I. Guslnvc Loiselcur. étudiant en médecine. i83G
LV TOILETTE FKMIMNE 35
tance possible entre clic et une iiuiinaisc aclioii. Sur le devant, une pauvre mère de famille, vètuc de loques, avec deux enlants à demi nus, qui grelottent. La femme pauvre montre du doigt la femme riclic qui vient de passer sans daigner lui faire raumonc, et prononce ces mots : <( Kt dire (pie ça porte ce qu'on appelle des aumonières ! » Preuve (pi'en i(S;i5 il y avait des élégantes fâcheusement ilépouivues de l'esprit de charité; mais preuve aussi que l'usage (le raumoni(Mc était assez constant.
Il n'était pas rare non plus de voir des manches et des corsages à crevés, non pas seulement dans les bals travestis ou au théâtre dans les pièces historiques, mais sur des toilettes de ville ou de soirée. « Puisque tout ce qui touche à M'"" I/** vous irdéresse. — écrit à un de ses amis en voyage le jeune D'*', étudiant en droit, vingtquatre ans (iS.'î'i), — je vous dirai ([ue j'ai eu l'autre jour le grand plaisir, dont vous auriez été plus heureux que moi, de me trouvera table à ses c(jtés. Elle était éblouissante et je comprends votre goût... Son col de cygne sortait d'un corsage rose ({ui en faisait encore plus valoir l'éclatante blancheur, et létofl'e de ce corsage était à crevés « en vieux vert ». comme je crois quelle m'a dit. Ce ([ui est sûr, c'est que l'ensemble faisait une chose ravissante. Je l'ai complimentée. Elle m'a alors demandé brus(juement : « Vous aimez donc aussi la toilette de M""= M***, assise là-bas à l'autre bout de la table :' « M"'" M*** avait aussi des crevés, mais il crevaient de rouge une étoffe mauve. J'ai répondu que le ffoùl de M""" M*** s'était toujours senti de ses origines... Si vous aviez vu de quel adorable sourire elle m'a remercié!... Vous en auriez été jaloux... »
Il n'est pas sans doute d'un bien vif intérêt d'ajouter après cela qu'en i83o le débit des mousselines françaises
est d'autant plus assuré qu'elles sont plus ornées de (( dessins dits golhiques » : que « les tissus qui dans les magasins de Delisle obtiennent en ce moment le plus de suffrages sont les dona Sol pour robes demi-toilette ^ », et qu'en i834, les héroïnes de roman portent des « robes de châly noires oi^i se jouent de vives rosaces écartâtes - », — ce qui rappelle singulièrement certaine toilette <( dinde agonisante », dont il va être question dans un instant.
Les autres villes de France — les plus importantes du moins — ont-elles alors offert le même spectacle ? Nous croyons que la connaissance précise et détaillée de leur histoire l'établirait à peu près sûrement. On a du y voir pêle-mêle toutes les variétés du « genre moyen âge » ; et quelques-uns des éléments dont se composaient les toilettes à la mode ont dû quelquefois aussi être fort étonnés de se rencontrer, en dépit de la vérité historique, réunis sur la même personne. Au témoignage de notre « lliineur parisien », une aimable Bordelaise n'exigeait-elle pas de son mari, pour étrennes ou cadeaux de fête, « un petit manteau à la Henri 111, nuance de trépassé revenu, une robe à queue Charles Yll, avec un chaperon Henri II, le tout commandé chez Herbault et Palmyre » ?
On peut admettre que la verve de notre observateur s'exerce aux dépens de ses contemporaines, qu'il exagère et s'amuse ; le romantisme n'en a pas moins imposé pendant quelques années le « genre moyen âge ». et nul
1. La Mode, i83o, III, p. 28. — Les étoffes nouvelles qui eurent la vogue en i83o sont « le droguel catalan, le lampas burgrave, rétoile polaire, le velours bleu Benvenuto Cellini, et les satins Médicis ». (Ghallamel, Histoire de la mode, p. 172).