I.i; HOMANTISMK
Au mois de juillet 1874, Renduel était allé prendre les eaux de Bourbonne-les- Bains, où le médecin, un peu en désespoir de cause, l'avait envoyé pour le remettre d'une première attaque de paralysie. Comme il feuilletait un soir rilluslration, lui qui ne lisait d'ordinaire que deux journaux politiques, un de Paris et un de Nevers, il aperçut son propre nom imprimé et il lut avidement les lignes suivantes :
« ...Ce que le directeur ne sait peut-être pas, c'est qu'il a été fortement de mode en littérature, il y a quarante ans, de faire des promesses. On prenait les engagements les plus formels — dans les catalogues. Pour ne parler que du même Alphonse Karr, il avait promis par exemple, trois romans, qu'on attendra probablement jusqu'à la semaine des quatre jeudis.
« 1" L'Ile des Saules, dont il est faitmention dans les catalogues d'Eugène Renduel à la date de 1835. (Eugène Renduel est mort depuis longtemps, et 1835 a l'air d'avoir été avant le déluge.)
ce Mais que vous dire?... Les hasards de
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la vie et la fantaisie du conteur l'ontpoussé de la mer d'Etretat à la mer de Nice. Tantôt il s'est fait jardinier, tantôt il s'est fait pêcheur. Pour un jardinier c'est de la paresse (1). »
L'article était de M, Philibert Audebrand, et raillait agréablement certain directeur de revue qui prétendait contraindre M. Alphonse Karr, par autorité de justice, h composer un roman de Robinson Crusoé, que l'écrivain s'était engagé à faire il y avait déjà vingt ans... Renduel n'en lut pas plus long et jeta le journal.
Lorsque j'allai le voir à Beuvron, à la fin d'août 1874, l'excellent homme, qui s'était repris à espérer après le succès momentané de sa cure, riait volontiers de l'article qui l'avait d'abord désagréablement frappé, et il me disait du ton joyeusement bourru qui lui était habituel : « Conçoit-on ce M. Audebrand, qui me tue et m'enterre sans plus de façon ! Si tu le connais, dis-lui que je suis encore de ce monde. J'avais d'abord envie de réclamer, mais à
(1*, L'Illiislralion, 18 juillet 1874,
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quoi bon? Si je ne suis pas morl, je n'en vaux guère mieux; je suis oublié des rares survivants de mon temps; si je faisais mine de vivre, je m'attirerais des lettres, des visites, des demandes : mieux vaut demeurer mort (1). »
Quiconque connaissait le caractère et le ton de I»enduel aurait facilement discerné, sous cette boutade, une douce satisfaction résultant d'abord de ce que son nom n'était pas oublié, et aussi d'une idée assez complexe, mais bien naturelle, chez un homme ayant occupé pareille position. Pensée toute secrète qu'il ne formulait pas, mais qu'on lisait dans ses yeux et qui était celleci : Tandis que les derniers représentants de l'école romantique s'efforcent de satisfaire la curiosité avide des nouveaux venus dans les lettres en leur racontant le peu qu'ils se rappellent de ces combats artistiques et littéraires, tandis que Gautier se lamente de n'avoir plus tant de livres ori
(1) Par un siiij^ulier coup du hasard, M. Philibert Audebrand fut à son tour enterré prématurément par ses confrères au mois de novembre 1S91. Les journaux, alors, annoncèrent sa morl, mais lui, moins philosophe que Renduel, réclama vivement contre cette oraison funèlDre anticipée : Sic vos non vo])is.,. dit le proverbe latin.
Kaoui. nii Pellevi':
Kruntispice à leau-forlc de Boisselat pour le roman du
comte de Pasloret (Renduel, 1833).
