‹ Le romantisme et l'éditeur Renduel; souvenirs et documents sur les écrivains de l'école romantique, avec lettres inédites adressées par eux à RenduelChapitre 5 sur 23 · LES COLLECTIONS DE L ANCIEN LIBRAIRE · texte numérisé non relu

LES COLLECTIONS DE L ANCIEN LIBRAIRE

Lorsque Théophile Gautier, au courant de son Histoire du Romantisme, vient à décrire la chambre pauvre « mais d'une pauvreté fière et non sans ornement », où se réunissaient les fougueux adeptes du romantisme, qui formaient le petit Cénacle, — la réunion se composait habituellement de Gérard de Nerval, de Jehan du Seigneur, d'Augustin Mac-Keat, de Philothée O'Neddy (chacun arrangeait un peu son nom pour lui donner plus de tournure), de Napoléon Tom, de Joseph Bouchardy, de Gélestin Nanteuil, de Théophile Gautier, de Pétrus Borel, de quelques autres encore, — il ajoute avec un sincère accent de regret et d'émotion: « Les médaillons des camarades

modelés par Jehan du Seigneur — notez bien cet h, il est caractéristique du temps, — et passés à l'huile grasse pour leur ôter la crudité du plâtre et les culotter (pardon du mot! les statuaires et les fumeurs l'emploient dans la même acception) étaient suspendus de chaque côté de la glace et dans l'épaisseur de la fenêtre, où ils recevaient un jour frisant très favorable au relief. Que sont devenus ces médaillons faits par une main glacée elle-même maintenant, d'après des originaux disparus dont bien peu du moins survivent? Ces plâtres se seront sans doute brisés au choc brutal des déménagements, à travers les odyssées d'existences aventureuses, car alors nul de nous n'était assez riche pour assurer l'éternité du bronze à cette collection qui serait aujourd'hui si précieuse comme art et comme souvenir. Mais quand la vaste jeunesse ouvre devant vous ses horizons illimités, on ne se doute pas que le présent prodigué avec tant d'insouciance peut un jour devenir de l'histoire, et l'on perd sur le bord de la route bien des témoignagnes curieux... »

Les regrets de Gautier étaient mal-

heureusement justifiés. Beaucoup de ces curieux médaillons ont été brisés en mille pièces et l'on n'en trouverait plus aujourd'hui de collection complète ; mais il en restait quelques-uns, à Beuvron, ceux de Théophile Gautier, Pétrus Borel, Cordelier Delanoue, Philothée O'Neddy, Gérard Labrunie, qui ne s'appelait pas encore de Nerval, et de Renduel lui-même. Autant de plâtres qui sont passés entre mes mains par la suite et qu'il me fut doux de montrer, de prêter même au fils du sculpteur, à ce vaillant Maurice Duseigneur, mort récemment et qui s'occupait avec un zèle pieux de réunir, de faire surmouler les différents bustes ou médaillons modelés par son père : il n'en avait, le croirait-on ? retrouvé qu'une dizaine, y compris ceux que je pus lui fournir.

Renduel avait aussi conservé précieusement plusieurs des dessins originaux, aquarelles ou sépias qu'il avait fait exécuter par les principaux peintres romantiques pour illustrer les drames de Victor Hugo et sa Notre-Dame de. Paris. D'abord cinq belles sépias de Boulanger: deux pour Hernani et une pour Lucrèce, payées deux

Eugène Rbkdubl, pah Jehan Duseigneur (1832) D'après un médaillon en bronze.

