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EN PROVENCE : EXCURSION A LA SAINTE-BAUME I \ I

de Et je ne sors pas de là ! Pendant lont le voyage on no fit pas usage d'un autre vocabulaire; les noms réels avaient été abdiqués sur l'autel de la devise révolutionnaire.

Chacun faisait assaut de bêtise, et cela était d'un heureux augure : les rires n'allaient pas tarir pendant toute la durée du trajet.

Donc Ou la mort traînait consciencieusement Et je ne sors pas de là, quand le ciel, si bleu au départ, se couvrit de nuages; le vent avait changé et la pluie tomba. S'arrêter! personne n'y songeait! Ou la mort en fut quitte pour faire six lieues d'une seule volée sans se rafraîchir autrement qu'à la pluie battante dont les auvents de peau pouvaient à peine garantir les voyageurs. Le tonnerre se mit à retentir bruyamment, les éclairs semblaient coup sur coup raser la barbe de Ou la mort, et, au milieu de ce fracas épouvantable, on chantait dans Et je ne sors pas de là, de manière à faire chorus avec le tonnerre.

L'homme se plaît à voir les maux qu'il ne sent pas,

s'écria Tisseur, qui faisait à Delille l'honneur de lui emprunter la traduction du célèbre vers de Lucrèce.

Pour lutter contre l'orage, le citoyen Fraternité, autrefois Laprade, improvisa une interminable histoire : les délicieuses aventures du tyran Furioncroupe, et de Madame sa femme, la princesse Briscambrille ; l'auteur déroulait, pour le plus grand plaisir de son auditoire, les péripéties de l'amour du beau Bibiroulof pour la susdite Briscambinlle; le nain Fricoteur, la fée Diamantine, le magicien Crikmocrok venaient jouer leur rôle comme dans toute histoire moyenâgeuse qui se respecte : la luxuriante richesse de l'imagination de Laprade ne tarissait pas en inventions burlesques.

Unité proposa de faire des vers, qui seraient inscrits sur

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le registre des trappistes de la Sainte-Baume ; on se mit à l'œuvre, et bientôt quatre magnifiques quatrains étaient achevés, dont le premier était ainsi conçu :

Frères, sur ces rochers, où, loin d'un monde impie, Sur ses ailes de feu l'esprit vous enleva, Vous êtes à l'abri sous le grand parapluie Que vous tient Jéhovah!

La pluie tombait toujours ; l'improvisation poétique fut renvoyée au lendemain et le citoyen Fraternité lut deux ïambes de Barbier; mais le jésuite Unité, qui déjà avait été effarouché par quelques descriptions de femmes dans Briscambrille, manifestait déjà toute son horreur pour les idées anarchiques du poète des ïambes, lorsque la voiture fit son entrée dans le village de Saint-Maximin.

La pluie avait cessé ; les voyageurs se hâtèrent du côté de l'église, dans laquelle ils s'attendaient à saluer une merveille du style gothique. Leur admiration ne fut pas déçue : à l'aspect du vaste vaisseau de l'édifice, des fenêtres innombrables dont il était percé, Tisseur dit à Laprade : « On se croirait à Lyon, à l'église de Saint-Nizier. » Quelques vitraux étaient encore colorés aux bordures; au-dessus de l'autel, sur la fenêtre du fond, planait un Saint-Esprit, les ailes étendues. La hardiesse de la voûte attira leurs regards ; comme il n'y a point de tribunes, les piliers leur parurent s'élancer plus sveltes et plus dégagés. Il régnait dans cette église un peu de ce jour mystérieux et sombre qui s'harmonise si bien avec la foi catholique et qui, rampant sur les parois immobiles, semble en faire jaillir en écho une harmonie invisible et céleste, comme autrefois le soleil levant prêtait à Memnon une voix divine.

