LES MŒURS
Usages de la vie civile et religieuse : Les chaises à porteurs ; les enterrements ; la crèche ; le carnaval ; la procession pour la pluie ; la procession de la Fête-Dieu; course de taureaux; bataille de serpenteaux.
Au cours de leurs promenades, certains usages locaux frappaient les regards de nos étudiants.
Tisseur qui n'avait pas, comme Laprade, ses entrées dans le monde aixois, voyait mieux que son ami les singularités de cette population, et il s'empressait de les décrire à son frère Jean : « Aix est une ville de pure race, lui écrivait-il; l'aristocratie n'y a jamais dérogé. Elle a ses salons, sanctuaires fermés à tous les profanes ; dans les rues, elle ne se promène jamais en voiture. La voiture n'est bonne que pour la campagne ; en ville, on ne se promène, on ne va faire ses visites qu'en chaise à porteurs; la molle chaise à porteurs antique que portent en cadence deux manants. A travers la ville vous apercevez la noble dame, essence d'aristocratie, qui se voile sous l'éventail. Gomme tout se sait à Aix, c'est chose, le soir, assez curieuse que d'errer à la porte d'un hôtel où il y a soirée : la rue est embarrassée de chaises à porteurs, toutes plus bizarres les unes que les autres, dont les peintures ternies, figurant des amours, des bergers, des bergères, remontent au xvme siècle. La première fois que je vis ce spectacle, je demandai si j'étais à la porte d'un hôpital. Aix est peut-être la seule ville en France où cet usage existe encore, et je ne te
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cacherai pas, mon frère, qu'il ne me paraît plus de saison : je trouve que les deux manants qui voiturent une chaise ressemblent trop bien aux nègres qui portent le palanquin des Hindous. »
Un autre étonnement, dont l'écho se trouve dans une lettre du 21 novembre i833, lui vint des enterrements. On se souvient de la mélancolique distraction à laquelle Chateaubriand, jeune secrétaire d'ambassade à Rome, se livrait, perché dans les mansardes de l'hôtel de l'ambassade : « Du haut de ma fenêtre, je vis dans l'abîme de la rue le convoi d'une jeune mère ; on la portait, le visage découvert, entre deux rangs de pèlerins blancs ; son nouveau-né, mort aussi et couronné de fleurs, était couché à ses pieds 4. »
La coutume pittoresque dont Chateaubriand fut témoin à Rome, en i8o3, était encore suivie à Aix en i834 : « Souvent, ici, on enterre les morts à découvert, et il n'y a guère plus d'un an que tout le monde était enterré ainsi. Aujourd'hui, le cadavre est le plus souvent voilé, mais l'ancien usage n'est pas entièrement détruit, et c'est lorsque le cadavre estprocessionnellement porté dans un lit découvert, que les pénitents présentent encore un spectacle plus extraordinaire. Figure-toi une centaine de fantômes, blancs de la tête aux pieds, ne laissant apercevoir que deux taches noires à l'endroit des yeux, et formant une procession, à la suite d'un étendard noir et blanc. Derrière est quelque chose dans un drap que portent quatre de ces fantômes. On dirait une de ces visions dantesques, tour à tour pittoresques et sinistres, qui passent quelquefois dans les rêves d'un cerveau découragé. »
Rien de plus curieux, en effet, que ce long défilé de pénitents en cagoules, portant une torche allumée, et le cordon de saint François battant la toile grossière.
1 Mémoires d'Outre-Tombe, t. III, p. 349 (édit. Biré).
Tisseur suivit le cortège jusqu'au cimetière, et il vit ces impressionnants fossoyeurs s'emparer du cadavre avec assez de brutalité, le laisser tomber, le cogner dans la bière, toujours en chantant le De Profundis, pendant que quelques-uns, émoussés à ce spectacle habituel, riaient sous leur voile hypocrite !
Généralement, la cérémonie était plus décente, et Tisseur ne fut plus choqué dans les impressions solennelles et lugubres qui naissent au spectacle de la mort. Un jour il écrivait à son frère : « Parfois, la porte d'un riche hôtel s'ouvre à la foule : un mort est déposé dans une salle à manger convertie en chapelle ardente. Cette salle, fréquemment, est ornée de portraits de famille ; les tableaux des morts près d'un cadavre ! »
Dans les églises, Tisseur fit également des observations curieuses ; tantôt il note que le Tantum ergo se chante à Aix sur un air préférable à celui de Lyon : « C'est, dit-il, un air excessivement lent, monotone, tout en soupirs, et qui, accompagné par l'orgue, produit un effet merveilleux »; tantôt il assiste à une quête, et signale cette coutume assez singulière, dit-il : « Les quêteuses sont accompagnées d'un monsieur qui leur donne la main, et précédées d'un bedeau à toge rouge et hermine blanche, comme un président. » « Nous sommes plus avancés ici qu'à Lyon, continue-t-il, carie bedeau ne porte jamais perruque, et un prêtre étranger qui s'était poudré a presque excité le rire de nos prêtres cTAix qui ne se blanchissent jamais les cheveux et laissent la poudre exclusivement aux chanoines. »
Mais que sont ces légères curiosités, à côté du spectacle original que lui offrit la crèche de Noël, et dont il envoya la description détaillée à son frère, car, lui écrivait-il, « la naïveté du peuple qui se précipite avec fureur à ces représentations, le langage provençal, en vers ou en prose, dont
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se servent les acteurs de bois, en font quelque chose de digne d'être vu ».
