EN PROVENCE : EXCURSION A LA SAINTE-BAUME I
Comme ils approchaient du premier échelon de la montagne, ils pensèrent aux trappistes ; les uns ramassèrent un bouquet de genêts pour le leur offrir et les citoyens Fraternité et Egalité furent sollicités de préparer des vers. Enfin arrivés au premier plateau, ils découvrirent le dernier sommet, au bas duquel s'étendait un beau bois; là où finit le bois et où commencent les roches arides perpendiculaires, blanchissait le presbytère de la Sainte-Baume : plus près, sur le plateau, le couvent des trappistes se dessinait pareil à une grange. Assis sur un rocher, ils déjeunèrent; et Laprade lut les vers qu'il venait d'improviser :
0 frères, vous veillez sur ces rochers sublimes, Temple que le Seigneur a bâti de ses mains, Pour offrir jour et nuit, prosternés sur leurs cimes, Les pleurs et les vœux des humains.
Oh! pour notre rançon, sur un autel propice, Frères, vous répandez votre sainte douleur; Un martyr (sic) volontaire est le pur sacrifice Que vous présentez au Seigneur.
Arrachant sans regret tout espoir de ce monde, Vous brisez tout désir à vos pieds abattu ; Ce que vous rejetez de vos cœurs comme immonde Serait pour nous une vertu.
Ah! n'oubliez jamais ceux qu'entraîne l'orage Loin de ce Dieu que vous adorez à genoux; Tandis que nous luttons, pour nous donner courage, 0 mes frères, priez pour nous!
D'une commune voix, ces vers furent admirés et jugés dignes d'être inscrits sur le registre des trappistes. Moins heureux furent ceux de Tisseur qui débutaient ainsi :
Faut-il vous plaindre, ô mes frères?., jamais! Nous sommes bien vos frères en nature, En prière, en combats, en désirs, faux ou vrais, Frères en même Dieu, frères en pourriture Mais non pas vos frères en paix!...
L'expression de « frères en pourriture » choqua beaucoup ; Tisseur, convaincu que ses vers manquaient d'harmonie, de clarté, et même de poésie, n'insista pas. Il se contenta de dire, comme on approchait du couvent : « Prenez garde à une déception. » Mais déjà le jésuite courait à la porte, et d'un air grave se préparait à saluer le trappiste portier, lorsqu'apparut un frère balayeur, espèce de caricature, qui, à la demande des voyageurs, répondit qu'il n'avait pas reçu l'ordre de faire visiter le couvent : les trappistes avaient abandonné leur maison de la Sainte- Baume, jugée trop modeste et trop insuffisante, et le Frère marron, sale, crépu, remonta l'escalier et laissa les jeunes gens tout mystifiés. Diable ! qu'allait-on faire des improvisations poétiques ?
Ils reprirent leur marche et longèrent le cimetière des Trappistes. « Venez voir, cria Laprade, il n'y a plus de fosse ouverte attendant le premier cadavre ; ce ne sont plus que des herbes avec des croix blanches grossières et sans inscription. » En s'approchant, ils virent aux quatre coins de l'enceinte, bâtie en pierres sèches, et à hauteur d'appui, quatre petites croix, et, sous chacune d'elles, deux os de mort en croix. « Ce ne sont pas comme ailleurs des os peints sur du carton, observa Tisseur, mais de véritables os de mort, d'authentiques fémurs, tout blanchis au soleil ! Mes amis, une croix dans un cimetière ne suffit pas pour des trappistes ; la terre qui recouvre un cadavre ne laisse pas assez bien pénétrer à travers sa poussière des pensées de mort ; il faut que les os mêmes du cadavre soient exhumés de terre, pour une éternelle et sainte profanation ; ainsi les restes du trappiste disent encore aux frères : Pendant ma vie, je vous ai édifiés ; je veux, après mon trépas, vous édifier encore ! »
Le petit cortège s'engagea d'abord dans la forêt aux essences riches et variées, qui expire au bas de la muraille
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de pierre immense et abrupte; c'est comme une ceinture de beauté mise à l'âpre montagne.
Puis, par des sentiers suspendus dans les airs, ils s'élevèrent au plus haut point du rocher, au-dessus du blanc presbytère de la Sainte-Baume, bâti au flanc de la barrière rocheuse.
Au détour d'un sentier, le pied de Laprade heurte une énorme croix de chêne, qui gisait à terre ; il appelle Tisseur, et les deux amis soulèvent le fardeau sacré : « C'est là-haut, dans l'azur, qu'il faut le planter » s'écrie Laprade. Mais le sentier était rude, et la chaleur accablante ; qu'importe ! toute la petite bande unit ses efforts, et l'œuvre s'achève :
Vers le sommet choisi, sous un ciel tout en flammes, A travers les rochers, trois heures nous montâmes, Non sans reprendre haleine et sans tomber souvent; Alors un livre aimé nous criait : En avant! Et la croix fut portée et parvint jusqu'au faîte1...
Un même cri jaillit de toutes les bouches : Quelle vue sublime ! Du sommet, ils découvraient, dans un rayon de six lieues, une campagne aride, sèche, sans arbres, sans maisons ; les montagnes inférieures ressemblaient à de légères vagues immobiles ; et partout l'aridité, une surface jaune et brûlée ; on eût dit l'Arabie Pétrée.
Au midi, la mer bornait le tableau avec son cercle d'azur ; la rade de Toulon, là-bas., ouvrait son aile aux navires .
De l'autre côté, les Alpes, couronnées de neige, étincelaient au soleil, radieuses, immobiles, comme des diadèmes suspendus dans les airs.
A leurs pieds, le bois qu'ils venaient de gravir leur semblait uni; la chaîne de Sainte- Victoire, qu'ils apercevaient
1 Jeunes fous et jeunes sages (1861), pièce de vers dédiée par Laprade à la mémoire de Tisseur.