cents francs chacune, et deux plus grandes, en largeur, pour Marion IJelorme, pour lesquelles Boulanger toucha six cents francs ; une sixième, qui devait représenter Gennaro tuant sa mère, ne fut jamais exécutée, encore que le peintre l'eût formellement promise à l'éditeur. Quant aux deux beaux dessins composés par Raffet pour Notre-Dame, et qui représentaient : l'un, le mariage de Gringoire et d'Esmeralda dans la cour des Miracles ; l'autre, Phœbus et Esmeralda surpris par Claude Frollo, Renduel les avait payés ensemble la modique somme de quatre cents francs, et ne se consolait pas de les avoir, dans un moment d'irréflexion, cédés à la maison Giroux. Mais les deux pièces capitales de cette série étaient signées de Louis Boulanger : sa belle aquarelle de la Procession du pape des fous, d'un éclat, d'une couleur inimaginables, que le libraire avait payée cinq cents francs, et son tableau du Boi Lear, un des grands succès du Salon de 1836, qu'il avait gracieusement offert à Renduel. « Je vous envoie mon Boi Lear, lui écrivait-il, pour remplir la promesse que je vous avais faite d'une peinture de moi.

ET L EDITKIK HEXDUEI.

C'est une bonne traduction de Shakespeare, je crois, et une des toiles que j'aime le mieux de moi. » En voilà donc un qui ne pensait pas avoir à se plaindre et marquait quelque reconnaissance à son éditeur.

Autour de ces tableaux étaient suspendus force petites toiles ou jolis dessins. De ce côté, un charmant portrait au crayon de Hoffmann par Henriquel -Dupont, d'après un document reçu d'Allemagne; une sépia de Decamps représentant un brigand italien en prison, puis deux pochades de Théophile Gautier : au crayon, une charmante tête de femme coquettement couverte d'un chapeau à plumes et jetant en arrière un regard malicieux ; à l'encre, un couple d'amoureux Louis XIII se promenant dans un parc; enfin une aquarelle du même pour la scène de Notre-Dame de Paris où Quasimodo veille sur la Esmeralda dans la cellule du Refuge. Sur cet autre pan de mur, une aquarelle de Marckl pour Cromwell et quatre autres, très jolies, de Camille Rogier, représentant, celle-ci le couronnement de Cromwell, celle-là l'entrée de François Ier dans le bouge de Saltabadil, la troisième et la quatrième : le fie trait du roi Louis XI

cl Trois cœurs cT hommes faits différemment, destinées, vous le devinez, à Notre-Dame de Paris. Au milieu de la pièce, enfin, un grand portrait à l'huile, un élégant cavalier, la figure toute pâle et tout vôtu de noir, le cou engoncé dans une énorme cravate, la taille serrée dans une longue redingote en forme de fourreau, les mains gantées de gris, le pur dandy romantique, en un mot, qui ne laissait rien voir de blanc et dont les poignets, le col, le plastron de chemise étaient soigneusement dissimulés:

c'était Renduel lui-môme, en grande tenue, et celui qui l'avait ainsi pris sur nature en 1836 n'était autre que le peintre-poète Auguste de Châtillon, le futur auteur de la Levrette en paletot (1).

Oue de gravures aussi, de magnifiques épreuves des compositions commandées à

(1) Ces tableaux ou dessins, aquarelles ou sépias. de Louis T3oulangcr, Decamps, Henriquel-Dupont, Théophile Gautier et Camille Rosier sont tous aujourd'hui chez moi, sauf l'aquarelle de Marckl et trois de Rosier, dont Renduel avait fait largesse à différentes gens. Son grand portrait par Auguste de Châtillon a été légué par Mmc Renduel au Musée historique de la ville de Paris, et on peut le voir maintenant à l'Hôtel Carnavalet où sa place était tout indiquée au milieu des gens qui. parleur naissance ou leur réputation, se rattachent à l'histoire de Paris, car nul éditeur ne tint jamais plus grande place à Paris que cet enfant du Morvan.

Le Roi Li.ak

Lithographie d'après le tableau de Louis Boulanger

(Salon de 1836).