Tous s'accordèrent à juger que le chœur était magnifique ; mais Tisseur fit observer que ce chef-d'œuvre était déplacé; car la barrière qui le sépare de la nef est telle-

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ment embrouillée de patientes sculptures qu'il est presque impossible de voir au travers : « Regardez, continuait- il ; cette barrière, élevée à la hauteur des boiseries, est comme un mur de vingt pieds qui couperait l'église en deux; au temps des bénédictins, cette enceinte impénétrable à la vue se justifiait pour isoler les religieux; le laïque qui assistait aux offices pouvait, en collant ses yeux contre les portes, voir errer quelqu'une de ces ombres, et par moments, entre deux feuillages, distinguer un bout de manteau blanc qui passait et repassait. Mais aujourd'hui les moines ont disparu et la barrière est sans objet. »

Ils pénétrèrent dans l'intérieur et admirèrent de nombreuses sculptures : entre chaque stalle, un tableau de la vie de Jésus-Christ est représenté dans une couronne ; sur quelques coudoirs reposaient des chiens en bronze, dont le contact parut à leurs doigts d'une fraîcheur délicieuse.

A leur entrée dans le chœur, ils aperçurent, adossés contre les stalles de la barrière, quelques blancs fantômes, qu'ils prirent pour des prêtres, les uns absorbés dans une pieuse méditation, les autres, récitant le chapelet, dans un murmure confus de prières montant des lointains de l'édifice. Tisseur s'approcha silencieusement de ces apparitions, les fantômes s'évanouirent ; il ne resta plus que quelques rayons du jour réfléchis sur le poli des stalles. Il revint, et dit à ses amis : « Vous croyez que ce sont des prêtres? — Parbleu, répond l'un deux, nous les voyons prier. » Et telle était l'illusion, que, pour se convaincre de leur erreur, ils furent obligés de venir plus près.

Ils s'extasiaient devant les dimensions de l'orgue majestueux de cette église, lorsqu'un des jeunes gens dit : « Je connais à Saint-Maximin un organiste amateur ; je vais aller le chercher; attendez moi ». Quand il revint, l'amateur invité à essayer ces touches retentissantes, monta à la

tribune et bientôt un torrent de musique roula sous ces solennels arceaux : c'était tantôt quelque chose de doux, comme le murmure de l'abeille, ou du ruisseau dans la prairie ; tantôt la voix éclatait avec des sonorités de trompette ; on eût dit que toutes les harmonies de la terre et du ciel s'étaient réunies dans ce buffet d'orgue et formaient un concert universel ; au risque de détruire l'enchantement, Laprade, à mi-voix, récita les vers des Feuilles d'automne:

Ce fut d'abord un bruit large, immense, confus,

Plus vague que le vent dans les arbres touffus,

Plein d'accords éclatants, de suaves murmures,

Doux comme un chant du soir, fort comme un choc d'armures

Quand la sourde mêlée étreint les escadrons,

Et souffle, furieuse, aux bouches des clairons :

C'était une musique ineffable et profonde.

Ils ne quittèrent pas l'église, sans visiter la grotte souterraine, où reposent des reliques de sainte Madeleine. Aucun d'eux ne songeait à mettre en discussion l'authenticité de ces reliques, ni la véracité de la tradition, qui veut que Madeleine ait abordé en Provence ; les cigales qui chantaient dans la Provence de 1 834 étaient moins ironiques que leurs sœurs d'aujourd'hui. Le jésuite rappela le pieux récit transmis de génération en génération à travers les siècles : lors de l'invasion des Sarrasins, pour sauver les reliques de Madeleine, on les transporta de son tombeau d'albâtre dans le tombeau de saint Sidoine ; et une fois les Sarrasins définitivement expulsés de Provence, on se mit à la recherche du tombeau de saint Sidoine, qu'on savait avoir été caché dans la terre aux environs de Saint-Maximin. Charles II, roi de Sicile et comte de Provence, vit en songe que ce tombeau était auprès d'un certain houx. Aussitôt on se mit à sa recherche et enfin on trouva le sépulcre avec les reliques de la sainte, comme l'attestait un acte que les

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