‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 4 sur 37 · DEUX ETUDIANTS LYONNAIS A AIX I I · texte numérisé non relu

DEUX ETUDIANTS LYONNAIS A AIX I I

Le milieu lyonnais ajoutait encore à celte compression morale : dans ce prodigieux amas de maisons, toutes grises et uniformes, le soleil ne se risquait qu'avec peine, et encore répaisse couche de brouillard rendait-elle ses rayons pâles et décolorés. Un historien de Lyon, qui est aussi un artiste et un poète, a peint fortement cette tristesse native de l'âme lyonnaise : « Quand les brumes d'hiver enveloppaient la ville, c'était, après la longueur des nuits, la pesanteur des jours ternes, la lampe allumée trop tôt... un peu de ciel gris au bord des toits ; en bas la boue noire, les passants affairés, vies repliées, vies encloses, derrière les petits carreaux troubles dans la monotonie du labeur et du rêve *. »

Barthélémy ne goûtait de réelle détente qu'à Sainte-Foy, dans la maison de campagne où ses parents allaient passer le dimanche, et que lui-même habitait aux vacances. La vue était magnifique : à ses pieds, il apercevait la presqu'île de Perrache et le Rhône et la Saône, qui s'embrassaient comme deux amants ; à sa gauche, Lyon se découvrait avec ses grandes maisons grises, ses quais et ses clochers ; dans le lointain, la plaine dauphinoise inondée de lumière et, à l'horizon, les Alpes étincelantes, plutôt devinées que vues. Le murmure de la ville montait assoupi vers le coteau de Sainte-Foy : c'était quelque chose de recueilli et de calme, qui s'épandait à la fois sur le paysage, sur les harmonies de la nature et sur le sentiment rêveur dont l'âme de Barthélémy était comme pénétrée.

« Qu'il soit enfant de douze ans ou étudiant, a dit Jean Tisseur, je revois Barthélémy, au fond de ma mémoire avec une attitude grave, réfléchie. »

Ce n'était pas qu'il manquât de feu et d'impétuosité,

1 E. Vingtrinier, le Paysage de Lyon. VAme lyonnaise, dans la Grande Revue. x6 novembre 1906.

mais cette véhémence intérieure attendait, pour s'émouvoir, des motifs sérieux, et. peu en proportion avec les impressions ordinaires d'un enfant ou d'un adolescent. De bonne heure, il eut un sentiment de la justice si exigeant que ses plus grandes colères lui venaient contre ceux, condisciples ou maîtres, qui la transgressaient : un jour, à la pension Aynès, où il étudia de 1825 à 1828, il fut révolté par les coups qu'un jeune professeur en soutane distribuait sans compter à un élève ; aussitôt il quitte les rangs et sermonne vivement ce maître fouettard, digne de YOrbilius plagosus qu'Horace a maudit. A la maison des Minimes, où il passa l'année 1828- 1829, il se prit à relever les commentaires, inconvenants à son gré, dont un professeur accompagnait ses recommandations de ne pas jeter les yeux sur les jeunes filles du pensionnat voisin, rencontrées à la promenade. Barthélémy entrait dans la vie en Don Quichotte, redresseur de torts, paladin de la justice et de la vertu.

Il fit sa philosophie au petit séminaire de l'Argentière, et ne passa au Lycée de Lyon que le temps imposé par les règlements universitaires à tous les élèves de l'enseignement libre qui aspiraient au baccalauréat. L'incomparable discipline de l'abbé Noirot agit à peine sur l'esprit, d'ailleurs peu malléable, de Barthélémy; au contraire, la philosophie de l'Argentière, « avec son dogmatisme formaliste, ses appareils syllogistiques, ses thèses latines d'éthique, de théodicée, d'ontologie, fortement liées les unes aux autres ». donna à cette intelligence vigoureuse une certaine raideur de dialectique, une âpreté de raisonnement, une manie de classification, dont elle fut, pour ainsi dire, ankylosée. Il faut l'entendre s'applaudir des leçons qu'il vient de rédiger sur les principes , les idées générales, les principes absolus ; intrépide constructeur de thèses, il n'hésite pas à discuter le système de Lamennais, et il se demande si c est le

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critérium, ou les sources, ou les moyens de la certitude que renverse l'auteur de YEssai sur V indifférence. Ce jeune philosophe, tout hérissé de syllogismes, se promet, avec volupté, de travailler à éclaircir la doctrine de la certitude quand il sera bachelier, et de disserter sur la différence qu'il y a entre le plaisir et le bonheur.

