VICTOR HUGO
J'appi'CMids loiil à la fois, mon cher t-dileiir, (juc vous vous êtes battu, que vous avez été blessé, et que votre blessure est guérie. Si elle l'est, en efl'et, comme je Tespère, venez me voir un de ces soirs, diner avec moi, par exemple. Si vous ne pouvez sortir, écrivez-moi comment vous allez. J'irais vous voir et m'informer do vos nouvelles, si je n'étais eu plein travail, c'est-à-dire en prison dans une idée.
Votre ami,
Victor H.
Ce i juin.
Tel ce petit billet sans façon, tels cent autres ou deux cents qui n'ont d'autre prix que celui de la signature et qui pleuvaient tous les jours chez Renduel. Quand celui-ci mourut, un journal, le propre journal de Victor Hugo, le Rappel, parla de lui sur ce
ton dégagé : « Les 'familiers de Victor Hugo prétendent qu'Eugène Renduel avait gagné 200 000 francs rien qu'avec Noire- Dame de Paris. Deux cent mille francs, c'était une grosse somme pour l'époque en question. Il a publié de bonnes, mais aussi de mauvaises choses. Dieu fasse paix à son à me! »
Cela demande explication. Victor Hugo étant de beaucoup le plus illustre entre tant d'écrivains célèbres édités à la librairie romantique par excellence, on croit généralement que c'est lui qui fit la fortune de Renduel : il n'en est rien. D'abord ?Iugo vendait ses ouvrages extrêmement cher en s'appuyant sur le grand succès remporté par ses premiers recueils de vers, bien avant que Renduel n'eût monté sa maison d'édition. Celui-ci, en effet, ne put avoir dès l'origine que trois des volumes de poésies : les Feuilles d automne, les Chants du Crépuscule et les ]^oix intérieures, tandis qu'il mit en vente les premières éditions de cinq drames : Marion Delorme, le Roi s amuse, Lucrèce Borgia, Marie Tudor et Angelo.
J'ajouterai, pour être complet, les deux volumes de Littérature et Philosophie mêlées.
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Renduel avait un intérêt évident à réunir
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Victor Hugo en 1827.
Dessin de Devéria.
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Renduel avait un intcrôt évident à réunir en faisceau dans son magasin toutes les œuvres du poète, afin de devenir son éditeur exclusif, et il y arriva au prix de sacrifices pécuniaires qui n'étaient pas toujours suivis de bénéfices. Hugo se faisait payer également cher ses poésies et ses drames, mais autant les unes avaient de succès, autant les autres se vendaient mal, même Marion, même le Boi s'amuse, en sorte que le libraire perdait forcément d'un côté ce qu'il gagnait de l'autre. J'ai sous les yeux l'état des sommes comptées à Victor Hugo par Renduel du mois d'octobre 1835 à la fin de 1838, et le total de celte seule liste s'élève à 43000 francs. Ce chiffre semblera peu considérable aujourd'hui, rapproché du prix exorbitant que le maître exigea pour les Misérables et les Travailleurs de lu mer ; c'était, au contraire, une somme exlrômement élevée, même répartie sur trois années, au temps où Gautier s'estimait trop heureux de céder Mademoiselle de Maupin pour quinze cents francs.
Il faut lire ces traités rédigés avec une minutie extrême et surchargés de ratures restreignant encore les droits du libraire,
'i){) LE IIOMANTISME
pour avoir une idée des conditions léonines que le poète imposait dès lors à ses éditeurs et dont il exigeait l'exécution à une minute, à un centime près. Le premier traité conclu avecRenduel, — celui i^our Marion Delorme , * signé le 20 août 1831, soit neuf jours après la première représentation au théâtre de la Porte-Saint-Martin, — est un des plus simples : l'éditeur avait le droit de tirer autant d'exemplaires qu'il voudrait par série de 500, en payant 2 francs par exemplaire à l'auteur qui paraphait tous les titres, les gardait chez lui, ne les livrait que contre argent donné d'avance, par série de 500, et devait rentrer dans sa propriété au bout d'un an. Les conditions sont sensiblement plus dures pour les quatre autres drames que Renduel acheta dès l'origine, mais, à quelques chiffres près, elles sont identiques pour le Boi s'amuse, Lucrèce Borgia, Marie Tudor et Angelo : je me réserve d'en reparler un peu plus loin.
Les quatre mille premiers exemplaires des Feuilles cV automne furent payés 6000 francs, toujours pour une seule année. Le poète ne traitant jamais que pour un délai très court, dès que cette période finissait, le
Victor Hugo, tau Louis Boulangeu
Frontispice pour les Odes el Ballades [Ode h la Colonnf). édition de 1S28.
libraire se voyait forcé de signer de nouvelles conventions, ne fût-ce que pour empêcher l'auteur de porter telle ou telle œuvre à un autre éditeur qui, en donnant le livre à meilleur compte, aurait arrêté net le débit des exemplaires restant en magasin. Tous ces traités et renouvellements, accumulés à la file, atteignirent bien vite à un chiffre énorme qui montait toujours d'année en année. En 183r>, le libraire paya 9000 francs le droit de réimprimer les Odes et Ballades, les Orientales et les Feuilles d'automne, pour dix-huit mois, et de vendre pendant un an les premiers exemplaires d'un nouveau recueil : les Chants du Crépuscule. Et dès que ce traité approche de sa lin, Renduel en signe un autre où il payait 11 000 francs le droit de republier les quatre recueils durant dix-huit nouveaux mois, ainsi que le volume à venir des Voix intérieures pendant une seule année.