40 L1-: HOMANTlSMi:
ginaux, d'éditions rares, auxquelles le temps prête une si grande valeur, un homme vit retiré en province qui en sait long sur les mystères et les intrigues du temps romantique, car cet homme, par sa position et les services qu'on lui demandait, était le confident de chacun, et c'est à son cabinet, sorte de terrain neutre entre tant d'ambitions rivales, que venaient aboutir tous les propos méchants ou scandaleux, tous les commentaires défavorables d'écrivains qui se dépréciaient, par derrière, aussi fort qu'ils s'adulaient en face. Ce solitaire, oublié de tous et que tous croyaient mort, conservait soigneusement ces livres précieux, ces éditions originales, devenues presque introuvables, ces curieuses eauxfortes et gravures, aujourd'hui disparues; il avait enfin, à demi en ordre, nombre de lettres à lui adresisées ou de traités passés avec lui par tous les écrivains et poètes du temps, du plus petit au plus grand.
Le vrai plaisir de Renduel était de penser qu'il détenait tant de riches documents sur le romantisme, et qu'il était seul à les pouvoir consulter. Il surveillait curieusement l'apparition des ouvrages qui pré-
ET l'lditklh renduel 47
tendaient révéler certains points de l'histoire romantique, et il se pressait de les lire avec le désir secret d'y retrouver quelque souvenir pris sur le vif et aussi de n'y rien découvrir de curieux. La satisfaction qu'il éprouvait à cette lecture était moins d'évo({uer le passé que de vérifier s'il était bien seul à en connaître les traits les plus piquants. Par le fait, chaque livre nouveau lui apportait une désillusion ou plutôt une satisfaction nouvelle : tous ne faisaient que répéter les anecdotes ouïes aventures les plus connues ; aucun ne dévoilait les intrigues secrètes, les hostilités sourdes qu'il avait connues mieux que personne. C'est que, par sa position même au centre du monde romantique, il était l'arbitre et le conseil nécessaire; il écoutait les griefs des uns, la médisance des autres, les indiscrétions de tous, — et gardait, le plus souvent, ces confidences pour lui.
Lui demandait-on ce qu'il fallait retenir de livres comme Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie ou comme les Souvenirs de Feydeau sur Gautier : « Rien du tout, disait-il. L'auteur du premier ouvrage,
si
50 LIi ROMANTlSMi;
à la fois juge et partie, était trop malin pour raconter rien de vrai qui fût à son désavantage, et l'auteur du second était trop jeune pour avoir connu le véritable Gautier, celui des âges romantiques. »
Puis, avec un ton de regret : « Ah ! si j'avais écrit tout ce que j'ai su, quelles révélations et comme on aurait appris de singulières choses sur ces petits grands esprits ! Pourquoi n'avoir pas fixé mes souvenirs alors que j'avais la mémoire jeune et fraîche? J'ai beaucoup oublié depuis le temps, mais je me rappelle encore quantité de faits que peu de gens ont sus aussi bien que moi. « Et tout ce dont il se souvenait, il le racontait lentement, minutieusement, avec une satisfaction visible, et d'autant plus heureux d'évoquer cette histoire du passé, qu'il voyait quelle attention on lui prêtait, quel plaisir on prenait à ses révélations.
Les souvenirs de Gautier sur Y Histoire du Romantisme l'avaient distrait en lui retraçant avec une verve amusante la joyeuse vie d'autrefois; mais il déplorait que Théophile, comme il l'appelait, n'eût pas pu mener son récit plus loin. Le seul livre qui lui parût mériter quelque attention
i:t l'kditkl'h iu:\mi;i, 51
était l'étude de M. Jules Claretie sur Pétrus Borel, cet éciivain d'un talent si personnel, qu'ilavait apprécié et soutenu dès le début. Il trouvait surtout à cet ouvrage le mérite, trop rare de nos jours, d'être écrit dans un esprit très juste, ni trop sévère, ni trop élogieux ; de transporter aussi le lecteur en pleine vie romantique et de le faire vivre, pour ainsi dire, avec ces artistes et ces littérateurs, sur lesquels la physionomie originale de Pétrus Borel se détachait bien en relief.