La crèche dura jusqu'au 9 février, avec trois représentations par jour ; et l'affluence était telle, même à la fin de cette période, que Tisseur fut obligé d'y aller deux fois, avant de trouver de la place : « On se presse, on sue, dit-il, et la salle de spectacle est une véritable chaudière à vapeur. »
La toile n'était pas encore levée, que déjà toutes les bouches étaient immobiles, clouées sur la scène ; le spectacle commença : la Sainte Vierge, l'Enfant Jésus, les bergers, les bergères, tous habillés à la provençale, se mirent à dialoguer dans un langage qui, comme le costume, était un défi à la couleur locale : « Je n'entreprendrai pas, mon frère, écrit Tisseur, de te faire le détail des scènes que j'ai vues : ce sont des bergers qui chantent des Noëls en l'honneur de l'Homme-Dieu, qui s'engagent réciproquement à venir offrir leurs hommages au berceau divin ; ici, des domestiques, plus loin des laboureurs ; là, des femmes, ailleurs, des pêcheurs (ce qui est un prétexte pour que le décor montre la mer et des vaisseaux) s'invitant successivement à suivre l'appel de l'ange, et chaque fois un Noël est chanté, poésie bien humble, privée de toute couleur locale, mais naïve et sincère. »
Voici quelques-uns des couplets qu'entendit Tisseur :
Guihaume, Tôni, Pèire, Guillaume, Toine, Pierre,
Jaque, Glaude, Micoulau, Jacques, Claude, Nicolas,
Vous an jamai fa vèire On ne vous a jamais fait voir
Lou soulèu que pèr un trau. Le soleil que par un trou.
Venès vite, courrès vite, Venez vite, courez vite,
Qu'aquesto fes Que cette fois
Lou veirês Vous le verrez
Tant que voudrés Tant que vous voudrez
Pèr mai de dous o très. Par plus de deux ou de trois.
Dins uno cabaneto
Trancado de tout constat,
Sènso ges de luneto
Dieu fai véire sa clarta,
E sa maire, e sa maire,
Qu'es auprès d'eu,
Lou soulèu Près de sei peu Semblarié qu'un calèu.
Iéu ai mon fifre, Pren toun tambourin, Anen jouga l'aubado
A l'acouchado Qu'a fa lou doûfin Quan li sara Veici coume fau faire :
Parapatapan, etc..
Dans une petite cabane Percée de tous les côtés, Sans lunettes Dieu fait voir sa clarté, Et sa mère, et sa mère, Qui est auprès de lui, Le soleil A côté de ses cheveux Ne semblerait qu'un lumignon.
Moi, j'ai mon fifre, Prends ton tambourin, Allons sonner l'aubade
A l'accouchée Qui a fait le Dauphin.
Qui y sera, Voici comment il faut faire :
Parapatapan1, etc..
Dans cette poésie populaire, saint Joseph est appelé Monsu (Monsieur), la Sainte Vierge Madame et l'Enfant Jésus Dauphin ; les hauts personnages parlent français ; tels, les rois mages, qui, dans une langue ampoulée et comique, déploraient le crime d'Adam, qui perdit l'univers en mordant à la pomme.
Enfin le spectacle se termina par la bénédiction de l'Enfant Jésus, qui se leva et parla, bien qu'il vînt de naître. Tisseur, en achevant son récit, ajoute ce détail pittoresque : « Il y a quelques années, des jeunes gens qui se trouvaient à la crèche demandèrent la Marseillaise, et l'Enfant Jésus répondit qu'il était chez lui, et qu'il la chanterait. Je ne fus
i Les deux premiers couplets se trouvent dans le LXIVe Noël de Saboly, maître de chapelle de Saint-Pierre d'Avignon (1614-1675), Le troisième est une adjonction barbare d'un autre mètre : jouga est presque incorrect, le verbe usité ici serait touca ; acouchado n'est pas le mot provençal. L'air de ce Noël peut s'adapter à la Cansoun de la Coupo, de F. Mistral, en changeant seulement i'anacruse.
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pas témoin de pareille aventure ; mais l'Eternel descendit sur un nuage et il donna encore sa bénédiction. La toile tomba, et le peuple se retira, satisfait. »
Les antiques splendeurs du carnaval d'Aix n'étaient plus en i834 qu'un souvenir ; plus de ces cérémonies curieuses, qui se déroulaient avec une burlesque solennité, avant que Caramantran fût brûlé solennellement.
Laprade et Tisseur s'en allèrent dans un village voisin où les vieux usages se conservaient encore : ils virent le cortège qui conduisait Caramantran au bûcber, et qui était précédé de juges, d'avocats, et d'un homme grand et maigre représentant le carême ; tous, montés sur des rossinantes, les cheveux épars, vêtus de noir, ils affectaient de pleurer à chaudes larmes les malheurs de Caramantran, comme autrefois, à Rome, les pleureuses publiques se lamentaient sur de vrais cadavres ; sur le lieu du supplice, un accusateur public requérait la condamnation de Caramantran ; un défenseur se levait ; le ministère public donnait ses conclusions ; le président consultait ses assesseurs ; et Caramantran, après avoir été lapidé, subissait la peine du feu.
