‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 33 sur 37 · EN PROVENGE : EXCLUSION A LA SAINTE-BAUME · texte numérisé non relu

EN PROVENGE : EXCLUSION A LA SAINTE-BAUME

Dominicains avaient enterré avec le cadavre. Depuis ce temps, Saint-Maximin fut en grande vénération, et Charles II y fit bâtir une église, à l'endroit même où la sainte avait élé découverte ; les reliques furent ensuite distribuées dans la chrétienté et la chapelle souterraine ne contenait plus que la tête de Madeleine, un de ses bras et le noli me tanyere, c'està-dire ce fragment de chair rendu incorruptible, alors que Jésus toucha l'oreille de Madeleine. Nos étudiants virent le noli me tangere détaché de la tête, enfermé dans une ampoule, alors que la tête était conservée dans un bocal de verre, enfermé lui-même dans la tête d'un buste doré de la sainte.

Le sacristain leva le masque doré, et la tête de Madeleine apparut, noire, usée, hideuse ! « Est-ce donc là la blonde Madeleine ? soupira Tisseur. 0 mon Dieu ! pourquoi les saintes partagent-elles avec nous la laideur de la tombe ? Que ne fais-tu rayonner sur leurs reliques ton auréole lumineuse ? » « Voilà donc, reprit un des jeunes gens, cette figure que souillèrent d'abord les baisers de l'impudeur, et que Jésus purifia d'un de ses attouchements ? O femmes ! restez pures, pour ne pas avoir à pleurer ! Et vous, pécheresses, ne sacrifiez plus l'amour aux sens, mais les sens à l'amour, afin qu'il vous soit dit : Vos péchés vous sont remis, parce que vous avez beaucoup aimé ! »

Il était huit heures du soir, quand nos jeunes gens se mirent à table, devant un feu pétillant. « Nous bûmes, nous rîmes, nous chantâmes, écrivait Tisseur, et un Italien de passage à Saint-Maximin, un de ces Italiens qui se recommandent à votre bourse et à votre goût pour la musique, pénétra dans notre salon et nous chanta, accompagné de sa guitare, plusieurs morceaux de il Barhiere, de sorte que les oreilles et le palais étaient charmés tout ensemble ; c'était voluptueux. »

Au dessert, le citoyen Fraternité se mit à réciter des vers

l46 LE ROMANTISME EN PROVENGE

d'amour de V. Hugo, et le jésuite Unité prétexta le sommeil pour nepas en entendre davantage ; il se coucha. Les citoyens Fraternité, Liberté, Egalité, qui étaient dans une même chambre, ne parvinrent pas à s'endormir ; au bruit qu'ils faisaient, l'hôtel entier se réveilla, et, à deux heures du matin, Ou la mort fut attelé à Et je ne sors pas de la, et trotta dans la direction de Nans.

Une sorte de torpeur s'était emparée de nos forcenés voyageurs et ils remarquèrent à peine la colonne qui s'élève sur la route à l'endroit où la tradition dit que Madeleine, portée par les anges, s'arrêta, alors qu'avant de mourir elle allait se confesser à l'évêque Maximin. Le ciel avait beau dépouiller ses nuages, tous, dans la voiture, furent silencieux, jusqu'au moment où le soleil parut à l'horizon ; ils arrivaient à Nans. Là, ils laissèrent leur équipage, et munis de leurs provisions, ils commencèrent l'ascension de la Sainte-Baume.

Sur le piton d'une petite montagne, à gauche, ils virent les ruines de l'ancien village de Nans, et le contraste était singulier des maisons neuves que l'on venait de quitter, et de ces masures, de ces pans de muraille abandonnés.

La montagne de la Sainte Baume ne paraît pas si élevée qu'elle l'est en réalité : elle est en effet à deux étages, ou plutôt ce sont deux montagnes entassées l'une sur l'autre, de sorte qu'en montant, le sommet de la première, séparée delà seconde par un grand plateau, disparaît derrière celleci. Mais des touristes de vingt ans ne calculent pas les dislances ; bientôt ils avaient laissé derrière eux les dernières masures accroupies sur ces montagnes, et auprès desquelles ils avaient vu avec surprise des fragments de statues de marbre ; ces indices d'une civilisation raffinée, côte à côte avec ces maigres chalets, formaient un contraste bizarre.

Page 1