‹ Le romantisme et l'éditeur RenduelChapitre 9 sur 28 · I:T I.KmTKL'H lIK.NnUKL · texte numérisé non relu

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« maîtres de la pensée » avec lesquels il était en rapports. Tantôt c'est un écrivain nommé Scipion Marin, auteur d'une étude panégyrique sur Chateaubriand, qui, héritant de terres en Provence, fait aussitôt plusieurs caisses de fruits et d'oranges de sa propriété pour les envoyer à différents hommes de lettres dont l'amitié, disait-il, lui était chère; il arrive, par un fâcheux hasard, que Paul Lacroix ne reçoit pas l'envoi, et Marin, tout aussitôt, d'écrire à Renduel pour qu'il aille en personne aux Messageries réclamer le paquet perdu et le transmette au Bibliophile. Une autre fois, c'est Jean-Edme Paccard, auteur dramatique et romancier fécond, qui adresse à Benduel une lettre de trois grandes pages, avec cette suscription : A Monsieur Eugène Renduel, lun de nos premiers éditeurs, pour le supplier de veiller sur la précieuse santé d'Hugo et de conserver ce génie à la France :

Vous avez sans doute le bonheur de voir quelquefois ou même souvent M. Victor Hugo. Diteslui hardiment qu'il n"a rien publié encore d'aussi onctueux, daussi énergique, d'aussi élégamment poétique que les Voix intérieures. L'admirable pièce de vers, entre toutes admirables aussi, ayant pour

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titre ; .1 des oiseaux envolés, m'a ému, fait pleurer. Je m'y suis reconnu comme père, et, génie et talent à part, je me suis dit : c'est moi. La pJus belle âme a pu seule produire de pareils vers; car c'est de l'àme que des vers ainsi frappés sont enfants. Tout le volume est de cette même force poétique. L'auteur est là tout entier. Mais qu'il y prenne garde, cet homme aux grandes et nobles et entraînantes inspirations : il y a dans ces pages quelque chose de triste, de sombre, de touchant qui fait penser à ce que l'on appelle pour les hommes à inspiration le chanl du cygne. Ah! qu'il vive, cet homme dos régions supérieures, qu'il vive ! Que son génie ne le tue pas ! car le feu, tout sacré qu'il est, dévore et rapidement... Vous qui êtes assez heureux pour recueillir et publier ses immortelles inspirations, dites-lui de ménager sa vie. Il a déjà assez fait pour sa gloire. La vie est une bonne chose, lorsqu'on se sait aimé, estimé, honoré et plus encore. Et vous, monsieur, ayez foi aux paroles d'un écrivain de peu ou point de célébrité, mais jamais jaloux de ce qui se fait de bien et de beau tout autour de lui... (i).

(J)Ge Paccard, qui tàta un peu de tous les métiers, qui fut tour à tour comédien, romancier, poète et auteur dramatique, puis libraire et employé au ministère des finances, était né à Paris en octobre 1777. C'était déjà im homme d'âge à l'époque du mouvement romantique. La plupart de ses nombreux ouvra|j;es dataient d'auparavant, en particulier celui qui eut le plus de succès, VErmile du Marais ou le Rentier ohsei-valeur, publié en 1819 chez l'imprimeur-libraire Laurens, dont la fdle cadette devait devenir Mme Henduel. Celle-ci avait gardé précieusement et m'a transmis la jolie sépia originale composée par Chasselat pour illustrer le livre humoristique de Paccard, lequel mourut d'hydropisie en avril islî.

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Dans les premiers temps de sa retraite à Beuvron, Renduel correspondait encore assez activement, pour régler ses affaires, avec les libraires de Paris, Charles Gosselin, Hachette, etc.; mais surtout avec Charpentier qui était pour lui mieux qu'un ancien confrère : un ami. Charpentier était un peu plus jeune que Renduel et débutait alors assez modestement, mais soit sympathie de caractère, soit communion d'idées, les deux libraires s'étaient rapidement liés. Ils avaient publié ensemble quelques ouvrages, dont un bel André Chénier en deux volumes; enlin Renduel, déjà prêt à se retirer et ne pouvant pas recommencer toute sa collection sur nouveaux frais, avait vivement engagé son confrère à tenter une révolution capitale dans la librairie, à choisir pour ses livres courants un format intermédiaire entre l'inoctavo romantique et l'in-dix-huit ordinaire (1), à adopter enfin ce format si maniable qui a dû son succès à sa commodité et qui

(1) Les éditions romantiques en petit format sont très rares ; je citerai les Hirondelles, poésies d'Alphonse Esquiros (Renduel, 18.3 5j etla première édition de Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (Delangle, 1829), republiées dès l'année suivante en in-S» chez Renduel.