Mais en 1 834, le carnaval d'Aix ressemblait à nos modernes réjouissances ; c'est dire qu'il fut d'une gaieté peu tapageuse et peu communicative. Le maire donna un bal, les légitimistes en eurent trois : au premier, il ne parut que des Aixois juste-milieu ; dans les autres, seulement des carlistes : ainsi la politique présidait au plaisir. Du reste, dans les rues, point de masques, sauf les derniers jours, où quelques décrotteurs déguenillés se promenèrent en criant, sous le carton où la grimace est stéréotypée.
Pendant que Laprade dansait dans les salons carlistes, Tisseur voulut se donner le spectacle du carnaval de Marseille, non qu'il aimât ces folles orgies, où la sensualité se montre à découvert ; non même qu'il se plût à la féerie des
toilettes et des bijoux ; même au sein des plaisirs, sa grave pensée ne pouvait s'arracher aux réflexions mélancoliques sur les déshérités de la vie ; la vue du luxe produisait en lui une réaction de souffrance. Ainsi, à son frère, qui venait de lui décrire la splendeur du carnaval de Lyon en i834, et les dîners grandioses qui suivaient les bals, Barthélémy répond tristement : « Franchement, au lieu d'une question de civilisation et de progrès, je verrai plutôt là un pas rétrograde vers le passé. J'ai bien évoqué dans mon imagination tout le luxe, tout l'éclat, toute l'ivresse de cette fête ; mais je n'ai jamais pu chasser ce pauvre qui se tient à la porte du bal, et que Victor Hugo nous montre grelottant de froid, ayant faim et soif, tandis que ses frères dansent à la clarté des lustres, et au son de la musique. C'est un contraste bien vrai ! Et je suis sûr que dans ces nuits consacrées aux plaisirs, plus d'un pauvre canut passait encore la navette pour nourrir sa famille ! » (6 février i834).
Mais ces bals flattaient sa passion de silence et d'observation ; nulle part il ne se repliait mieux sur lui-même que dans ces foules grouillantes, pour ainsi dire extériorisées ; nulle part, il ne concentrait plus fortement son attention, scrutant les plaies des âmes et fouillant les problèmes sociaux.
Il se rendit donc à Marseille, le jour du mardi gras ; un de ses amis, Giraud, l'accompagnait ; tous deux rencontrèrent à Marseille un étudiant, qui s'offrit à eux comme cicérone.
Les cafés étonnèrent nos Aixois, avec leurs salles remplies d'une fumée qui dansait autour des lustres et des glaces : « A la volupté du cigare que pressent toutes les bouches, écrit Tisseur, on sent que la vie commence ici à être un peu orientale. »
Leur guide les conduisit d'abord au Vaux-Hall, où, pour
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trois sols, on pouvait danser toute la nuit. On devine à quelle couche sociale appartenaient les habitués ; pendant qu'au premier plan s'étalaient les horreurs d'un chahut effréné, Tisseur et Giraud virent, dans les coins, des petites filles de dix ou douze ans, que des mères inconscientes ou cyniques menaient à cette école, et qui en possédaient déjà les gestes et le langage. Tisseur faillit se trouver mal, et il entraîna fiévreusement ses amis sur le port, « aux fraîches clartés d'un ciel d'agate veiné de lait, qu'adoucissait encore^ en le dérobant à demi, une forêt de mâts » : « Là, dit-il, je respirai comme Gain s'il sortait de l'enfer. »
Avant de reprendre la série des lieux de plaisir, Tisseur insista pour une promenade dans les rues sillonnées de masques. La rue de Rome, immense, droite comme un cordeau, le plongea dans le ravissement, avec sa double rangée de réverbères qui se prolongeait à perte de vue : « On eût dit, écrit-il, une immense chaîne de feu, et comme la rue remontait légèrement à ses extrémités, on eût cru que des génies cachés dans les airs soutenaient ce cordon de lumière, ou encore, qu'un gigantesque fantôme balançait au ciel un encensoir de feu. »
Onze heures sonnaient ; ils entrèrent au bal masqué du Grand Théâtre; deux beaux lustres éclairaient mal une salle que remplissaient six cents personnes, dont deux cents masques, dansant aux accords d'une maigre musique. C'étaient de jeunes fashionables du beau monde et des femmes aux riches costumes, aux masques de soie ou de velours.
