‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 13 sur 95 · Madeleine Desvi.cnos, i? février i · texte numérisé non relu

Madeleine Desvi.cnos, i? février i

2. Les Fdsftioiiables ou les Goiits du jour, saynète inédite, i835.

2'.i LK ROMANTISME ET LA MODE

parler le langage du temps et respecter la couleur locale L

Rien ne serait facile comme de multiplier à ce propos les témoignages que fourniraient si libéralement les dessins et les tableaux de l'époque. Peut être vaut-il mieux faire voir, à l'aide de documents inédits, que la nouvelle mode est partout adoptée avec une espèce d'enthousiasme, et que « le plus vif plaisir » que pût éprouver une Parisienne, au début de la période romantique, « était de ressembler aux arrière-grand' mères des arrière grand'mères de ses arrière-grandinères ». comme dit « l'ironiste parisien ».

« i8 mai [i834J. — Je rentre de ma promenade quotidienne. Soleil éclatant, temps splendide. Toutes les plus élégantes toilettes étaient dehors. Je me suis amusé.

u Dieu est un grand bienfaiteur. Il pourvoit paternellement à nos distractions, et il a pris évidemment la mode et les femmes pour auxiliaires. Que ces aimables et frivoles personnes s'acquittent donc bien de leurs providentielles fonctions !

« J'ai rencontré M*"" B***, salué M"' H***, causé quelques instants avec M""" Z***. J'ai admiré leurs toilettes comme il convenait, et comme leurs yeux et leur petit manège m'y invitaient. Mais quelles toilettes 1 C'était à se croire aux temps de Charles ^ II ou de François P\

« Par curiosité, j'ai demandé à la belle M"" B*** » (une autre partie du manuscrit nous apprend que la sottise de M"" B'** était légendaire dans son milieu) (( si elle n'avait pas rencontré Agnès Sorel. Elle m'a répondu que cette dame n'était pas de ses relations, qu'elle le regret-

I. D'apiTs Balzac {Œuvres cornplèles, XI, p. 187 : Splendeurs et misères des courtisanes), les manches à gigot devinrent si « monstrueuses », que <( les femmes comme il faut » y substituèrent bientôt des « bouffants pinces par des liserés. »

LA TOILETTE FÉMIMNE 23

tail. — 0 Avait-elle des manches comme cela? » m'at-elli> demandé avec inquiétude. J'ai répondu qu'elle avait au conlraire dos manches collantes et fort plates. Elle a été rassurée. Elle a souri. » Cette M"'" B*** est décidément exquise.

« Je lai un peu poussée, et elle ma avoué que cette toilette-là n'élaif rien à côté de la toilette bleu saphir qu'on lui préparait. Chez elle, et ailleurs sans doute, on sera obligé d'élargir les portes, ou elle devra passer de tra\ers*. Bref, de quoi faire crever de jalousie toutes ses amies, affîrme-t-elle. Elle m'a dit les dimensions de ses bouffants. Trois ou quatre mètres de circonférence peutêtre, .l'ai oublié. Enrni qucl([ue chose de pyramidal -. « — Remarquez comme ce railleur des modes romantiques parle naturellement lui-même le jargon romantique. — « Cependant, les manches que je vois partout me paraissent déjà plus que suflisantes. On dirait que nos aimables divinités se sont appliqué une montgolfière de chaque côté. Que le ciel leur soit propice et qu'il garde sous triple clef tous ses vents orageux, pour ne pas emporter comme fétus ces nouveaux chérubins romantiques ! »

Même année, lo octobre, u A i niez- vous le moyen âge. ^ On en a mis et on en met partout. Les premières semaines, c'était amusant : aujourd'hui ça commence à devenir monotone.

« Visite à M'"' P*** cette après-midi. Toujours ces jupes interminables qui ondulent comme des serpents, et ces afreuses manches gonflées comme des outres. J'ai eu un mouvement d'humeur. J'ai demandé : « A quand le hennin ?

1. Coque l'ironisto de i834 disait des manches, les ironistes do 191 1 pourraient le dire des chapeaux.

2. \ oyez, à la fin du chapitre v, l'.iir romantique, quelques-uns des mots alors à la mode.

— Le hennin:* qu'est-ce que celai*

— Une coiffe très haute.

— Avec pkimes et rubans ?

— Oh 1... Toute simple, unie.

— Une cornette, alors! Merci bien. )>

Deux ans plus tôt. un vicaire dune des plus élégantes paroisses de Paris exhalait ainsi, « dans le sein » d'un ecclésiastique de province, la mélancolie dont c la légèreté et la frivolité » de ses contemporaines lui « emplissaient l'âme 0 :

« ... C'est à croire que nous sommes abandonnés du Ciel. Partout les plus affreux spectacles et les plus horribles misères : » — on sait les ravages du choléra à Paris en i832 — (( partout la mort qui se met en évidence, comme dit Bossuet, et de la façon la plus épouvantable ; et partout aussi, hélas ! le même oubli des élémentaires devoirs, une insouciance à faire frémir. Oii allons-nous, Dieu de miséricorde, où allons-nous? Celles qui devraient donner le bon exemple à votre peuple, qui ne devraient penser qu'à prodiguer aux pauvres et aux malheureux les marques de la charité chrétienne, on les voit occupées des intérêts les plus vils et les plus mesquins. Leurs frères agonisent à leurs côtés, et elles pensent à leur parure ! Elles ne songent qu'à se vêtir comme les impudiques Isabeau de Bavière et Marguerite de Bourgogne, au lieu d'imiter la modestie de Blanche de Castille 1 Leur vanité s'étale et se boursoufle de la manière la plus outrageuse, jusqu'à cacher la vue des saints autels à tous les fidèles qui n'ont pas le privilège du premier rang'... » Périphrase charmante — dont rcxcellent abbé n'a pas dû être mécontent et qu'il aura vraisemblablement employée

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