Boulanger, aux Johannot, à Raffet, à Marckl, à Rogier pour les drames et les romans de Victor Hugo ; quelle rareté que cette livraison renfermant sous couverture jaune quatre eaux-fortes très fouillées de Célestin Nanteuil pour les OEuvres de Victor Hugo — il n'en parut jamais davantage — et quelle précieuse feuille que celle qui présentait, en épreuve d'essai, les trois curieux dessins à l'eau-forte que le môme Nanteuil avait imaginés pour le Spectacle dans un fauteuil et que Musset fit anéantir; quelle jouissance c'était pour Renduel vieilli que de manier encore et de contempler d'un œil plein de regrets ces précieuses reliques de sa vie de libraire ! Il avait un tiroir rempli de vignettes, frontispices ou culs-de-lampe en première épreuve sur chine volant — auteurs : Tony Johannot, Devéria, Gigoux, Henry Monnier, etc. ; — et quelques-unes de ces illustrations, par un raffinement de collectionneur, avaient été tirées sur satin : celles de Verlu et tempérament, du Bibliophile Jacob, par exemple, de la Salamandre, d'Eugène Sue, aussi bien que le beau portrait de Renduel par Gigoux, en lithographie, et le charmant portrait au burin

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d'Hoffmann, par Henriquel-Dupont. Et ces vignettes, pour lesquelles on choisissait toujours la scène la plus horrible du drame ou du roman, sont comme les armes parlantes du romantisme; voyez plutôt celles destinées à l'Assassinat, de Méry, à Champavert, de Pétrus Borel, au Mutilé^ de Saintine, aux Caractères et paysages, de Philarète Chasles, au Vendéen, qui n'a pas de nom d'auteur. Ce ne sont que séductions et violences, qu'assassinats et décollations.

« Avez-vous remarqué, écrivait un jour Théophile Gautier, que les livres curieux et devenus rares ont des jambes comme les petits bateaux sur lesquels l'enfant consulte son père, car s'ils n'avaient pas des jambes, ils ne marcheraient pas et resteraient tranquillement sur le rayon de bibliothèque où on lésa précieusement serrés entre deux livres de mœurs honnêtes et de reliure convenable. Lorsque les mélanges tirés d'une petite bibliothèque romantique de M. Charles Asselineau nous tombent sous la main, de quels amers regrets ne sommes-nous pas saisi? Tous ces livres, devenus si rares, si introuvables, si précieux, qui atteignent

dans les ventes à de tellesenchères, nous les mirions pour rien, sans nous donner la moindre peine, avec l'eau-forte, le bois, le portrait, la lettre ornée, tout ce qui fait heureux le bibliophile dans cette chasse innocente et lui procure de si douces émotions. Nous les posséderions, ces éditions princeps, celles qui font foi, que les auteurs ont revues! Une à une elles seraient venues se ranger derrière la vitre transparente, mais sous clefs maintenant, puisqu'il y a d'honnêtes gens voleurs de livres. Malheureusement, il est trop tard ; la plupart des amis sont morts, les éditions sont épuisées depuis longtemps, et nous voilà écrivant cette Histoire du Romantisme dont nous avons été une petite part, sans un de ces livres, qui portaient pourtant comme sauvegarde le nom sacré des maîtres. »

Renduel en avait gardé beaucoup de ces livres précieux, mais il en avait perdu aussi beaucoup par manque de prudence et par la bêtise des paysans qui fouillaient librement dans ces volumes, en regardaient d'abord les images et puis les déchiraient pour allumer leur feu. Ne surprit-on pas un jour la bonne etlejardinier qui s'escrimaient

/ZJ^t

Lettre nF. Phii.arète Ciiasles a Renduel.

de la plume et du crayon sur une brochure dont l'édition princeps vaut de l'or aujourd'hui : le Sacre de Charles X, par Victor Hugo? Renduel n'avait pas perdu des livres de ce seul fait : il en avait aussi donné à de prétendus amateurs; il en avait prêté qui n'étaient jamais revenus — toujours les jambes des petits bateaux ; — mais sa bibliothèque, après tant de malheurs, était encore assez bien garnie en éditions originales, et le vieux libraire regardait surtout avec amour des tirages sur beau papier de Chine ou des Vosges, sur papier rose ou vert, qu'il avait faits pour lui-même et seulement pour des volumes de choix, ceux signés de Victor Hugo, de Sainte-Beuve et de Lamennais, de Charles Nodier et d'Alfred de Musset; il couvait enfin d'un œil jaloux deux recueils médiocrement élégants et qui n'étaient rien moins que les épreuves complètes des Voix intérieures et de Cromwell, avec corrections de la main de l'auteur.