h Cette nuit me plut, écrivait Tisseur à son frère ; je ne venais pas dans ce lieu pour danser, mais pour observer ; j'aimais à voir se former ces quadrilles, et surtout tourner et tourbillonner ces grandes rondes qui remplissaient la salle de bruit et de poussière... Je finis pourtant par m'en-
nuyer ; toutes les fantasmagories qu'évoquait mon imagination étaient mille fois plus animées que le spectacle du bal. »
Le mercredi des cendres était alors célèbre à Marseille par la promenade du Haring au Château Vert. Tous les Marseillais se donnaient rendez vous sur cette route où, pendant une demi-lieue il fallait affronter six pouces de poussière. Les équipages tournaient sur deux lignes tout le long du chemin : « Je n'ai jamais vu tant de voitures de toutes couleurs et de tous genres, écrivait Tisseur ; elles étaient environnées d'un nuage de poussière qui dérobait par intervalles les personnes qu'elles contenaient ; ensuite, le nuage s'affaissant, il paraissait d'abord un bout de plume bleue, rouge, verte, violette, puis une partie du carrosse ; enfin, par intervalles, la tête de gracieuses dames qu'on aurait prises pour des madones, se montrant à travers des nuées d'encens. »
Un équipage se faisait remarquer entre tous : celui de M. de Félix : voiture à dorures, laquais, jockey, piqueur nègre, habillé en général, avec un chapeau à claque et à peluches, et des épaulettes à gros bouillons, tout cela formait un superbe quadrige d'hommes et de chevaux. Dans cette voiture, qu'y avait-il? Rien ; M. de Félix avait pensé que sa voiture, seule, était plus admirable que toutes les autres voitures, avec les dames qu'elles contenaient. Pour lui, il caracolait à cheval, auprès de son équipage, et sa sœur était dans une seconde calèche. Ce luxe inouï frappa nos Aixois: « On se croirait reculé de cinquante ans en arrière, » s'écria Giraud ; « Voyez, dit Tisseur, la poussière qui blanchit les frisures des dames et les favoris des messieurs ; cela ne rappelle-t-il pas la poudre du xvme siècle ? »
Au milieu de ces équipages une multitude de piétons nageait dans la poussière, riant à quelques masques déguenillés, à quelque caramantran qu'on allait jeter à l'eau.
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Deux régiments étaient échelonnés sur la promenade ; toute la gendarmerie sous les armes, et le général en chef des troupes monté sur son grand cheval de bataille, voltigeant de côté et d'autre pour haranguer la troupe. Car le bruit avait couru qu'on jetterait à la mer une poire gigantesque. La poire ne parut pas, et les soldats n'eurent plus qu'à épousseter leurs habits et leurs gibernes.
Enfin un nain, qui faisait alors les délices des badauds marseillais dans des rôles de singe, caracolait sur la route du Château Vert : et tout ce tableau grouillait, curieux, animé, romantique, dans l'énergique horizon de Marseille, embrassant la terre et la mer.
Tisseur et Giraud rentrèrent le lendemain à Aix, juste à temps pour assister au cours de l'un de leurs professeurs que F avant-veille ils avaient vu au bal masqué.
Quand vint le mois d'avril, ce fut un enchantement : Aix, sur l'étoffe surannée de ses olivaies grises, avait piqué une jeune parure d'émeraude et de pourpre.
Mais ces journées exquises furent bientôt troublées par la dure crudité d'un soleil implacable ; la campagne, privée de pluie, n'offrait plus aux yeux qu'une étendue roussie et grillée. On fit d'abord des prières pour la pluie, puis, la sécheresse persistant, on eut recours à une procession générale.
« Il y a vingt-huit ans qu'il n'y en a pas eu de pareille, écrivait Tisseur à son frère, le 5 mai 1 834. C'est de l'église de la Madeleine que part la procession, portant en triomphe une vieille madone, la madone qui fait pleuvoir. On ne la sort qu'en temps de peste, de sécheresse affreuse ou de grande calamité. Tous les paysans y ont une foi très vive ;
aussi nous racontent-ils éternellement les mille et un miracles qu'on doit à la madone . La tradition veut que cette statue ait été donnée par saint Bonaventure aux Cordeliers au xme siècle 4. »
La procession traversait la place de l'Eglise, pour aller chercher à Saint-Sauveur toutes les paroisses de la ville.
En tête, précédant bannière et croix, défilaient une centaine de fashionables, la canne en main, le chapeau sur l'oreille : ils venaient, pour voir les dames, pressées sur le passage de la procession, et aussi pour être vus.
Après eux, les croix, les bannières, cinq ou six mille femmes, les confréries, les congrégations et les pensions de jeunes filles ; ensuite, les œuvres de la miséricorde, de la charité, de l'hôpital, avec leurs bedeaux, couverts d'habits rouges et tachés d'huile et de cire, coiffés de chapeaux déformés, crottés, usés ; fiers comme des généraux, ils avaient de grotesques lunettes vertes au bout du nez.
De distance en distance, d'immenses corbeilles, pleines de piles de chapeaux : heureux chapeaux de messieurs les administrateurs, portés solennellement comme des reliques!
Voici enfin les pénitents, au nombre de trois ou quatre cents : d'abord les gris, puis les bleus, psalmodiant par intervalles sur un ton que chacun s'efforçait de rendre plus lugubre ; en dernier lieu, les blancs, chantant les litanies sur un air bizarre. Les porte-croix marchaient pieds nus, et tous étaient sanglés de chapelets à grains monstrueux et de médailles qui bruissaient comme des chaînes.