Il n'était pas non plus sans connaître le passage de Lulèce où Henri Heine le met en scène avec Victor Hugo : ,
(( Quelqu'un a dit du génie de Victor Hugo : « C'est un beau bossu ». Ce mot est plus profond que ne le suppose peutêtre celui qui l'a inventé. En répétant ce mot, je n'ai pas seulement en vue la manie de M. Victor Hugo, de charger, dans ses romans et dans ses drames, le dos de ses héros principaux d'une bosse matérielle; mais je veux surtout insinuer ici qu'il est lui-même affligé d'une bosse morale qu'il porte dans l'esprit. J'irai même plus loin, en disant que, d'après la théorie de notre
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philosophie moderne, nommée « la doctrine » de l'identité », c'est une loi de la nature que le caractère extérieur et corporel de l'homme répond à son caractère intérieur et intellectuel. Je ruminais encore cette donnée philosophique dans ma tête lorsque je vins en France, et j'avouai un jour à mon libraire, Eugène Renduel, qui était aussi l'éditeur de 'Victor Hugo, que, d'après l'idée que je m'étais faite de ce dernier, j'avais été fort étonné de ne pas trouver en M. Hugo un homme gratifié d'une bosse.
« Oui, on ne lui voit pas sa difformité »,dit M. Renduel par distraction. — « Comment! » m'é,criai-je, « il n'en est donc pas tout à fait « exempt? — Non, pas tout à fait », répondit Renduel avec embarras. Et, sur mes vives instances, il iinit par m'avouer qu'il avait, un beau matin, surpris M. Hugo au moment où il changeait de chemise, et qu'alors il avait remarqué un vice de conformation dans une de ses hanches, la droite, si je ne me trompe, qui avançait un peu trop, comme chez les personnes dont le peuple a l'habitude de dire qu'elles ont une bosse, sans qu'on sache où... Chose aussi amusante que significative! Ce fut justement à
ET l/ÉDIïEUR RENDUEL 53
l'éditeur du poète que cette difformité ne resta pas cachée. Personne n'est un héros aux yeux de son valet de chambre, dit le proverbe, et de même, le plus grand écrivain finira par perdre à la longue son prestige héroïque aux yeux de son éditeur, l'attentif valet de chambre de ^on esprit; ils nous voient trop souvent dans notre négligé humain. »
Et, comme je lui demandais ce qu'il y avait de vrai là dedans :
« Je connais cette histoire de longue date, me répondit Renduel; elle est amusante, mais inventée à plaisir. Heine est là tout entier. Je lui aurai dit quelque jour que j'avais surpris le maître à sa toilette. Cette idée du petit lever royal d'Hugo l'aura frappé et se sera mêlée dans son esprit avec sa théorie de la conformité physique et morale chez les écrivains. Ces deux pensées auront germé et se seront confondues; de là cette anecdote qu'il imagine, de là les paroles qu'il me prête et qu'il devait croire vraies à force de les rouler dans sa tête. »
Renduel avait gardé le meilleur souvenir de Gautier, et s'il avait toujours quelque trait désagréable à raconter sur les autres
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coryphées du romantisme, il ne parlait jamais de Théophile que pour vanter sa franche et bonne nature, son humeur égale, son excellent caractère. Il n'avait pourtant conservé aucune relation avec lui; mais il le préférait, comme homme, à tous ses contemporains. « Quel bon garçon, avait-il coutume de dire, quel brave cœur! » Cette sympathie semble avoir été réciproque, car Gautier ne manque pas, à l'occasion, de donner dans ses livres un souvenir à celui qui fut son éditeur et son ami. Si brièvement qu'il parle de lui dans sa préface du Capitaine Fracasse ou dans sa notice autobiographique, ce ne sont pas là des paroles banales, et le })oète avait dû garder un souvenir sincèrement affectueux de l'éditeur de Maupin.
Lors de ma dernière visite à Renduel, les Portraits contemporains de Gautier venaient de paraître, et Paul Foucher, qui rédigeait une revue littéraire à ta Liberté, analysa ce livre dans un article qu'il terminait par ces paroles émues : « Gautier et moi, nous nous étions un peu perdus de vue ; et, pourquoi ne le dirais-je pas ? il m'aimait peu, je n'ai jamais su pourquoi.