Vous figurez-vous quelle quantité inconcevable de lettres : offres, requêtes, demandes d'argent, reproches, engagements, Renduel dut recevoir pendant les dix ans qu'il fut le libraire attitré de l'école roman-

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tique? Et dans cet énorme masse de papiers qu'il avait conservés, que de noms illustres clans les lettres, les arts et la politique a côté d'autres de notoriété moyenne ou même absolument inconnus! Hugo, Nodier, Lamennais, Soulié, Janin, Balzac, Sainte- Beuve, Lamartine, Dumas, Eugène Sue, Th. Gautier, Paul Lacroix, Gérard de Nerval, Pierre Leroux, Henri Heine, A, de Vigny, Berlioz, les deux Roqueplan, les deux Musset, les deux Johannot, Jules Lacroix, Colin de Plancy, Pétrus Borel, Louis Boulanger, Célestin Nanteuil, VatismesniL Laurent de Jussieu, Alphonse Royer, Emile Deschamps, Emile de Girardin, Louis Reybaud, d'Arlincourt, Xavier Marinier, Loeve-Veimars, le premier traducteur d'Hoffmann, Léon Gozlan, Azaïs, André Delrieu, Monteil, de Chênedollé, d'Ortiguc auquel Renduel achetait par charité son roman provençal de la Sainte-Baume, les deux graveurs anglais E. et W. Finden, Louis de Maynard ; puis le clan des femmes auteurs : Sophie et Delphine Gay, la duchesse d'Abrantès, Mme Bécard et Mme de Saint-Surin, Georgette Ducrest, fille de l'ancien ministre de la marine et qui voulait

colloquer sa propre fille à Renduel ; Ida Saint-Elme, ancienne maîtresse du maréchal Ney et qui devint célèbre sous le pseudonyme de la Contemporaine, etc., etc. La position de Renduel, en fixant sur lui les regards de tous ceux qui tenaient une plume, en France, et désiraient publier un volume, lui attirait les demandes les plus singulières. Pas de jour où quelque auteur ayant une petite renommée de clocher, ne lui proposât d'éditer un roman, un poème, une étude historique, un drame non représenté, en l'assurant toujours que cette production ne manquerait pas de frapper un grand coup et de donner un éclat considérable à sa librairie. Et les offres de services succédaient aux propositions de livres : certain amateur de Lyon, très excité par les contes du Bibliophile Jacob, envoyait deux dessins dont le réalisme outré ne rachetait pas la fâcheuse inexpérience et que le libraire aurait été bien embarrassé de publier. Mais les correspondants ne s'en tenaient pas là, et Renduel était aussi chargé par des étrangers de transmettre l'expression ou même quelque témoignage effectif de leur admiration aux

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« maîtres de la pensée » avec lesquels il était en rapports. Tantôt c'est un écrivain nommé Scipion Marin, auteur d'une étude panégyrique sur Chateaubriand, qui, héritant de terres en Provence, fait aussitôt plusieurs caisses de fruits et d'oranges de sa propriété pour les envoyer à différents hommes de lettres dont l'amitié, disait-il, lui était chère; il arrive, par un fâcheux hasard, que Paul Lacroix ne reçoit pas l'envoi, et Marin, tout aussitôt, d'écrire a Renduel pour qu'il aille en personne aux Messageries réclamer le paquet perdu et le transmette au Bibliophile. Une autre fois, c'est Jean-Edme Paccard, auteur dramatique et romancier fécond, qui adresse à Renduel une lettre de trois grandes pages, avec cette suscription : A Monsieur Eugène Renduel, ïun de nos premiers éditeurs, pour le supplier de veiller sur la précieuse santé d'Hugo et de conserver ce génie à la France :