La madone était portée par des pénitents : « Elle est si vermoulue, écrit Tisseur, qu'on a été obligé de l'enfermer jusqu'à la tête dans un étui de bois ; par-dessus, on a jeté
1 Voir la Notice sur la dévotion établie dans la ville d'Aix en V honneur de la très sainte Vierge sous le titre de Notre-Dame de Grâce (Aix, avril i83o).
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une de ces robes à éventail, comme celle de Notre-Dame de Fourvière, robe bleue qui tranche avec la tête de la madone, aussi noire que celle d'une momie égyptienne. »
Sur le parcours de la madone, les gens du peuple se
précipitaient à genoux et criaient : Voilà le bon Dieu !
Voilà le bon Dieu ! et chacun de frapper du front la terre,
jusqu'à ce que la Vierge fût passée, avec son cortège de
prêtres.
Nous ignorons quel fut le résultat de cette procession solennelle ; mais le a3 juin, Tisseur écrivait à son frère : « Par une température de 26 à 27 degrés de chaleur, tu comprendras quelles grandes envies de paresse, d'ennui, de découragement saisissent l'homme au cœur ; quelle lassitude, quel hébétement circule dans les veines, à la place du sang et de la vie. Oui, il me semble parfois que ce ciel de feu du Midi est comme le couvercle d'une marmite à la Papin, et que nous sommes ici destinés, non pas à transpirer, mais à fondre tout entiers en sueur. »
Une autre procession célèbre à Aix était celle de la Fête- Dieu ; mais en i834, elle n'était plus qu'un souvenir1. L'imagination de Tisseur et de Laprade se plaisait à ressusciter cette procession grandiose qui sortait des portes sculptées et ciselées de Saint-Sauveur, avec une prodigieuse profusion de bannières, entre chacune desquelles marchaient intercalés tous les corps de métiers, depuis les vitriers, les tanneurs, les cordiers, les peigneurs, les portefaix, les tisserands, jusqu'aux hôteliers, pâtissiers, vignerons, meuniers, serruriers, chapeliers, etc.
Où étaient ces défilés interminables ? chevaliers du croissant, nobles et fiers, dont l'écusson représentait deux chaufferettes pleines de feu, au bas desquelles se lisait
1 Voir G. Grégoire, Explication des cérémonies de la Fête-Dieu d'Aixen-Provence (Aix, 1777), et Mistral, Calendau, ch. x.
l'inscription d'ardent désir ; puis, toute la fantasmagorie du guet, la Renommée, à cheval, sonnant de la trompette, suivie d'une belle et forte compagnie de chevaliers, en corsets et culottes rouges, dont le grand étendard frissonnait au bruit des fifres et des tambours.
Paganisme et catholicisme, chevalerie et caricature, tout s'y trouvait mêlé : Momus, avec son habit et son bonnet, tout garnis de grelots, sa marotte d'une main et son masque de l'autre ; la Nuit à la robe noire, parsemée d'étoiles, et son pavot dans les doigts ; Pluton et Proserpine sur un cheval infernal ; Neptune frappant un coursier terrestre de son maritime trident ; Amphitrite portant sur ses bras deux dauphins ; les faunes et les dryades pudiques gambadant au son des fifres, des tambourins, des tympanons et des pallets ; Pan, Bacchus, Mars, Minerve, Apollon, Diane, Saturne, Gybèle ; enfin, sur un grand char doré, éblouissant, Jupiter, Junon, Vénus, Cupidon, les Ris, les Jeux, les Plaisirs, et, fermant la marche, les Parques à cheval, avec la quenouille, le fuseau et les ciseaux.
Dans l'esprit du bon roi René, maître royal des cérémonies de la Fête-Dieu, ce défilé mythologique devait rappeler la défaite du paganisme par le Christ ; car venaient ensuite les douze tableaux du christianisme, tous rivalisant de pittoresque, de mouvement, de poésie à la fois bizarre et gracieuse, depuis le Veau d'or, adoré par cinq ou six juifs, en culottes et en manteaux noirs, jusqu'aux Apôtres, vêtus en dalmatique et reconnaissables à leurs attributs consacrés.
Après ces entremets, venait enfin le brillant cortège, YAbadie, avec ses bâtonniers, qui jouent du bâton jusque devant l'autel de Saint-Sauveur ; la Basoche, avec son roi, ses officiers, son porte-enseigne et les greffiers, et les mignons, et les guidons du roi ; et surtout ce Prince d'Amour, si fier et si humble, si coquet et si grave, que René avait
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jeté au milieu de cette procession, comme un souvenir de ces cours plénières, de haulte et grande mercy, comme dit Nostradame.
La procession se terminait par l'Université, les massiers, les prieurs avec leurs panonceaux, le clergé, le parlement, les trésoriers et la maréchaussée.