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s'appelle encore aujourd'hui, du nom de son inventeur, format Charpentier (1). Quand Renduel se retira, Charpentier reprit plusieurs de ses publications, puis il voulut tenter aussi la fortune avec le maître par excellence : « Voussavezque je vais publier dans ma collection Victor Hugo; écrivaitil à Renduel le 27 avril 1841. Je serais bien aise pour prospectus d'avoir celui que Théophile Gauthier fs/c) vous fit il y a quatre ou cinq ans et qui était tant soit peu hyperbolique. N'importe, comme on n'est pas devenu plus modeste depuis, il pourrait me servir avec quelques petits changements. Tâchez donc de m'en déterrer un dans vos archives : vous m'obligeriez grandement. Adieu, mon cher philosophe, etc. »

Ces lettres de Charpentier sont pleines d'humour : on voit qu'il est à l'aise avec Renduel et qu'il se sent du môme bord. Une fois les affaires expédiées, il cause d'amitié avecle campagnard et lui raconte les menus faits de la vie littéraire ou politique à

(1) Le premier ouvrage ainsi public par Charpentier date de 1838 : c'est une réédition de la Physiolorjic du fjoùt, " aufïmentée dune notice sui" l'auteur ».

« ^/j .' f/fîef bonheur! Je suis il nuinérv !... >>

L'Ermite m Marais ou i.e Rentier observatevr

Dessin à la sépia, de Charles Cha^selat. pour l'ouvrage d'Edmc Paccard (2 vol. chez Laurens clPélissier, 1819).

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Paris. Il a par moments des élans de désespoir qui font sourire aujourd'hui qu'on sait quel succès a couronné ses efforts : il déplore le temps passé; les conditions nouvelles du commerce des livres le font gémir, la concurrence l'exaspère, il drape de la belle façon ses rivaux en librairie; il ne parle de rien moins que d'imiter Renduel et de se mettre à travailler la terre ; il jure ses grands dieux de ne plus conclure aucune affaire et projette, pour se délasser, de lointains voyages en famille avec arrêt chez son ami de la Nièvre... Au milieu de tout cela, deux passages au moins valent d'être cités en entier : le premier sent diablement le bousiiKjo ; mais qui donc ne l'était pas alors dans les lettres et combien frondaient ce pouvoir peu absolu qui le regrettèrent après !

Paris, 27 avril ISll.

Je reçois toujours vos lettres avec plaisir, mon cher Renduel ; elles me rappellent nos anciennes causeries et nos anciens jugements sur les hommes et sur les choses, lesquels sont toujours de saison, car l'espèce humaine ne se corrige guère et ne fait que varier ses sottises. Pour le fond, c'est toujours le même : des illusions à la place de la réalité ; la sottise de la vanité, etc., etc.

Oui, vous avez bien fait de quitter tout cela, vous

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avpz fait ce que loul homme de sens et de cœur devrait faire, retourner à la vie simple et naturelle des champs pour y jouir des trésors que la nature prodigue à ceux qui savent la sentir et la comprendre et laisser aux fous toutes les misères de la capitale. Pour mon compte, cest le vœu de tous mes instants, et cette disposition est maintenant tout à fait partagée par ma femme.

Depuis l'affaire des fortifications surtout, cette disposition devient chacpie jour plus forte. Je m'indigne et me dégoûte de cet ignoble pays quand je vois cette ceinture de fortifications qui se développe chaque jour, quand je vois mon joli bois de Boulogne abîmé de fond en comble. En ce moment, Paris et ses environs ressemldent à un immense camp retranché. Ce sont des armes qui se forgent pour les tyrannies futures, et vous pouvez être certain qu'elles ne resteront pas oisives. Louis-Philippe s'apprête à livrer une bataille dont le succès ne me j)arait pas douteux pour lui, àcette époque de dégénérescence et d'apathie morales. L'affaire de ses lettres nous a tous consternés ; on est ici frappé de stupeur et de stupidité. C'est Robert Macaire dévoilé, comme me le disait hier Edgar Quinet. J'avoue que je ne le croyais pas de cette force-là...