Vous avez sans doute le bonheur de voir quelquefois ou même souvent M. Victor Hugo. Diteslui hardiment qu'il n'a rien publié encore d'aussi onctueux, d'aussi énergique, d'aussi élégamment poétique que les Voix intérieures. L'admirable pièce de vers, entre toutes admirables aussi, ayant pour

titre : A de» oiseaux envolés, m'a ému, fait pleurer. Je m'y suis reconnu comme père, et, génie ot talent à part, je me suis dit : c'est moi. La plus belle âme a pu seule produire de pareils vers; car c'est de l'âme que des vers ainsi frappés sont enfants. Tout le volume est de cette même force poétique. L'auteur est là tout entier. Mais qu'il y prenne garde, cet homme aux grandes et nobles et entraînantes inspirations : il y a dans ces pages quelque chose de triste, de sombre, de touchant qui fait penser à ce que l'on appelle pour les hommes à inspiration le chant du cygne. Ah! qu'il vive, cet homme des régions supérieures, qu'il vive ! Que son génie ne le tue pas! car le feu, tout sacré qu'il est, dévore et rapidement... Vous qui êtes assez heureux pour recueillir et publier ses immortelles inspirations, dites-lui de ménager sa vie. Il a déjà assez fait pour sa gloire. La vie est une bonne chose, lorsqu'on se sait aimé, estimé, honoré et plus encore. Et vous, monsieur, ayez foi aux paroles d'un écrivain de peu ou point de célébrité, mais jamais jaloux de ce qui se fait de bien et de beau tout autour de lui... (1).

(l)Ce Paccard, qui tâta un peu de tous les métiers, qui fut tour à tour comédien, romancier, poète et auteur dramatique, puis libraire et employé au ministère des finances, était né à Paris en octobre 1777. C'était déjà un homme d'âge à l'époque du mouvement romantique. La plupart de ses nombreux ouvrages dataient d'auparavant, en particulier celui qui eut le plus de succès, l'Ermite du Marais ou le Rentier obsej-vateur, publié en 1819 chez l'imprimeur-librairc Laurens, dont la fdle cadette devait devenir Mme Renduel. Celle-ci avait gardé précieusement et m'a transmis la jolie sépia originale composée par Chasselat pour illustrer le livre humoristique de Paccard, lequel mourut d'hydropisie en avril 18 44.

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Dans les premiers temps de sa retraite à Beuvron, Renduel correspondait encore assez activement, pour régler ses affaires, avec les libraires de Paris, Charles Gosselin, Hachette, etc.; mais surtout avec Charpentier qui était pour lui mieux qu'un ancien confrère : un ami. Charpentier était un peu plus jeune que Renduel et débutait alors assez modestement, mais soit sympathie de caractère, soit communion d'idées, les deux libraires s'étaient rapidement liés. Ils avaient publié ensemble quelques ouvrages, dont un bel André Chénier en deux volumes; enfin Renduel, déjà prêt à se retirer et ne pouvant pas recommencer toute sa collection sur nouveaux frais, avait vivement engagé son confrère à tenter une révolution capitale dans la librairie, à choisir pour ses livres courants un format intermédiaire entre l'inoctavo romantique et l'in-dix-huit ordinaire (1), à adopter enfin ce format si maniable qui a dû son succès à sa commodité et qui

(1) Les éditions romantiques en petit format sont très rares ; je citerai les Hirondelles, poésies d'Alphonse Esquiros (Renduel, 183 i) etlapremière édition de Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (Delangle, 1829), republiées dès l'année suivante en in-8° chez Renduel.

s'appelle encore aujourd'hui, du nom de son inventeur, format Charpentier (1). Quand Renduel se retira, Charpentier reprit plusieurs de ses publications, puis il voulut tenter aussi la fortune avec le maître par excellence : « Vous savez que je vais publier dans ma collection Victor Hugo ; écrivaitil à Renduel le 27 avril 1841. Je serais bien aise pour prospectus d'avoir celui que Théophile Gauthier(sfc) vous fit il y a quatre ou cinq ans et qui était tant soit peu hyperbolique. N'importe, comme on n'est pas devenu plus modeste depuis, il pourrait me servir avec quelques petits changements. Tâchez donc de m'en déterrer un dans vos archives' : vous m'obligeriez grandement. Adieu, mon cher philosophe, etc. »