A ce spectacle, d'après un vieux manuscrit, toute la population se pressait : « Les dames à plains eschaffauts y estoient aussi tant gorgiases, que c'estoit une droite fayerie. »
« Aujourd'hui, écrivait Tisseur, tout a disparu. Certes, je conçois que Mme de Sévigné pût écrire à sa fille : « Vous me « mandez des choses admirables de vos cérémonies de la « Fête-Dieu ; elles sont tellement profanes que je ne com- « prends pas comment votre saint archevêque les veut « souffrir. » Mais je comprends aussi les paroles de Fontenelle : « Non, ce n'était point profanation de la religion; « tout était spectacle pour un peuple grossier qui était attiré « dans les églises où les cérémonies du service divin étaient a mêlées de ces spectacles. »
« Quoi qu'il en soit, les idées religieuses tendent à se spiritualiser tous les jours; et ce qui autrefois pouvait être poétique et qui nous paraît encore à nous poétique à travers le passé, serait absurde dans notre siècle. »
Mrae de Sévigné ne se trompait pas, et l'archevêque d'Aix, M. de Grimaldi, avait essayé d'intervenir. Déjà, en i645, un certain Neuré écrivit une lettre à Gassendi pour protester contre cette solennité : Querela ad Gassendum deparum christianis Provincialium morum ritibus, nimiumque sanis eorumdem moribus, ex occasione ludicrorum quac Aquis Sextiis in solemnitate corporis Christi ridicule celehrantur.
Cette plainte, comme les efforts de l'archevêque, se heurtèrent contre le mécontentement du peuple, et, jusqu'en
4o LE ROMANTISME EN PROVENGE
1789, la procession, instituée par René, en 1462, ne cessa pas d'être célébrée.
La Révolution l'abolit ; mais au Concordat le peuple en demanda le rétablissement, et le maire d'Aix, Sallier, prit un arrêté (ier prairial, an XII), par lequel il rétablissait les mystères du roi René : a La Mairie d'Aix, en reproduisant, en consacrant ces institutions territoriales et toujours chères aux bons Provençaux, se félicite, lit-on dans l'arrêté, de leur donner un témoignage du vif intérêt qu'elle prend à leur amusement et à leur félicité » .
« De nos jours, écrivait Tisseur en 1 834, on conserve les costumes bizarres des acteurs de cette fantasmagorie. Il y a quelques années, lors de l'inauguration de la statue du roi René sur le cours, la duchesse de Berry passant à Aix, on renouvela cette procession. Mais ce fut alors quelque chose de comique : ces vieux costumes, déchirés, salis de poussière et dont s'étaient affublés des portefaix, ressemblaient, diton, à des guenilles qu'on aurait exhumées du tombeau. » Tisseur ajoutait : « Les Provençaux regrettent encore ces cérémonies ; mais c'est en vain ; elles ne se renouvelleront jamais, les siècles ne se recommencent pas. »
Le i5 juin, eut lieu à Aix une grande course de taureaux : la ville n'était pas souvent à pareille fête : Laprade et Tisseur n'y furent pas les moins empressés.
L'enceinte était un carré long, palissade et barricadé avec des piliers et des planches ; sur trois côtés régnait un couloir qui formait le parterre, et sur le quatrième côté, derrière un bâtiment, ouvrait un autre couloir conduisant aux premières, placées en tête de l'enceinte, à une hauteur de 12 pieds.
Gomme les premières coûtaient 2 francs et que du reste elles paraissaient devoir peut-être écrouler sous le poids des spectateurs, nos Lyonnaisrestèrentmodestementau parterre.
Déjà les fanfares avaient retenti ; un taureau avait paru
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dans l'arène, et de ses cornes avait abattu et déchiré un mannequin. Un second fut introduit, après avoir été congrument agacé ; noir comme l'enfer, il faisait voler la poussière de ses pieds, secouait ses cornes menaçantes, et jugeait indigne de lui de lutter contre un simple mannequin ; pour le rendre furieux, deux hommes pénétrèrent dans l'arène armés de deux longs tridents, et s'appuyant l'un sur l'autre ; à cette vue le taureau s'élança rapide contre ses adversaires ; mais ceux-ci, appuyant le bout de leurs tridents contre terre, de manière à présenter les six pointes au front du monstre, reçurent ainsi le choc formidable de sa tête. Irrité, le taureau recula, reprit son élan, et fonça de nouveau contre ses adversaires, qui lui opposèrent encore la même manœuvre ; sept fois le taureau s'élança et sept fois les six fers du trident s'enfoncèrent dans son front; hors de lui, battant ses flancs de sa queue, le taureau courait vagabond à travers l'arène, dans tous les sens; soudain il brisa une barricade, et tomba dans le couloir du parterre !
Ce ne fut qu'un cri ; les sept ou huit cents spectateurs veulent fuir ; mais comment fuir dans un couloir ? Tisseur monta sur un fragment de barricade, de manière à sauter dans l'arène, si le taureau venait à passer devant lui dans le couloir, et à sauter dans le couloir, s'il rentrait dans l'arène.
Par hasard, l'animal prit le quatrième couloir derrière les bâtiments et s'alla réfugier dans une petite cour.
Cependant Laprade, au lieu de suivre la tactique de Tisseur, avait couru tout le long du couloir et, ne se doutant pas que le taureau suivrait le couloir des bâtiments, s'était lui-même réfugié dans la petite cour. Horreur ! la bête sauvage est devant lui ; il saute un mur, le taureau saute le mur ; Laprade ressaute le mur, le taureau en fait autant ; mais pendant ce dernier saut, Laprade eut le temps de fuir par le couloir derrière les bâtiments et d'arriver dehors.
