dois ces renseignements à l'obligeance érudite de M. Jules Ronjat, qui a bien voulu veiller à la correction de ces textes provençaux.
Enfin la table fut levée ; les jeunes gens sortirent pour reparaître bientôt , vêtus d'une tunique blanche , fort courte, passée sur leur pantalon et ornée de nœuds et de rubans ; un joueur de galoubet et de tambourin donna le signal de la danse : les jeunes filles armées de quenouilles, et les jeunes gens de fuseaux, commencèrent un quadrille, les danseuses filant en cadence, les danseurs tournant les fuseaux, et les symétriques mesures se brouillaient et se débrouillaient avec aisance. Puis on plaça au milieu d'eux une perche, du haut de laquelle pendaient des cordons et des tresses de toutes couleurs : chacun des danseurs s'empara d'un des cordons, puis s'éloignant de manière à ce que, tendus, les cordons et les tresses fissent un cône parfait, ils sautaient en cadence, et nouaient des chaînes successives enlaçant régulièrement les cordélos, qui recouvraient la perche d'une natte à carreaux correspondants et diversement colorés ; puis, dansant en sens contraire, ils défaisaient leur ouvrage. Ce furent aussi les vieilles danses des aïeux, vives, pittoresques, naïves, auxquelles n'aurait pas convenu l'harmonie de l'instrumentation moderne ; mais le galoubet, cette espèce de fifre sauvage, et le tambourin, espèce de tambour long à peau flasque et battue sourdement par une seule raquette, aidaient l'imagination à rétrograder de plusieurs siècles dans le passé. Jeux purs et simples, vous remuiez plus doucement les cœurs de ces villageois que les bals, où s'étalent des épaules nues et blanches, irradiées à la lumière des lustres ! Tisseur se retira, délicieusement impressionné par ce spectacle original, et il méditait, en se couchant, la parole d'un vieillard de la noce : « Les novi n'éteindront point leur lampe, parce que celui qui l'éteindra mourra le premier ; elle brûlera jusqu'au matin, si la mère de la mariée ne vient pas l'enlever. »
Le lendemain, Tisseur fit le tour des Martigues, cette
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Venise de la Provence, qui, humble villageoise, baigne ses pieds dans l'eau, comme la Venise de l'Italie, qui se mire dans l'Adriatique. Pour jouir de la vue sur l'étang de Berre, il monta sur le rocher des Trois-Frères, et se souvint de ce que rapporte la chronique : un fermier avait trois fils, l'un aveugle, l'autre borgne, le dernier ayant les deux yeux. Celui-ci, à la mort du père, fit pour lui une part énorme, une médiocre pour le borgne, une toute petite pour l'aveugle ; mais le ciel ne permit pas cet injuste partage, et les trois tas de blé furent changés en rochers. La moralité de cette chronique n'est pas apparente, mais les Martigaux interrogés n'en savent pas davantage, ils répètent ce qu'ils ont appris. Du reste, les Martigaux ont une réputation de simplicité proverbiale : en Provence, on raconte d'eux mille inepties, où les ânes sont toujours pour quelque chose. C'est un Martigal croyant que son âne a avalé la lune, et voulant la faire rendre à tempêtes de seringues ; c'est un âne qu'un Martigal étrangle, en le pendant à une corde, parce qu'il voulait lui faire manger un chardon au sommet d'un clocher. Les Martigaux sont dans le Midi ce que sont dans le Nord les Champenois. Pourtant la Champagne a donné naissance à La Fontaine ; Martigues s'enorgueillit d'avoir produit Gérard Tenques, fondateur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Le lendemain, sur l'étang de Berre où le vent soufflait avec violence, Tisseur goûta la volupté d'une promenade sur une barque, que le mistral agitait en tous sens ; à l'entrée du port, il monta au sommet de la tour carrée, dans la lanterne du phare, et s'emplit les yeux d'immensité, pendant que son esprit méditatif songeait à ce phare, « immobile à tout vent, veillant à toute nuit, pareil à la conscience au milieu des tempêtes morales, espérance du ciel placée aux confins d'une autre vie ». Puis une tartane, sortie par le gros temps, pro-
pice à la pêche, consentit à le prendre à son bord, et sept heures durant il vibra d'un enthousiasme romantique et sincère : caché derrière la voile, il entendit le sifflement du vent, il admira la mer agitée et fumante, qui fouettait les flancs du navire, mouillait de pluie le tiers de la voile ; à la cime de chaque vague il croyait voir le dos de neige d'un agneau qui se noie, et cette forêt palpitante de toisons blanches lui semblait un troupeau candide et sans fin nageant au sein des mers.
Il fallait rentrer à Marseille. La diligence était passée ; Tisseur se mit en route, seul, à pied. La lune brillait au ciel, au milieu d'un champ d'azur, agathe cristalline, veinée de lait ; la nuit, délicieusement belle, apportait la fraîcheur et le délassement. Dans l'obscurité, il aperçut les Pennes, sur la gauche, au sommet d'une colline, comme une ville suspendue, aérienne, fantastique. Elle semblait trembler aux feux de la nuit, et on eût dit que ce mystérieux ébranlement produisait le carillon des cloches qui annonçait l'heure de la prière. Dans un hameau, sur le bord de la route, Tisseur entra dans une église ; le prêtre, tourné vers les fidèles, donnait la bénédiction, pendant qu'un chœur de jeunes filles chantait :
Amablo e glouriouso maire
D'aqueste adourable garçoun, Pèr que lou ser viguen coume lou deven fabre, Proutegis-nous, toujour, toujour, navèn hesoun.
[Aimable et glorieuse mère
De cet adorable garçon, Afin que nous le servions bien comme nous devons le faire. Protège-nous toujours, toujours, nous en avons besoin.]
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