La vie, cependant, n'allait pas tarder à ouvrir des baies dans cet esprit, ainsi muré dans la prison de la dialectique. Sorti de l'Argentière en i832, Barthélémy fut placé chez un avoué de la rue Saint- Jean, en attendant que son père prît une décision sur son avenir.

En contact avec les hommes et la vie moderne, Barthélémy tourna sa passion intérieure vers la politique et la littérature.

A cette époque, la France, et Lyon, particulièrement, souffraient encore de cette crise, dont les trois glorieuses avaient été l'explosion violente, et qui se continuait après l'établissement de la monarchie bourgeoise. Barthélémy, élevé dans un milieu légitimiste, n'avait aucune tendresse de cœur pour le juste-milieu : « Le prince d'Orléans, écritil, continue son voyage dans le Midi ; s'il entend quelques flatteuses harangues, il a été obligé d'en écouter deux qui ont dû lui porter un rude coup. Dans la première, celle des Toulonnais, il est dit que les événements du Midi, de l'Ouest et de la capitale jettent un poids écrasant dans la balance : c'est Vépée de Brennus rompant Valliance et rappelant les Romains a eux-mêmes. »

Au carnaval de i832, le Gouvernement, désireux de prévenir les désordres qui couvaient à l'état latent, avait interdit de se masquer : « Certains malins, remarque Barthélémy, disent qu'il n'y a pas besoin de masques, quand le mezzo termine en porte un si lourd. »

L'arrestation de Chateaubriand, de Fitz-James, de Hyde de Neuville, compromis dans l'affaire du prétendu

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Conseil de régence, lui paraît une faute ; il souhaite que la Vendée renaisse au calme, et que l'équipée de la duchesse de Berry tourne court : « Puisse la guerre civile, écrit-il, s'éteindre dans ces contrées, puisque de quelque côté que soit la victoire, c'est toujours le sang français qui coule. » Les agitations de Paris lui semblent grossies par la police, qui sait se donner le mérite de la répression : « Il paraît, écrit-il, que nous avons passé de l'ère des émeutes à l'ère des conspirations. Car, en huit jours, voici, dit-on. deux grandes conspirations. Ce sont ces maudits carlistes, ces républicains aux bonnes intentions, mais aux mauvais moyens, qui nous ont valu cela. Oui, c est une conspiration républico-carliste , ou encore carlo-républico-bonapartiste, une œuvre des affamés de tous les partis... M. Gisquet, plus fin qu'un renard, avait posté des piquets de cavalerie

Sur ce pont de Paris, qui, malgré sa vieillesse, Fièrement porte un nom exprimant la jeunesse.

« Heureuse, lumineuse idée !... Enfin, Louis- Philippe est sauvé, et le bal des Tuileries n'a pas été troublé. »

Après tout, rue des Prouvaires, il y avait des émeutiers ; mais que penser de la conspiration de Notre-Dame, un mois plus tôt, de cette « quasi-émeute, dans les nuages, autour de la cathédrale » ? Le bourdon s'était mis en branle, ou plutôt,

S'éveillait de lui-même et sonnait les alarmes.

C'étaient sept individus, armés d'allumettes... Les faubourgs commençaient à s'éveiller aussi. Mais le Times, qui reçoit des communications d'un journal officiel de Paris, avait publié l'émeute deux jours avant son arrivée.

En fait de conspirations, un Lyonnais avait le droit de se montrer difficile : Barthélémy avait vu, aux tristes journées de décembre i83i, les ouvriers descendre de la Croix-

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