Tisseur, qui, à la vue des évolutions du taureau, avait jugé qu'il allait enfin passer par les trois côtés du parterre, avait quitté son fragment de barricade, et il était près du couloir que l'animal avait suivi d'abord. Mais celui-ci, au lieu de continuer sa course, revint tout à coup sur ses pas, vers le couloir, à l'entrée duquel se tenait Tisseur.
Nouveaux cris d'effroi, nouvelle fuite générale; Tisseur était le dernier, et le taureau lui touchait presque le dos.
Ses cornes allaient jouer dans la chair du pauvre jeune homme ; Tisseur, qui avait gardé son sang-froid, arrache du fourreau le sabre d'un troupier qui fuyait devant lui, et frappant sur le museau du taureau, d'un bond il s'élança sur la première barricade qu'il atteignait à ce moment. Une porte entr'ouverte s'offrait au taureau, qui d'une de ses cornes l'enfonça, et il s'échappa dans la campagne. Tisseur était sain et sauf.
Cependant le taureau continuait de fuir, et finalement il entra dans la piscine des eaux minérales. Aussitôt on ferma la porte sur lui, et le lendemain matin, on l'y tua.
La course et la lutte des autres taureaux furent interrompues; mais Y imprésario, sous prétexte de poursuivre son taureau, était monté à cheval, emportant avec lui les cartes et la recette. Celui-là non plus n'avait pas perdu son sang-froid et, grâce à lui, le dénouement qui avait failli être tragique retombait dans les gaietés ordinaires des friponneries habilement machinées. Quand, le lendemain, les Aixois examinèrent les barricades de l'enceinte, ils s'aperçurent qu'elles étaient clouées en dehors, de sorte qu'un coup de cornes de taureau devait nécessairement faire sauter les planches protectrices.
Laprade et Tisseur étaient déjà remis de cette chaude
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alerte, lorsqu'ils eurent la joie d'assister à la bataille des serpenteaux.
Le 26 juin, Tisseur écrivait à son frère :
« La veille de la Saint-Jean, il existe, à Aix, un usage assez singulier. C'est de faire dans les rues, sur les places, une grande bataille de serpenteaux. Autrefois, comme les serpenteaux n'étaient que d'un ou deux sols pièce, les dames ne se réfugiaient pas dans leurs maisons, mais même souvent répondaient par des serpenteaux aux serpenteaux qu'on leur lançait. Aujourd'hui, on se sert de pièces d'artifice beaucoup plus fortes, et j'ai vu, moi-même, lancer des serpenteaux de 24 francs, 36 francs la douzaine.
« Aussi, dès 7 heures du soir, toutes les dames abandonnentelles le cours et la promenade ; toutes ferment non seulement leurs fenêtres, mais encore leurs volets. Il n'y a que dans les rues désertes, ou au troisième ou quatrième étage, que l'on ne prend pas cette précaution. Dès 7 heures du soir, lundi, de nombreux serpenteaux commencèrent à sillonner les places ou les rues, mais c'est surtout au bout du cours, aux Carmélites, qu'a lieu la grande guerre. M. de Laprade y ayant une de ses croisées, j'y étais avec lui à contempler ce spectacle bizarre. Malheureusement on nous avait aperçus ; on lança dans la chambre un gros serpenteau, qui n'eut d'autre inconvénient que de la remplir de fumée. A 9 heures et demie, le combat était plus vif que jamais ; j'étais allé chez moi, et vêtu de tout ce que j'avais de plus mauvais, de plus usé, je m'étais coiffé d'un vieux chapeau pointu. C'est dans ce costume que je me présentai au milieu du théâtre principal du combat.
« C'était vraiment un singulier et beau spectacle ; ces serpenteaux qui d'abord s'élançaient en spirale, en laissant derrière eux un sillon lumineux, s'agitaient tout à coup, faisaient jaillir de tous côtés des lambeaux de flamme, se
tordaient, menaçants comme des dragons, se roulaient convulsivement, de manière à aller frapper celui qui à dix pas s'y attendait le moins, et, enfin, éclataient comme des bombes. Mais aussi ce spectacle est un peu dangereux ; toutefois, en faisant un peu d'attention on est sûr de se garantir de tout mal. Au lieu de me placer sur les côtés, je m'étais placé au beau milieu, et quand un serpenteau fondait sur nous, j'évitais seulement sa chute, et quant à ses contorsions, le meilleur moyen de les éviter est de rester immobile ; car, quand on fuit, il semble que le serpenteau vous suit dans vos détours.
« Des dames s'étaient réfugiées à un 4e étage, et, de cette hauteur, elles s'amusèrent pendant trois heures à lancer continuellement des serpenteaux. C'était un spectacle tout à fait fantastique : ces dames, dont il était impossible de distinguer les traits, mais dont on apercevait les larges manches et la fine taille, comme une silhouette ; ces dames, en contournant le bras sur leur tête pour lancer plus loin un serpenteau allumé, paraissaient se couronner d'une auréole de feu. Ainsi elle étaient superbes. Elles nous lançaient jusqu'à dix serpenteaux d'un seul coup ; on eût dit le bouquet d'un feu d'artifice, et la décharge d'une batterie de canons.