Ces lettres de Charpentier sont pleines d'humour : on voit qu'il est à l'aise avec Renduel et qu'il se sent du même bord. Une fois les affaires expédiées, il cause d'amitié avecle campagnard et lui raconte les menus faits de la vie littéraire ou politique à

(1) Le premier ouvrage ainsi publié par Charpentier date de 1838 : c'est une réédition de la Physiologie dn (foùt, « augmentée dune notice sur l'auteur ».

n Ali! quel bonheur! je suis à numéro!... »

L'Ermite du Marais ou le Rentier observateur

Dessin à la sepia, de Charles Chasselat, pour l'ouvrage d'Ednie Paccard (2 vol. chez Laurens etPclissier, 1819).

Paris. Il a par moments des élans de désespoir qui font sourire aujourd'hui qu'on sait quel succès a couronné ses efforts : il déplore le temps passé; les conditions nouvelles du commerce des livres le font gémir, la concurrence l'exaspère, il drape de la belle façon ses rivaux en librairie ; il ne parle de rien moins que d'imiter Renduel et de se mettre à travailler la terre ; il jure ses grands dieux de ne plus conclure aucune affaire et projette, pour se délasser, de lointains voyages en famille avec arrêt chez son ami de la Nièvre... Au milieu de tout cela, deux passages au moins valent d'être cités en entier : le premier sent diablement le bousingo ; mais qui donc ne l'était pas alors dans les lettres et combien frondaient ce pouvoir peu absolu qui le regrettèrent après !

Paris, 27 avril 1841.

Je reçois toujours vos lettres avec plaisir, mon cher Renduel ; elles me rappellent nos anciennes causeries et nos anciens jugements sur les hommes et sur les choses, lesquels sont toujours de saison, car l'espèce humaine ne se corrige guère et ne fait que varier ses sottises. Pour le fond, c'est toujours le même : des illusions à la place de la réalité ; la sottise de la vanité, etc., etc.

Oui, vous avez bien fait de quitter tout cela, vous

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avez fait ce que tout homme de sens et de cœur devrait faire, retourner à la vie simple et naturelle des champs pour y jouir des trésors cpie la nature prodigue à ceux qui savent la sentir et la comprendre et laisser aux fous toutes les misères de la capitale. Pour mon compte, c'est le vœu de tous mes instants, et cette disposition est maintenant tout à fait partagée par ma femme.

Depuis l'affaire des fortifications surtout, cette disposition devient chaque jour plus forte. Je m'indigne et me dégoûte de cet ignoble pays quand je vois cette ceinture de fortifications qui se développe chaque jour, quand je vois mon joli bois de Boulogne abîmé de fond en comble. En ce moment, Paris et ses environs ressemblent à un immense camp retranché. Ce sont des armes qui se forgent pour les tyrannies futures, et vous pouvez être certain qu'elles ne resteront pas oisives. Louis-Philippe s'apprête à livrer une bataille dont le succès ne me paraît pas douteux pour lui, à cette époque de dégénérescence et d'apathie morales. L'affaire de ses lettres nous a tous consternés ; on est ici frappé de stupeur et de stupidité. C'est Robert Macaire dévoilé, comme me le disait hier Edgar Quinet. J'avoue que je ne le croyais pas de cette force-là . . .

9 décembre 1841.

Je n'entends plus parler de vous, mon cher Renduel, et dès lors je vous écris, car vous finiriez peut-être par m 'oublier tout à fait. Que devenez-vous donc? Vous deviez venir à Paris vers la fin du mois dernier en compagnie de Mme Renduel et vous êtes resté, ù ce qu'il paraît, enfermé dans votre castel.