Il n'est question ici que des poésies, mais les drames et les romans n'étaient pas oubliés. En février 1832, Renduel traitait avec Hugo pour réimprimer ses romans, publiés originairement pai- divers éditeurs : Bug- Jargal, H an d'Islande, le Dernier Jour
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d'un Condamné et Noire-Dame de Paris avec deux chapitres nouveaux (1). Les conditions étaient les mêmes pour tous ces ouvrages : quinze mois de délai, un franc par exemplaire, tirage de 1000 exemplaires, sauf pour Biuj-Jargal réduit à 750. Si ces conventions n'étaient pas trop dures, c'est que Renduel, à ce qu'il m'a dit lui-même, avait regimbé contre les propositions d'Hugo qui ne demandait pas moins de 6000 à 8000 francs en raison du grand succès de Xolre-lJame, publiée auparavant chez Gosselin. Au mois de mai de la même année 1832, l'éditeur s'engageait, par traité écrit en entier de la main d'Hugo, à publier Lillèraiiire et Philosophie mêlées à 2000 exemplaires et avec dix-huit mois de délai, en payant 6000 francs s'il y avait
1) C'est alors que Benduel fit sa magnifique édition de yolre-Dame avec douze belles gravures de Boulanji:er, de RalTet, de Camille Rogner, de Tony et d'AHVed Joliannot. Cette édition était en trois volumes in-8», mais l'éditeur s'était expressément réservé le droit de publier deux mille exemplaires (sur les onze mille) en un seul volume, genre keepsake anjïlais. pour le jour de l'an. Renduel avait lait tirer pour lui, sur grand papier de Chine, chacune de ces deux éditions; elles sont aujourd'hui en ma possession, ainsi que la collection complète des douze gravures avant la lettre et sur papier fort à très grandes marges.
KM» L1-: liOMANTISMK
deux volumes et 3000 s'il n'y en avait qu'un : il y en eut deux.
Enfin en juillet 1835, lienduel, qui avait déjà tant à payer à Hugo pour ses poésies, œuvres critiques ou romans, concluait avec lui un nouveau traité en vue de rééditer Aolre-Dame de Paris, toujours en trois volumes et à 11 000 exemplaires, puis la collection de ses sept drames depuis Cromwell eiHernani (1 ) jusqu'à Angelo, en six volumes {Marie Tudor et Angelo n en formant qu'un) et à 3300 exemplaires.
Pour écouler cette énorme quantité de livres, il avait trois ans et demi pour le roman et seulement dix-liuit mois pour les drames ; enfin il payait à l'auteur la bagatelle de 60000 francs, dont 10000 comptant et le reste échelonné jusqu'à la fin de décembre 1838. Arrivé à ce point, Renduel s'aperçut qu'en suivant plus longtemps cette progression incessante, il irait droit à la ruine : il jugea donc prudent de
(1; La première édition de Ilernuni a\aiL jjai'u chez Maine en 1830. Etourdi par le bruit qu'on faisait autour dece drame, le libraire, à ce que m'a dit Renduel, avait fait la folie de le payer 6 000 francs. Ce fut autant de perdu, la ^■enle ayant couvert tout juste les frais de px\lilication.
(17 octobre 1832).
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s'arrêter, et quand parurent Hiiy Blas et les Rayons et les Ombres, il passa la main à Delloye (1).
Victor Hugo faisait volontiers largesse de ses ouvrages, parfois même en les revêtant d'une reliure assortie, et l'on tenait soigneusement compte à la librairie des exemplaires et des frais de reliure à porter au débit de l'auteur ; mais il ne paraît pas que Renduel les réclamât très vivement, le moment venu, car je possède une facture dressée pour tous les exemplaires que le poète avait pris ou fait relier de novembre 1835 à janvier 1837, et elle est restée telle quelle entre les mains du libraire : elle s'élève à 239 volumes et à 179 francs de reliure. Quelques détails curieux : le 20 août 1836, Victor Hugo faisait envoyer
(1) A ce moment-h'i, d'ailleurs, toutes les œuvres antérieures de Victor Hujjo, portant l'indication des deux librairies Renduel et Delloye, subirent un rabais considérable, de moitié ou même des deux tiers, selon qu'elles étaient de vente plus ou moins facile. On en trouve le détail dans les journaux du temps : Notre-Dame, en trois ^•olumes, se vendait 12 francs au lieu de 22rr. 50; chaque volume de poésies, 4 francs au lieu de 7fr. 30 et 8 francs; chaque drame, 2 fr. 50 au lieu de 7 fr. 50 et 8 francs, etc. On voit que cette diminution confirme ce que Renduel m'a dit sur le débit très lent des drames et ouvragées en prose, comparé à celui des poésies et de Notre-Dame de Paris.