Alfred r>E Musset et Honoré de Balzac
Caricature à la plume, attribuée à Théophile Gautier
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Nous ne savons guère — et nous avons tort — nous affranchir de cette réserve inspirée par le peu de sympathie que notre personne ou notre production provoque.
Cependant nous étions plus que camarades : nous étions frères d'armes. Nous avions tous deux les chevrons àWntoni], la croix d'honneur d'IIernani. Nos allures étaient celles de copains de lettres ; mais nous ne nous sommes jamais tutoyés — que de loin. Je n'en remplis pas avec moins de sympathie la tâche qui m'échoit. Dans son article sur Gozlan, recueilli parmi les Portraits contemporains, Gautier disait : « Notre armée n'est pas vaincue, mais « décimée, et les soldats qui sont encore « debout se regardent avec inquiétude, « voyant leur petit nombre. » Hélas! à la représentation des ^fzr^rayes, déjà on avait demandé à Célestin Nanteuil deux cents soldats des bandes (ÏHernani, et il n'avait pu les donner. « Chacun a l'air de dire à l'autre, continue Gautier : « Si c'est toi qui « es destiné à faire l'oraison funèbre de la « troupe, ne m'oublie pas ». J'ai pensé — y avait-il témérité ? — que c'était à moi le tour. J'ai pris de la main du factionnaire
ET I. KDITF.in nENDlKr.
tombé le fusil, prêt à le remettre à qui voudra me relever. Les hommes de la £('•nération de 1(S30, que je n'ai pas à louer, mais que tant de noms d'un éclat si supérieur au mien ont recommandés, rappellent les huguenots du cinquième acte (\u chefd'œuvre de Meyerbeer. Sous les balles invisibles qui criblent le peu qui reste encore de la phalange, ils chantent encore ; bientôt, peut-ôtre, ils ne chanteront plus. »
Cet article plongea Renduel dans de tristes pensées ; mais il lui inspira bientôt des idées plus riantes en évoquant le souvenir de Paul Foucher. La myopie, devenue légendaire, de ce pauvre Foucher était, dès cette époque, une source inépuisai>le de plaisanteries, d'ailleurs inoffensives, et provoquait parfois les incidents les plus drôles. Le cabinet de Renduel était le rendez-vous ordinaire des auteurs romantiques, qui venaient y flâner en colportant les nouvelles littéraires ou autres. Certain jour, Paul de Musset, qui avait un talent particulier pour dessiner des charges ou découper des silhouettes comiques, avait, tout en causant, tracé une caricature frappante de Paul Foucher et l'avait collée au beau milieu de
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la glace. Les visiteurs une fois partis, Renduel s'était remis à écrire sans plus songer à ce nouvel ornement. Quelqu'un entre : c'est Paul Foucher, alors simple débutant, qui désirait publier son premier volume chez l'éditeur en vogue et qui s'était fait chaudement patronner par sa sœur, M""" Victor Hugo. Il s'avance, le lorgnon braqué dans l'œil, et, tout en causant, regarde de droite et de gauche. Ce papier collé sur la glace l'intrigue. . . Il raffermit son lorgnon, se penche tant qu'il peut et reconnaît sa propre charge. Un autre aurait pu se récrier; lui, il eut le bon esprit de ne rien dire, épargnant ainsi une explication délicate à Renduel, qui pestait tout bas contre le caricaturiste absent (l).
