‹ Le Romantisme en ProvenceChapitre 5 sur 37 · DEUX ÉTUDIANTS LYONNAIS A AIX I · texte numérisé non relu

DEUX ÉTUDIANTS LYONNAIS A AIX I

Rousse, avec des drapeaux noirs, portant la fameuse devise : Vivre en travaillant ou mourir en combattant. Dans l'étude où il travaillait, le premier clerc, nommé Antide Martin, qui devait s'acquérir un certain renom dans l'histoire des troubles politiques, racontait les graves événements dont il avait été le témoin et l'acteur ; et si son âme enthousiaste ne gagna pas Barthélémy à la cause des prolétaires, elle ébranla certainement ce qui pouvait lui rester de convictions légitimistes : Barthélémy avait vu tout ce qu'il y avait de dévouement naïf et généreux en cet homme, qui, marié et père d'une petite fille, s'exaltait à la perspective de la réforme sociale, au point d'écrire : « C'est cette idée qui m'occupe nuit et jour, et m'amène à désirer le sort du bâtard Antony, qui n'avait ni parents, ni amis, pour lequel tout était indifférent au monde, excepté Adèle, lorsqu'il l'eut connue, Adèle, pour la possession libre de laquelle il eût consenti à changer en minutes les années de sa vie... Adèle, pour moi, ce serait la République ! »

Plus encore que la politique, la littérature absorbait les loisirs de Barthélémy. La jeunesse lyonnaise était acquise à la littérature romantique : les magiques clairs de lune à'Atala et les abîmes émouvants de la mélancolie de René avaient enivré les adolescents, qui rêvaient d'une poésie vivante, pittoresque et colorée. Lamartine était venu donner des ailes à ces vagues désirs, à ces inquiètes aspirations : la nature, l'amour et Dieu, chantés par le poète du Lac, ÏÏElvire et du Crucifix, soulevaient les jeunes cœurs d'un grand élan vers l'idéal. Victor Hugo, à son tour, avait épanché le flot intarissable de ses images et, mettant au centre de tout son âme sonore, avait recueilli les harmonies éparses à travers les souvenirs du passé, les impressions du présent et les pressentiments de l'avenir.

En i83o, le romantisme avait cause gagnée dans cette

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ville de Lyon, où Chateaubriand avait trouvé comme une seconde patrie, où Lamartine avait promené sa paresse d'adolescent et ses années d'oisiveté féconde, où Victor Hugo était loué d'avoir « substitué aux couleurs usées et fausses de la mythologie païenne les couleurs neuves et vraies de la religion chrétienne f >;.

Barthélémy Tisseur s'enivrait de cette jeune poésie, et signalait à son frère Jean toutes les nouveautés littéraires, le Livre des cent-un, ou le Diable boiteux, auquel collaboraient toutes les illustrations romantiques, VEmeraude, et rennes au- duc de Bordeaux, « où, disait-il, la voix inspirée de M. de Chateaubriand, la strophe suave et harmonieuse de Lamartine, l'hymne religieux de M. Soumet étalent tour à tour les souvenirs, les espérances, les sentiments les plus purs et les plus touchants. »,

Une harmonie nouvelle de Lamartine est-elle publiée par les journaux (les Révolutions), Barthélémy se hâte de l'envoyer à son frère, et s'il n'approuve pas toutes les idées de ce poème, où Lamartine a mis déjà son libéralisme inconsciemment révolutionnaire, du moins il admire les images romantiques et éblouissantes :

Marchez! l'humanité ne vit pas d'une idée! Elle éteint chaque soir celle qui Ta guidée ; Elle en allume une autre à l'immortel flambeau; Gomme ces morts vêtus de leur parure immonde, Les générations emportent de ce monde Leurs vêtements dans le tombeau!

Tels étaient les deux jeunes Lyonnais, qui émigraient des brouillards du Rhône pour s'épanouir à la chaleur bienfaisante du soleil de Provence : ils étaient venus chercher à Aix, l'un, la santé, l'autre, les graves études du droit ; par surcroît, ils allaient y trouver la poésie.

1 F.-Z. Collombet, Cours de littérature, t. III, p. 141 (i833).

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