LA VILLE
Ses rues. — Ses monuments. — Ses églises.
Un soir, Laprade assistait, au parterre, debout, à une représentation de la Tour de Nesle. Un étudiant, qui le connaissait, lui présenta Tisseur : « Nous bavardâmes toute la soirée, écrira plus tard Laprade, et Dieu sait quelles monstruosités nous dûmes nous débiter l'un à l'autre à l'éloge d'Hugo, de Dumas, etc. Me trouvant romantique aussi échevelé que lui, et m'ayant vu en si bon lieu, Barthélémy n'eut plus peur de moi, et peu de jours après il me recevait dans sa chambre et me montrait plusieurs pièces de vers. »
Les deux étudiants se plurent ; Tisseur faisait en ces termes, à son frère, le portrait de son nouvel ami : « C'est un jeune homme bon, plus instruit que je ne me l'étais figuré d'abord, aux idées religieuses nobles, grandes et belles, connaissant et jugeant bien toute la littérature mo-
l8 LE ROMANTISME EN PROVENGE
derne ; par conséquent romantique » (16 janvier i834). De son côté, Laprade avait été séduit par la bonté et l'admirable modestie de Tisseur, et surtout par la fièvre de libéralisme et de poésie, dont ses moindres propos étaient échauffés : « Il était, a-t-il dit, encore plus romantique que moi, et plus révolutionnaire ; je m'en voulais un peu de ne pas pouvoir m'élever à ces hauteurs » (i 4 juillet 1881).
Ils se mirent à parcourir ensemble ces rues d'Aix, dont ils connaissaient les moindres détours, et à se confier les impressions d'art qu'ils ressentaient à travers cette vieille ville, toute auréolée de ses grands souvenirs. Ils ressuscitaient, dans leurs entretiens, l'époque des cours d'amour, quand les jeux divins de la poésie captivaient les imaginations ; ils magnifiaient à tour de rôle le bon roi René, ce doux rêveur, qui avait vécu sa vie comme un songe, et qui, accablé du poids de ses couronnes, lui, roi de Jérusalem, de Sicile, d'Aragon, de Valence, de Majorque, de Sardaigne et de Corse, duc d'Anjou et de Bar, comte de Barcelone, de Provence, de Forcalquier, de Piémont, n'avait aspiré qu'au titre d'artiste amateur, poète, peintre et musicien. La postérité se souvient-elle qu'il a été battu et fait prisonnier, qu'il a perdu des états, qu'il a transmis la ville d'Aix et la Provence aux mains incapables de Charles III ? Qu'importent ces contingences politiques ; le nom de René est béni en Provence, parce qu'il a protégé les lettres et les arts, et qu'il a enchanté l'imagination provençale de beaux rêves de poésie et d'amour.
Nos deux amis s'abandonnaient au charme un peu suranné, mais délicat et mélancolique, qu'offre une promenade dans les rues d'Aix : ils s'étaient épris de ces vieux hôtels, aux façades moroses et hautaines, mais si élégantes dans leurs lignes et si harmonieuses dans leurs proportions. A fouler l'herbe qui poussait entre les pavés, une piété leur
AIX EN l834 : LA VILLE 19
venait au cœur : ils marchaient à pas lents et discrets, pour ne pas troubler la quiétude recueillie de cette cité, lasse d'avoir traversé les siècles.
Des Lyonnais étaient prédisposés, pour ainsi dire, à goûter la beauté nostalgique de la vieille capitale découronnée. Cette parenté, qui les unissait à cette ville, où la nécessité des études les exilait, s'imposa plus nettement encore à leur esprit, le jour où Tisseur vit à la devanture d'un libraire le livre de Maurice Scève, Saulsaye, Eglogue de la vie solitaire, paru en i547, et réimprimé à Aix en 1829 par Pontier fils aîné. Il montra l'ouvrage à Laprade, et lui récita quelques-uns de ces vieux vers, où résonne un accent virgilien :
0 du Pasteur la très douce richesse!
Heureux repos eslongué de tristesse, Qui, en Hyver, Printemps, Automne, Eté, Nourrit en soy toute joyeuseté
Ils aimaient, aux heures de flânerie, à passer devant ces hôtels, aux portes monumentales, aux façades régulières et nobles, aux décorations distinguées ; ils savaient les noms des parlementaires qui les avaient construits, et y avaient enraciné des traditions d'honneur et de fierté. L'hôtel d'Agut, sur la place des Prêcheurs, retenait leurs regards, le soir, quand la lune caressait de ses rayons discrets les fines ciselures des mascarons et des lyres, dont la porte était ornée ; de l'autre côté de la place, face à la rue de la Porte-Saint-Louis, ils s'arrêtaient devant une grande maison, en pierres de taille, moins remarquable par son architecture que par le souvenir de ce Gaspard Dupérier, qui l'avait bâtie dans les premières années du xvie siècle, et dont le petit-fils, François Dupérier, vivra autant que les beaux vers de Malherbe :
Ta douleur, du Périer, sera donc éternelle ?
Et les tristes discours Que te met en esprit l'amitié paternelle
L'augmenteront toujours?
Laprade, qui, grâce à ses relations, avait été reçu dans plusieurs familles de l'aristocratie aixoise. dépeignait à son ami les escaliers d'honneur, aux rampes de fer ouvragées^ qui conduisaient à des appartements seigneuriaux 4 ; il disait sa surprise émerveillée, lorsqu'il avait été mis dans un salon en présence de tableaux de Jordaens, de Téniers, de Vanloo ; de dessins de Michel- Ange, de Claude Lorrain, de Boissieu ; de portraits de Mignard et de Rigaud, ou de collections scientifiques et artistiques, qui auraient fait l'orgueil d'une ville.
Il fallait voir nos deux amis flânant sur le cours, Laprade exultant de gaieté, se grisant de mots et de rêves ; Tisseur, grave et silencieux, écoutant et observant. Mais sur le cours ils étaient obligés de se mêler aux groupes d'étudiants et à leurs propos frivoles ; Tisseur, que les histoires de grisettes n'intéressaient pas, prenait son ami par le bras, et l'entraînait vers quelqu'une des places solitaires, qui, dans Aix, sont un asile toujours prêt pour la rêverie et l'intimité.
Le plus souvent, il prenait la direction de la place des Quatre-Dauphins : là, dans cette oasis de fraîcheur, ombragée à l'angle sud-ouest par un micocoulier, dont le tronc ne pourrait être embrassé que par trois hommes se tenant les mains, la conversation des deux Lyonnais se faisait plus
1 Le père de Mignet excellait à ces travaux de serrurerie d'art, si nombreux à Aix : « L'on s'y montrait récemment encore, dit M. Edouard Petit, la grille ouvragée qui fermait le beau cours dont parle le président de Brosses ; l'on peut y remarquer la rampe de l'hôtel de Gaumont et bien d'autres ornements qui le placèrent au premier rang parmi ses rivaux » (François Migntt, p. 6).