(1) L'excellent Paul Foucher, avec sa mauvaise vue, était chaque jour en butte à de nouvelles mystifications. En voici de plus ou moins drôles, que raconte dans ses Mémoires le comte Horace de "\'iel-Castel : « Il a été longtemps notre victime aux deux Musset et à moi ; nous lui faisions manger de la colophane pour du sucre de pomme et nous afficliions partout sa caricature. Un jour, dans le journal VArlisle, en i-endant compte d'une de ses productions, j'ai imprime qu'il était au moins l'égal de Alolière et il l'a cru. Je lui ai jjersuadé une autre fois qu'il était invité à un bal costumé chez les Ancelot, qui ne songeaient pas à lui etqui se chauffaient tranquillement au coin de leur feu ; il arrive habillé en archer du .wi^ siècle, costume collant, rayé jaune et noir, toque rouge, plumes blanches, le poignard au côté, la halle-
KT l'Éditeur Ri:Nnii:i. ,59
Le souvenir de Foucher était lié dans la pensée de Renduel à celui de cette grande orgie moyen âge organisée par tous les romantiques : poètes, romanciers, peintres, graveurs, sculpteurs, architectes, et qu'ils dénommèrent fièrement: Fêle des Truands.
Pour donner plus de couleur à cette réunion de carnaval, le travestissement était obligatoire, et Dieu sait quels singuliers oripeaux servirent à costumer nombre d'invités. Presque aucun de ces jeunes gens n'avait alors un sou vaillant ; aussi les déguisements étaient-ils aussi peu luxueux que les consommations peu délicates ; elles se composaient surtout de charcuterie et de vin chaud. « Quelle cohue, quel entrain et quelle gaieté ! disait Renduel. Nos habits étaient sales; mais quelle fantaisie comique dans ces vieilleries ! Nous avions tous revêtu des costumes fripés qui nous allaient tant bien que mal, en nous donnant l'aspect le plus burlesque. J'étais impayable, affublé en Almaviva abricot, et Foucher
barde à la main. L'entrée a été superbe, la surprise des Ancelot magnifique. Paul Foucher est resté jusqu'à minuit, attendant toujours le bal masqué. <> Cette dei-nière farce est assez amusante et Champfleury l'a jugée telle, puisqu'il en a fait les Mésaventures de M. Tringle.
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était absolument grotesque en Guillaume Tell, armé d'une arbalète et d'un binocle. Buffet peu varié, mais copieusement servi ; on y mangeait sur le pouce et la presse était si grande autour, que Nanteuil, dont la haute taille dépassait toutes les autres, avait l'air de poser sa galantine sur la tête de ses voisins. C'était peu ragoûtant, mais amusant au possible. »
Théophile Gautier a laissé aussi des souvenirs personnels sur cette fôte historique : «... C'était rue du Doyenné, dans ce salon où les rafraîchissements étaient remplacés par des fresques, que fut donné ce bal costumé qui resta célèbre, et où je vis pour la première fois dans tout l'éclat de son succès, de sa jeunesse et sa beauté, ce pauvre Roger de Beauvoir, qui vient de mourir après de si longues souffrances. Il portait un magnifique costume vénitien, à la Paul Véronèse : grande robe de damas vert-pomme, ramage d'argent ; toquet de velours nacarat et maillot rouge en soie ; chaîne d'or au col. Il était superbe, éblouissant de verve et d'entrain ; et ce n'était pas le vin de Champagne qu'il avait bu chez nous qui lui donnait ce pétillement de bons
C'.'-'T:m i/<>rrr«i-
^'E^■EZIA LA BeLI.A
rrontispicc i'i roaii-forte de Cclestin Xanteuil pour le i-iinian d'Alphonse Roj'er (Rendiu-I, 1S34).
mots. Dans celte soirée, Edouard Ourliac, qui plus tard est mort dans des sentiments de profonde dévotion, improvisait, avec une àpreté terrible et un comique sinistre, ces charges amères où perçait déjà le dégoût du monde et des ridicules humains (1). » Cette « Fête des Truands » eut un retentissement inouï. Les adeptes du romantisme faisaient tant parler d'eux et l'on racontait sur leur compte des traits tellementexcentriques, que beaucoup de gens du monde s'étaient fait inviter pour voir de près ces bêtes curieuses. Ils avaient aussi des relations très étendues dans le monde des théâtres, et nombre d'acteurs et de comédiennes célèbres s'étaient rendus à leur invitation. « C'est là, poursuivit Renduel, que la jolie M"" Levert, sociétaire de la Comédie-Française, me soutira vingt
(1) Autobiographie écrite par Gautier pour VIllustration en mars 1867, et insérée en tète de ses Portraits contemporains, ^'oir aussi la description de l'appartement et des apprêts du bal dans son article sur Marilhat(même ouvrage, p. 231). L'imjiasse du Doyenné était située parmi les pâtés de maisons qui encombraient Je terrain occupé aujourd'hui par les deux squares intérieurs du Lou^•re. Elle s'ouvrait sur la place du Carrousel (à la place actuelle du pavillon Mollien) et s'enfonçait jusque derrière le manège les écuries du roi, où s'élevaient de très beaux arbres, bien faits pour charmer la colonie d'arlistes qui gîtait dans ce coin i-fsserré du vieux Paris.