Vous avez sans doute entendu parler du mariage

de J. J. avec la fille unique d'un avocat à la cour de cassation, lequel est riche d'un million, dit-on. La tête de J. .1., qui n'est pas très forte, n'a pu tenir à ce grand événement, et il a fait des bouffonneries, des turpitudes qui laissent bien loin toutes celles de M. Jourdain et deMascarille. 11 avait été personnellement solliciter toutes les notabilités de Paris pour assister à son mariage, de sorte que Saint-Sulpice regorgeait de ce qu'il y a de plus illustre. On marchai/ sur les pain de France, comme disait Rolle, du National. Il voulait qu'on sonnât les cloches de l'église à grande volée ; malheureusement cela n'est possible que pour les princes du sang royal et pour le bon Dieu. Ce vieux drôle de Desmonts, qui la marié, lui a fait un discours emphatique ainsi qu'à sa femme dans lequel il leur a jeté au nez de l'encens, à les rendre idiots tous les deux. La beauté, la grâce, l'esprit de la mariée, l'esprit, la vertu, le génie du marié, tout cela foisonnait au milieu des métaphores de ce vieux scélérat. Jésus-Christ n'a pas été plus encensé après sa mort. Enfin, pour le bouquet, mon J. J. a fait sur lui, sur son mariage, sur sa femme surtout, un feuilleton dans les Débals, qui est un chef-d'œuvre de niaiserie, d'impudence et de folie enfin. Ça dépasse tout ce qu'on peut imaginer. C'est une pièce curieuse et comme on n'en trouverait pas dans les Mémoires du temps de la Régence. Rolle lui a répondu dans le National par un article qui est un chef-d'œuvre de raison, de raillerie et d'esprit. C'a été un coup de massue qui, dans une société de gens honnêtes et bien élevés, aurait eu pour résultat de faire jeter J. J. à la porte de toutes les maisons. Mais le grand paillasse, qui connaît son temps, s'en est vengé par un bal féerique qu'il a donné dans les appartements de son beau-père, lequel habite le premier de la maison de

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Crapelet. L'or, les diamants et les fleurs ruisselaient partout ; c'était un prodige enfin.

Me voilà bien médisant, direz-vous peut-être, mais vous savez ma vieille haine féroce contre tous ces coquins de la presse qui ont tout gâté et perdu en France, depuis qu'on leur a lâché la bride. Enfin je m'arrête, en vous priant de me donner de vos nouvelles et en vous serrant la main.

Tout à vous,

Charpentier (1).

Parmi les lettres d'affaires adressées non plus au libraire, mais au campagnard, une seule est curieuse à connaître au point de vue dramatique et musical. Dès que Renduel eut décidé de se fixer à Beuvron, il

(1) Cette lettre si amusante appelle quelques renseignements rétrospectifs : 1° Le mariage de Jules Janin avec M'io Huet fut célébré à Saint-Sulpice le 16 octobre 1841 ; l'article intitulé le Mariage du Critique parut dans les Débats du 18, et la réplique de Rolle : Au Critique marié, dans le National du 25.— 2° L'avocat Huet de Rouen, inscrit au tableau en 1837, admis comme avocat à la cour de cassation en 1841, demeurait effectivement au n° 9 de la rue de Vaugirard, où se trouvait l'importante imprimerie de Crapelet. — 3° Le « vieux scélérat » de Desmonts dont parle Charpentier n'était pas, comme on pourrait le croire d'après la suite des idées, le prêtre qui avait béni le mariage; c'était le maire qui l'avait célébré, le maire du 11e arrondissement (mairie : rue Garancière n° 10) et ce Desmonts, avocat et décoré, avait son domicile rue Christine n° 3, en face de la librairie Rendue]. Etait-ce en raison de ce voisinage, ou par désaccord politique ou pour quelque affaire du Palais, je ne sais, mais les deux libraires ne portaient certainement pas le dit Desmonts dans leur cœur.