9 décembre isil.

Je n'entends plus parler de vous, mon cher Renduel, et dès lors je vous écris, car vous finiriez peut-être par m'oublier tout à fait. Que devenez-vous donc? Vous deviez venir à Paris vers la fin du mois dernier en compagnie de M™"^ Renduel et vous êtes resté, à ce qu'il paraît, enfermé dans votre castel.

Vous avez sans doute entendu parler du mariage

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(lo .1. J. avec la fille unique d'un avocat à la cour de cassation, lequel est riche d'un million, dit-on. La tête de J. J., qui n'est pas très forte, n'a pu tenir à ce grand événement, et il a fait des boufTonneries, des turpitudes qui laissent bien loin toutes celles de M. Jourdain et dcMascarille. 11 avaitété personnellement solliciter toutes les notabilités de Paris pour assister à son mariage, de sorte que Saint-Sulpice regorgeait de ce qu'il y a de plus illustre. On marchail surlos pairs de France, comme disait RoUe, du National. Il voulait qu'on sonnât les cloches de l'église à grande volée ; malheureusement cela n'est possible que pour les princes du sang royal et pour le bon Dieu. Ce vieux drôle de Desmonts, qui l'a marié, lui a fait un discours emphatique ainsi qu'à sa femme dans lequel il leur a jeté au nez de l'encens, à les rendre idiots tous les deux. La beauté, la grâce, l'esprit de la mariée, l'esprit, la vertu, le génie du marié, tout cela foisonnait au milieu des métaphores de ce vieux scélérat. Jésus-Christ n'a pas été plus encensé après sa mort. Enfin, pour le l)ou(juet, mou J. J. a fait sur lui, sur son mariage, sur sa femme surtout, un feuilleton dans les Débats, qui est un chef-d'œuvre de niaiserie, d'impudence et de folie enfin. Ça dépasse tout ce qu'on peut imaginer. C'est une pièce curieuse et comme on n'en trouverait pas dans les Mémoires du temps de la Régence. Rolle lui a répondu dans le Xalional par un article qui est un chef-d'œuvre de raison, de raillerie et d'esprit. Ça été un coup de massue qui, dans une société de gens honnêtes et bien élevés', aurait eu pour l'ésultat de faire jeter J. J. à la porte de toutes les maisons. Mais le grand paillasse, qui connaît son temps, s'en est vengé par un bal féerique qu'il a donné dans les appartements de son beau-père, lequel habite le premier de la maison de

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Crapelet. Lor, les diamants et les ileurs ruisselaient partout ; c'était un prodige enfin.

Me voilà bien médisant, direz-vous peut-être, mais vous savez ma vieille haine féroce contre tous ces coquins de la presse qui ont tout gâté et perdu en France, depuis qu'on leur a lâché la bride. Enfin je m'arrête, en vous priant de me donner de vos nouvelles et en vous serrant la main.

Tout à vous,

CuARPliNTlEn (1).

Parmi les lettres d'affaires adressées non plus au libraire, mais au campagnard, une seule est curieuse à connaître au point de vue dramatique et musical. Dès que Rendue} eut décidé de se fixer à Beuvron, il

(1) Cette lettre si amusante appelle quelques renseignements rétrospectifs : 1" Le mariage de Jules Janin avec M"» Huet fut célébré à Saint-Sulpice le 16 octobre 1841 ; l'article intitulé le Mariage du Critique parut dans les Débats du IS, et la réplique de Rolle : Au Critique marié, duns le Xational du 25. — 2° L'avocat Huet de Rouen, inscrit au tableau en 1837, admis comme avocat à la cour de cassation en 1811, demeurait effectivement au n" 9 de la rue de Vaugirard, où se trouvait l'importante imprimerie de Crapelet. — 3° Le « vieux scélérat » de Desmonts dont parle Charpentier n'était pas, comme on pourrait le croire d'après la suite des idées, le prêtre qui avait béni le mariage; c'était le maire qui lavait célébré, le maire du 11^ arrondissement (mairie : rue Garancière n° 10) et ce Desmonts, avocat et décoré, avait son domicile rue Christine n" 3, en face de la librairie Renduel. Etait-ce en raison de ce voisinage, ou par désaccord politique ou pour quelque affaire du Palais, je ne sais, mais les deux lil^raires ne portaient certainement pas le dit Desmonts dans leur cœur.

