LES COLLECTIONS DE L ANCIEN LIBRAIRE
Lorsque Théophile Gautier, au couranl de son Hisloire du Romanlisme , vient à décrire la chambre pauvre « mais d'une pauvreté fière et non sans ornement », où se réunissaient les fougueux adeptes du romantisme, qui formaient le pelil Cénacle, — la réunion se composait habituellement de Gérard de Nerval, de Jehan du Seigneur, d'Augustin Mac-Keat, de PhilothéeO'Neddy (chacun arrangeait un peu son nom pour lui donner plus de tournure), de Napoléon Tom, de Joseph Bouchardy, de Célestin Nanteuil, de Théophile Gautier, de Pétrus Borel, de quelques autres encore, — il ajoute avec un sincère accent de regret et d'émotion ; « Les médaillons des camarades
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modelés par Jehan du Seigneur — notez bien cet h, il est caractéristique du temps, — et passés à l'huile grasse pour leur ùter la crudité du plâtre et les culotter (pardon du mot! les statuaires et les fumeurs l'emploient dans la même acception) étaient suspendus de chaque côté de la glace et dans l'épaisseur de la fenêtre, où ils recevaient un jour frisant très favorable au relief. (Jue sont devenus ces médaillons faits par une main glacée elle-même maintenant, d'après des originaux disparus dont bien peu du moins survivent? Ces plâtres se seront sans doute brisés au choc biulal des déménagements, à travers les odyssées d'existences aventureuses, car alors nul de nous n'était assez riche pour assurer l'éternité du bronze à cette collection qui serait aujourd'hui si précieuse comme art et comme souvenir. Mais quand la vaste jeunesse ouvre devant vous ses horizons illimités, on ne se doute pas que le présent prodigué avec tant d'insouciance peut un jour devenir de l'histoire, et l'on perd sur le bord de la route bien des témoignagnes curieux... »
Les regrets de Gautier étaient mal-
heureusement justifiés. Beaucoup de ces curieux médaillons ont été brisés en mille pièces et l'on n'en trouverait plus aujourd'hui de collection complète ; mais il en restait quelques-uns, à Beuvron, ceux de Théophile Gautier, Pétrus Borel, Cordelier Delanoue, Philothée O'Neddy, Gérard Labrunie, qui ne s'appelait pas encore de Nerval, et de Renduel lui-même. Autant de plâtres qui sont passés entre mes mains par la suite et qu'il me fut doux de montrer, de prêter même au fds du sculpteur, à ce vaillant Maurice Duseigneur, mort récemment et qui s'occupait avec un zèle pieux de réunir, de faire surmouler les différents bustes ou médaillons modelés par son père : il n'en avait, le croirait-on ? retrouvé qu'une dizaine, y compris ceux que je pus lui fournir.
Renduel avait aussi conservé précieusement plusieurs des dessins originaux, aquarelles ou sépias qu'il avait fait exécuter par les principaux peintres romantiques pour illustrer les drames de Victor Hugo el sa Notre-Dame do Paris. D'abord cinq belles sépias de Boulanger: deux })Our Hernani et une pour Lnerère, payées deux
Eugène Rexduel, ta» Ji;han Duseigxeur (1832) D'après un médaillon en bronze.
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cents francs chacune, et deux plus grandes, en largeur, pour Marion Delorme, pour lesquelles Boulanger toucha six cents francs : une sixième, qui devait représenter Gennaro tuant sa mère, ne fut jamais exécutée, encore que le peintre l'eût formellement promise à Tédiieur. (Juant aux deux beaux dessins composés par Raffet pour Noire-Dame, et qui représentaient : l'un, le mariage de Gringoire et d'Esmeralda dans la cour des Miracles ; l'autre, Phœbus et Esmeralda surpris par Claude Frollo, Renduel les avait payés ensemble la modique somme de quatre cents francs, et ne se consolait pas de les avoir, dans un moment d'irréflexion, cédés à la maison Giroux. Mais les deux pièces capitales de cette série étaient signées de Louis Boulanger : sa belle aquarelle de la Procession du pape des fous, d'un éclat, d'une couleur inimaginables, que le libraire avait payée cinq cents francs, et son tableau du Boi Lear, un des grands succès du Salon de 1836, qu'il avait gracieusement offert à Renduel. a Je vous envoie mon Boi Lear, lui écrivait-il, pour remplir la promesse que je vous avais faite d'une peinture de moi.