mit tout en œuvre, son influence personnelle et ses relations, pour doter enfin le pays de voies carrossables et pour faire exécuter la jolie route qui remonte le cours sinueux duBeuvron,de Clamecy jusqu'à Brinon-lès- Allemands: cechemin,trèsfréquentéaujourd'hui, fut si bien dû aux démarches incessantes du nouveau venu, que le seigneur suzerain de la Nièvre, Dupin, l'appelait souvent «le chemin de Renduel ». Lorsque celui-ci s'occupait, en 1840, de recueillir des souscriptions parmi les grands propriétaires auxquels cette route devait servir, il écrivit au duc de Praslin, pair de France, qui possédait des bois dans les environs, pour lui demander appui et souscription. Le duc avait alors pour secrétaire un compatriote de Renduel, nommé Marié de l'Isle, dont le fils venait de débuter comme ténor à l'Opéra. Ce bon père pensait volontiers que tout le monde avait les yeux fixés sur l'entrée d'un enfant du Morvan à l'Académie royale de musique ; aussi dès qu'il a transmis à Renduel la réponse du duc, change-t-il subitement de sujet en laissant là chemin, argent, souscription pour ne plus parler que de son fils :

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Je vous remercie, monsieur, des félicitations patriotiques que vous m'exprimez relativement à mon fils Mécène, elles me flattent autant que celles que me firent l'honneur de m 'exprimer les deux princes avanthier, à la deuxième représentation de la Muette, où ils étaient venus : les ducs de Nemours et d'Aumale. Mécène s'est en effet surpassé dans l'air aride, long et d'une difficulté incroyable du Sommeil, où il parcourt vingt-cinq notes du haut en bas par saccades diverses et où mille de nos premiers chanteurs ont échoué. Mais il avait besoin de ce grand succès, car à la première représentation de cet opéra, il a failli succomber et se trouver mal d'épuisement sur la scène, et cela par deux fortes émotions qu'il éprouva le jour même et deux heures avant de paraître. On venait de lui apprendre que sa cuisinière avait introduit deux hommes la nuit chez lui qui pouvaient l'assassiner pour le voler. Ce furent ces jeunes gens eux-mêmes qui dénoncèrent cette femme de mauvaise vie. La colère lui donna la fièvre, mal à la tête suivi d'un mal de gorge qui le mit dans un pitoyable état ; et il n'était pas possible de renvoyer trois mille personnes qui encombraient la salle de l'Opéra une heure avant le lever du rideau (1). Veuillez, je vous prie, lorsque vous irez à Clamecy, raconter cela à ma sœur, Mme Tillier, et lui dire que lundi et mercredi il jouera le quatrième opéra qui est les Huf/iienots, chef-d'œuvre de Meyerbeer, et qu'après cela on fermera l'Opéra pour remettre la salle à neuf, travail qui a été suspendu d'un mois à cause des

(1) Trois mille personnes! Notez que l'Opéra de la rue

Lepeletier ne contenait que 1811 places, et jugez par la

d" la valeur des affirmations de l'excellent Marié de

1 de, auquel l'amour paternel faisait perdre toute idée

es nombres et des proportions.

débuts de mon iils, qui pendant ce mois auront rapporté près de 100000 francs et conséquemment 1G000 aux pauvres, puisque le sixième des recettes est destiné à cette œuvre. Et c'est pourtant un Nivernais, et un Nivernais que vous exalterez davantage qu'un autre, puisqu'il est Morvandiot comme vous (1) !

Ces éloges ne devaient pas tomber dans l'oreille d'un sourd, car Renduel était un Morvandiot pur sang; il avait gardé pour ce coin de terre une affection sans mélange, et lui, qui riait volontiers des gens trop faciles à s'attendrir, ne parlait jamais sans émotion des montagnes, des bois et des écrevisses du Morvan.

(1) Cette lettre est du 27 juin 1840. Marié le fils, père de Mmcs Galli, Irma et Paola Marié avait débuté le 3 de ce mois à l'Opéra par le rôle d'Eléazar et avait reçu bon accueil : il eut cela de particulier durant sa longue carrière que sa voix devenant plus grave avec l'âge, il lînitpar chanter les rôles de baryton etde basse après avoir débuté à l'Opéra-Comique et à l'Opéra comme fort ténor.

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