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francs à l'écarté, avec une rouerie et un aplomb remarquables. Il s'en fallait d'un point que l'un ou l'autre gagnût. Je venais de donner les cartes et tenais en main un jeu assez favorable ; elle en avait un détestable et se voyait perdue d'avance. Tout en jouant, je devisais avec les allants et vcnans. Comme je saluais d'un mot quelque ami au passage, M'"' Levert, feignant de croire que je lui offrais des cartes de rechange: « J'accepte », dit-elle en abattant son jeu. Héclamer contre une jolie femme aurait été ridicule... Je lui donnai cinq nouvelles cartes qui se trouvèrent être excellentes : elle gagna haut la main. La partie finie, je me levai et saluai poliment ma partenaire, qui ne demandait qu'à recommencer. »
L'article précité de Paul Foucher découlait, comme il le dit lui-même, d'une des idées favorites de Gautier. Théophile revient souvent dans ses écrits sur cette pensée touchante, sur ce devoir qu'il croyait sien d'adresser publiquement une parole d'adieu à tout « soldat de l'armée romantique qui tombait », de résumer pour les nouveaux venus quelques particularités de sa vie et
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de noLifier les plus importants de ses travaux à la génération qui les ignorait; mais jamais il ne s'exprima en termes plus émus qu'à l'annonce du trépas si subit de Léon Gozlan. On voit que le poète a été réellement frappé par cette nouvelle foudroyante que le télégraphe lui transmet au milieu d'un joyeux dîner :
« Sans attendre l'arrivée des journaux do Paris, qui, sans doute, apporteront ce matin leurs renseignements nécrologiques, rendons à cette mémoire les honneurs qui lui sont dus ; tressons-lui, avec quelques lignes de feuilleton, une couronne de jaunes immortelles. Ils commencent à être rares les survivants de cette phalange autrefois si serrée qui s'était formée vers 1830, et que reliaient autour du drapeau romantique les mêmes rêves de rénovation littéraire. A des instants de plus en plus rapprochés, une balle invisible siflle et un vide se fait dans les rangs ; vide qui ne sera pas rempli, car qui se soucie aujourd'hui des idées dont nous étions enflammés jusqu'à la folie? La génération nouvelle a sesamours,seshaines, ses préoccupations, ses atYaires, comme c'est son droit, et ne regard^ pas souvent
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en arrière; elle marche confusément vers l'avenir, vers l'inconnu, et nous autres, nous restons là, avec nos dieux oubliés, sur le champ de bataille, à compter nos morts gisant parmi quelques momies classiques pourfendues jadis à grands coups d'estoc, l^'heure est triste; le jour descend et la nuit va venir. Du soleil, on n'aperçoit plus ([u'un mince fragment de disque échancré par la silhouette noire des alïùts brisés. -\otrc armée est non pas vaincue, mais décimée, et les soldats qui sont encore debout se regardent avec inquiétude, voyant leur petit nombre. Le poids du harnais de guerre leur pèse, quoiqu'ils n'en disent rien et qu'ils se redressent avec la fierté de ceux qui, jadis, ont pris part aux batailles des géants. Chacun à l'air de dire à l'autre : « Si c'est toi qui es destiné à faire l'oraison « funèbre de la troupe, ne m'oublie pas. »
Et Gautier fit comme il disait: il n'oublia personne, jusqu'au jour où lui-même succomba.