mit tout en œuvre, son influence personnelle et ses relations, pour doter enfin le pays de voies carrossables et pour faire exécuter la jolie route qui remonte le cours sinueux duBeuvron,de Clamecy jusqu'à Brinon-lès- Allemands: cecliemin,trèsfréquentéaujourd'hui, fut si bien dû aux démarches incessantes du nouveau venu, que le seigneur suzerain de la Nièvre, Dupin, l'appelait souvent «le chemin de Kenduel ». Lorsque celui-ci s'occupait, en 1840, derecueillir des souscriptions parmi les grands propriétaires auxquels cette route devait servir, il écrivit au duc de Praslin, pair de France, qui possédait des bois dans les environs, pour lui demander appui et souscription. Le duc avait alors pour secrétaire un compatriote de Renduel, nommé Marié de l'Isle, dont le fils venait de débuter comme ténor à l'Opéra. Ce bon père pensait volontiers que tout le monde avait les yeux fixés sur l'entrée d'un enfant du Morvan à l'Académie royale de musique ; aussi dès qu'il a transmis à Renduel la réponse du duc, change-t-il subitement de sujet en laissant là chemin, argent, souscription pour ne plus parler que de son fils :

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Je vous remercie, monsieur, des félicitations patriotiques que vous m'exprimez relativement à mon fils Mécène, elles me flattent autant que celles que me firent l'honneur de m'exprimer les deux princes avanthier, à la deuxième représentation de la Muellc, où ils étaient venus : les ducs de Nemours et d'Aumale. Mécène s'est en effet surpassé dans l'air aride, long et d'une difficulté incroyable du Sommeil, où il parcourt vingt-cinq notes du haut en bas par saccades diverses et où mille de nos premiers chanteurs ont échoué. Mais il avait besoin de ce grand succès, car à la première représentation de cet opéra, il a failli succomber et se trouver mal d'épuisement sur la scène, et cela par deux fortes émotions qu'il éprouva le jour même et deux heures avant de paraître. On venait de lui apprendre que sa cuisinière avait introduit deux hommes la nuit chez lui qui pouvaient l'assassiner pour le voler. Ce furent ces jeunes gens eux-mêmes qui dénoncèrent cette femme de mauvaise vie. La colère lui donna la fièvre, mal à la tète suivi d'un mal de gorge qui le mit dans un pitoyable état; et il n'était pas possible de renvoyer trois mille personnes qui encombraient la salle de l'Opéra une heureavant le lever du rideau (i). Veuillez, je vous prie, lorsque vous irez à Clamecy, raconter cela à ma sœur, M™^ Tillior, et lui dire que lundi et mercredi il jouera le quatrième opéra qui est les IIuijiienots, chef-d'œuvre de Meyerbeer, et qu'après cela on fermera l'Opéra pour remettre la salle à neuf, travail qui a été suspendu d'un mois à cause des

(1) Trois mille personnes! Notez que l'Opéra de la rue Lepeletier ne contenait que isil places, et jugez par là de la valeur des affirmations de l'excellent Marié de risle, auquel l'amour paternel faisait perdre toute idée des nombres et des proportions.

débuts de mou lils, qui pendant ce mois auront rapporté près de iOOOOO francs et conséquemmenl 16 000 aux pauvres, puisque le sixième des recettes est destiné à cette œuvre. Et c'est pourtant un Nivernais, et un Nivernais que vous exalterez davantage qu'un autre, puisqu'il est Morvandiot comme vous (1) !

Ces éloges ne devaient pas tomber dans l'oreille d'un sourd, car Renduel était un Morvandiot pur sang; il avait gardé pour ce coin de terre une affection sans mélange, et lui, qui riait volontiers des gens trop faciles à s'attendrir, ne parlait jamais sans émotion des montagnes, des bois et des écrevisses du Morvan.

(1) Cette lettre est du 27 juin isSO. Marié le fils, père de ^1™"=* Galli, Irma et Paola Marié avait débuté le 3 de ce mois à l'Opéra par le rôle d'Eléazar et avait reçu bon accueil : il eut cela de particulier durant sa longue carrière que sa voix devenant plus grave avec rùge, il Unit par chanter les rôles de baryton et de basse après avoir débuté à rOpéra-Comique et à l'Opéra comme l'orl ténor.

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