« On essaya vainement de leur riposter; sur les nombreux serpenteaux qu'on leur a lancés, à peine si quelques-uns ont pu entrer par la fenêtre.
« Il faut savoir, mon frère, que tous les jeunes gens qui font la cour à des demoiselles vont lancer des serpenteaux à leur fenêtre. Autrefois, quand les pièces d'artifice étaient moins fortes et moins éclatantes, les demoiselles se hasardaient de répondre; aujourd'hui elles ne le font plus, si ce n'est quelques intrépides qui, d'un étage élevé, peuvent plus facilement braver le feu. Il en résulte que les jeunes gens,
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n'ayant point, eux, abandonné l'ancienne habitude, cassent parfois toutes les vitres d'un appartement, pour prouver à une demoiselle qu'elle a des adorateurs.
« La bataille se prolonge jusqu'à heure, mais à minuit, je quittais le lieu du combat, n'ayant été frappé que de deux serpenteaux, l'un à la jambe et l'autre au bras.
« Personne n'a été blessé, du moins grièvement, si ce n'est un malheureux jeune homme qui, ne pouvant enflammer deux serpenteaux, les mit dans sa poche; mais quelques minutes après, l'étincelle qu'avait conservée la mèche s'enflamma et fit sauter la poudre. »
Tel était le milieu élégant et pittoresque, où Laprade et Tisseur passèrent ensemble l'année 1 834, à cet âge dont Malherbe a dit :
Tout le plaisir des jours est dans la matinée.
Une ville, que le président de Brosses déclarait « tout à fait jolie, et la plus jolie après Paris », les accueillait maternellement, et mettait sous leurs yeux le spectacle permanent de sa beauté harmonieuse et recueillie. « Il n'est pas indifférent, a dit un fervent d'Aix, M. André Hallays, de savoir quelle ville sera le séjour des jeunes gens à l'âge où se forme leur sensibilité. Or, par la décoration de ses façades, par le dessin de ses rues, par la grâce de ses places, par la délicate harmonie de ses aspects, Aix donne aux étudiants de ses Facultés une leçon de goût inoubliable1. »
Enfin, nos jeunes gens habitaient une ville qui avait
1 La Provence, p. 85.
conservé le parfum des vieilles mœurs et des usages d'antan, et où la vie, malgré les inévitables progrès de la banalité cosmopolite, restait diverse et colorée.
Ils furent sensibles à ce charme délicat, et Laprade fit en Thonneur d'Aix cette trilogie de sonnets, dans lesquels il a condensé une poétique vision de la vieille capitale ! :
Si vous entrez, le soir, dans Aix la Provençale,
En venant d'Avignon, cité pontificale,
Où Rome nous laissa, pour marquer son séjour,
Des bras prompts au poignard, des cœurs chauds à l'amour;
Quand vous touchez au cours où jaillit l'eau thermale, Regardez! vous verrez une croix colossale Se dessiner dans l'ombre aux feux tombants du jour, Et des femmes peut-être à genoux à l'entour ;
Puis, devant le Sauveur, dont la tête immobile, Comme pour la bénir, se penche sur la ville, Un Mai républicain que l'espoir a planté;
Et certes, vous avez l'âme vide et frivole,
Si vous n'admirez pas, comme un riche symbole,
Surgir aux pieds du Christ l'arbre de liberté.
Aix, si fière autrefois, maintenant ignorée, Prétoire de Marseille et de son port de mer, Aix qui dort au soleil, de paresse enivrée, Aix sans ombre l'été, mais sans brouillard l'hiver;
Aix, où les morts s'en vont la figure livrée
Aux regards des passants, dans un cercueil ouvert;
J'aime à voir s'élancer dans ta voûte azurée
La flèche de Saint-Jean, avec sa croix de fer!
1 Ces sonnets ont été publiés dans la Revue Aptésienne du 5 juin i836. Ils ont été reproduits, avec quelques légères variantes, dans l'agréable étude de M. E. de Mougins-Roquefort. Victor de Laprade à Aix (1897).
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J'aime ton Saint-Sauveur, ses ogives mêlées Aux pleins cintres romans, ses portes ciselées, La tour dont la lumière inonde le sommet;
Et près d'une façade encore inachevée
Sur ses quatre lions ton aiguille élevée
Où pose un aigle blanc sculpté par le Puget*.
Aix, palais des consuls, où les vierges romaines Venaient s'épanouir en de tièdes fontaines ! Aix, où les troubadours invitaient de leurs voix Les dames au plaisir, et les preux aux tournois!
Aix, où du bon René les histoires sont pleines ! Aix, altière commune, où des cours souveraines, Chères à la Provence et soutenant ses droits, Brisaient de leurs arrêts les volontés des rois !
Tu n'as plus les faisceaux, la couronne comtale,
La harpe résonnant sous une main royale,
Le doux servant d'amour, d'une écharpe entouré,
Le rouge Parlement que l'hermine décore,
Tu n'as plus tout cela!... Mais il te reste encore
Tes filles aux yeux noirs et ton beau ciel doré !
1 L'aigle blanc aux serres ouvertes qui surmonte l'obélisque de la place des Prêcheurs, n'est pas de Puget, mais de Chastel, comme nous l'avons dit.