‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 29 sur 37 · EN PROVENCE : D AIX A ARLES I 1J · texte numérisé non relu

EN PROVENCE : D AIX A ARLES I 1J

poussière, et sur la Durance un brouillard d'eau ; le vent ne se faisait plus sentir dans cette vallée, où de nombreux chênes verts tranchaient sur l'aridité des rochers.

Au bout du vallon, ils quittèrent leur guide, et traversèrent dans une plaine les canaux de Boisgelin, de Craponne, d'Arles, d'Istres, de Saint-Chamas ; enfin, ils arrivèrent à Lamanou, gracieusement situé au bas d'une montagne. Lamanou, fier du château de son seigneur, des cinq canaux qui arrosent ses pieds, des arbres qui tapissent son rocher, s'étend plaisamment au soleil, avec sa petite église et une tour à colombier. Sur la crête de la montagne, les rochers se disposent en un amphithéâtre, qui est bordé intérieurement de grottes, ouvrages que dans le pays on attribue aux Sarrasins.

En longeant le canal Boisgelin, nos voyageurs atteignaient, vers le soir, Orgon. Leurs yeux étaient occupés à considérer les médiocres ruines d'un ancien château qui couronne le village, et surtout la voûte hardie d'un canal, qui traverse la montagne de part en part, lorsque, tout à coup, surgissent des gendarmes qui leur demandent leurs passeports. Nos jeunes gens les avaient oubliés à Aix. « Suivez-nous chez M. le Maire. » Dix minutes après, ils entraient dans un mauvais taudis. Un homme déjà âgé, nu jusqu'à la ceinture et coiffé d'un bonnet blanc, était occupé à pétrir de la farine : c'était M. le Maire d'Orgon. Il essuya la pâte de ses bras, ôta son bonnet et donna gravement audience aux deux prévenus. Allaient-ils voir un autre Reboul ? Hélas ! non, c'était un véritable briocheur en bon sens et en administration. Il ne savait que répondre aux gendarmes. Enfin, après une demi-heure de conciliabule, et surtout de silence, les voyageurs obtenaient leur élargissement.

Le lendemain, après trois heures de route, ils entraient à Saint-Rémy : là, près d'une chaîne de roches, ils virent

un arc de triomphe, dont le fronton était presque entièrement abattu, et dont les colonnes étaient brisées par places ; ainsi mutilé, il était fier comme une tête découronnée ; la tradition n'a pas conservé le nom du triomphateur qui passa sous ces arceaux.

A côté, se dressait un tombeau de plus de cinquante pieds d'élévation. « Pensée profonde ! dit Tisseur, placer le tombeau d'un grand près de son arc triomphal ! le monument de mort coudoyant le monument de gloire ! Rome a- t-elle voulu donner à l'avenir la traduction matérielle de l'exemple vivant qu'elle donnait à ses contemporains, quand l'esclave, monté près du triomphateur, mêlait des injures aux applaudissements de la foule ! » Le tombeau avec son piédestal, sa niche ouverte à quatre cintres, et sa rotonde à colonnes, dominait et semblait écraser l'arc de triomphe. Le temps même avait pris le parti de la mort contre la gloire : il avait abattu le fronton de l'arc et brisé ses colonnes : le tombeau, il l'avait laissé intact !

Et comme si, à côté de la voûte triomphale, un tombeau antique n'était pas assez pour en faire sentir tout le vide, voilà que les modernes avaient placé dans le voisinage un établissement de fous !

Laprade et Tisseur visitèrent cette maison où les malades étaient soignés surtout par les airs mélodieux que jouait un orgue.

Tisseur murmura à son ami les vers & Hernuni :

... Car la musique est douce.

Fait l'àme harmonieuse et, comme un divin chœur, Eveille mille voix qui chantent dans le cœur.

On leur dit aussi que, le dimanche, les fous dansaient au son de cet orgue. Des dames et des demoiselles de Saint- Rémy, possédant toute leur raison, venaient danser avec

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