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amicale, et des banalités coutumières s'élevait jusqu'aux spéculations métaphysiques. Rien, en effet, ne scande mieux le rythme de la pensée que ces murmures cristallins sortis des eaux qui s'épanchent. Aix est, à cet égard, une ville privilégiée : sur les places, sur le cours, partout des fontaines, les unes monumentales, les autres plus simples, mais toutes versant l'ardeur d'un sol échauffé par les sources, et rafraîchissant une atmosphère trop embrasée des souffles brûlants.
Sur la place des Prêcheurs, qui est la plus belle d'Aix, quoique irrégulière, Laprade et Tisseur ne se lassaient pas d'admirer la fontaine dressée au milieu d'une allée de platanes : un obélisque supporté par quatre lions, et surmonté d'un aigle aux ailes déployées, imprimant ses serres sur le globe du monde. Cette fontaine, élevée en 1760 par un artiste aixois, Ghastel, offrait aux Lyonnais ses quatre inscriptions dues à un érudit local Saint- Vincens, et consacrées aux quatre personnages dont les médaillons ornent les faces : C. Sextius Calvinus, fondateur de la ville; Charles III, dernier comte de Provence ; Louis XV, sous le règne duquel le monument fut élevé, et Louis XVIII, le dernier comte titulaire de Provence.
Un jour qu'ils arrivaient sur la place de l'Hôtel-de- Ville, Tisseur dit à Laprade : « Sans doute, vous connaissez la bibliothèque ? » Laprade avoua que ses multiples occupations d'étudiant ne lui avaient pas encore laissé le loisir d'une visite à la fameuse collection de livres et de manuscrits léguée par le marquis de Méjanes : « Mais ajouta-t-il, je suis tout disposé à me laisser guider par vous au milieu de ces merveilles. »
Tisseur eut la joie de présenter à son ami un magnifique in-4 sur vélin, portant la date de i458, et qui contenait les Heures enluminées de la main même du roi René. Ils virent
aussi le Traité des gages de batailles ou Livre des tournois que le roi René composa vers i45o ; une cinquantaine de planches reproduisaient les cérémonies d'un tournoi, et les notes explicatives,, rédigées par le roi René, faisaient revivre ces luttes, expression brillante des goûts de nos ancêtres pour la galanterie, la guerre et la gloire : « Icy après comment le Roy d'armes ayant le drap d'or sur l'épaule et les deux chiefs paints sur le parchemin et aux quatre coings les quatre escussons desdiz juges, crie le Tournoy, et comment les poursuivans baillent les escussons des armes desdits juges à tous ceulz qui en veullent prendre. »
Laprade et Tisseur visitèrent les églises d'Aix : Sainte- Madeleine, Saint-Jean, Saint-Sauveur.
L'église de la Madeleine, bâtie en 1703, sur l'ancienne chapelle des Frères Prêcheurs, les intéressa par les tableaux qu'elle contenait, une Nativité de Mignard, le Saint Louis à genoux sur des nuages de Vien, une Annonciation de J.-B. Vanloo ; à la sacristie ils virent la tableau gothique qui représente une bizarre Annonciation : « La scène, écrit Tisseur, se passe dans une église ; la Sain te Vierge est dans la tribune de l'orgue ; elle est revêtue d'une chape ; la colombe du Saint-Esprit lui becqueté les lèvres, et l'on voit l'Enfant Jésus entrant dans le sein de sa mère par l'oreille, comme dans la strophe du Gaude, Virgo :
Quœ per aurem concepisli, Nuntiante Gabriel lo.
« Le vaisseau de cette église est grand, écrivait-il encore à son frère ; mais il n'y a point de façade, parce que, comme tu le sais, depuis le meurtre de Henri III, il ne fut plus permis aux Dominicains d'en construire. »
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A Saint-Jean, dans cette ancienne commanderie de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, Tisseur admirait le tombeau gothique d'Ildephonse et de Raymond Bérenger 4. Ildephonse II, vêtu de la robe et du manteau des chevaliers hospitaliers de Saint- Jean, couché sur la pierre, et son fds, Raymond Bérenger IV, debout, entièrement couvert d'une cotte de mailles, placé dans une niche à gauche ; d'une main, il s'appuie sur son écu ; de l'autre, il tient la rose d'or que le pape Innocent IV lui avait donnée en ia44- Une autre niche à droite a la statue de la femme de Raymond, Béatrix de Savoie: « Cette tombe, écrit Tisseur, est belle et inspiratrice de hautes pensées. Le moyen âge aimait à coucher dans le même sépulcre la femme et le mari, ou, si le sort les séparait, on y gravait au moins l'image de celle qui manquait à ce dernier rendez-vous comme si cette figure devait rendre plus léger le sommeil de celui qui dormait seul dans son tombeau. »
Le clocher de Saint-Jean, qui s'élève d'abord comme une tour carrée, puis se termine en flèche octogone, leur semblait remarquable par sa hauteur et son élégance : « Il est beau à voir, écrivait Tisseur, le soir, quand on erre autour de la ville ; il se dresse, élancé comme la taille d'une enfant, délié, tremblotant, au milieu d'un azur presque rosé , et fier des petits fleurons de ses arêtes. »
A l'autre bout de la ville, surgit la tour octogone du clocher de Saint-Sauveur, comme un géant qui fait signe à sa sœur, la flèche de Saint-Jean.
« Aix a sa cathédrale aux fleurons les plus beaux », écrivait Jean Tisseur à son frère : « Oui, lui répondait celui-ci, la façade, quoique moins large et moins haute que
1 Le tombeau d'Ildefonse II et de R. Bérenger IV a été fait, en 1828, par Sébastien Peseti. Il reproduit à peu près l'ancien monument.
celle de Saint-Jean à Lyon, est ornée d'une multitude de fleurons gothiques, incrustés dans la conque ovale qui surmonte le portail et s'élève jusqu'à la fenêtre de la façade. »
Mais pourquoi ce portail était- il déshonoré par les statues logées dans ses niches : saint Louis, évêque de Toulouse, Louis XI, Charles III, comte de Provence? « des statues à cinquante francs l'une », disait Tisseur, et qui remplaçaient désavantageusement celles que la Révolution avait détruites.
En revanche, les portes de bois, fermées en temps ordinaire dans de doubles portes, étaient merveilleusement belles, avec leurs prophètes et leurs sybilles, patiemment sculptées au xvie siècle : « La richesse, la délicatesse des niches, le réalisme de ces statuettes, sur lesquelles on a figuré jusqu'aux verrues du nez ou de la joue font, écrivait Tisseur, que ce portail est unique au monde. »
Il aimait ce vieux monument sur lequel les siècles avaient laissé les traces successives de leur passage, et qui symbolisait à ses yeux une famille ou un peuple qui s'agrandit au cours des temps : en effet, la cathédrale ne fut d'abord qu'un petit oratoire construit sur les ruines d'un temple dédié au soleil ; vers la fin du xi° siècle, un prévôt du chapitre, appelé Benoît, édifia à son flanc une autre église ; à leur tour les Sarrasins renversèrent l'un et l'autre avec la ville d'Aix. Mais, comme les peuples qui se relèvent après avoir été frappés, l'oratoire et l'église surgirent de nouveau de terre. Enfin, le roi René, lorsqu'il fut reçu chanoine, augmenta encore les biens du chapitre de Saint- Sauveur. L'église devint plus tard temple de la raison; on renversa les saints qui ornaient la façade, et l'archevêque Champion de Cicé, plus vandale encore, fit mettre bas la sainte chapelle.