‹ Le romantisme et la mode d'après des documents inéditsChapitre 29 sur 95 · L.V TOILKITK MASCULINE · texte numérisé non relu

L.V TOILKITK MASCULINE

rien ni à personne. Loin d'obéir à une mode «i^énérale. il crée la sienne. Au lieu tie icssemblcr à tout le monde, il n'aspire qu'à èlre lui même. Il en (>st de sa toilcllc comme de ses idées arlisti(jues et litléraires : il convient quelle soit pi[lores{iue, Iruculenle. anti classique surtout, et que le plus farouche individualisme y règne en maître incontesté.

On ne rèvc que bizarreries, excentricités de toule sorle ; et c'est à qui se lera remarquer par quelque détail de toilette, inédit et éclatant. « Ces fantaisies de costume sembleraient étranges mainlenant ». écrivait Théophile Cîautier en i8G5, « mais alors on les trouvait naturelles : le mot artiste excusait tout, et chacun suivait à peu près son caprice >. L'émulation est danlanl plus générale et plus vive ([ue peintres et littérateurs fraternisent avec enthousiasme, « dans le rêve et l'attente d'une même révolution artisticpie », et qu'à cette fré([uentation, assez nouvelle pour lui, l'écrivain gagne le goût du pittoresque «t le sens de la couleur, — avec le désir, bien naturel, de faire montre dune acquisition toute récente. Le monde se partage désormais ^ en Jîainlioyanf s »>, c'est-à-dire romantiques, et « en grisâtres^ », c'est-à-dire classiques, et l'on devine sans peine à quel groupe tout bon jeune homme qui veut être de son époque se doit à lui-même de publiquement appartenir.

A ces excentricités de costume il\a de soi que ce sont les peintres qui réussissent le mieux, et il est logique que

I. Théophile Gautier. Hishnre du romantisme, la Légende du gilet rouge. — Sans s'en douter probablement, ces jeunes gens ressemblent à leur glorieux ancêtre, M. le vicomte Franeois-llcné de Chateaubriand, qui eut toujours une sollicitude spéciale pour ses costumes, et en ^aria prodigieusement les efîets. Cf. les jolis articles de M. André Beaunier, dans la Revue de Paris du i5 septembre et du I'' novembre 1910, les Costumes de M. de Chateaubriand.

ce soit d'eux en général qu'on prenne le Ion. Eugène Devéïia a « le goût des ajuslemenls fastueux comme un Vénitien du \\i" siècle » : il aime (( le satin, les damas, les joyaux », et se promènerait volontiers u en robe de brocart d'or comme un Magnifique de Titien ou de Bonifazio ». Ses chapeaux rappellent c le feutre de Rubens ». (( De fortes bagues avec des pierres gravées pour chaton, d'épaisses chevalières d'or » brillent à ses doigts ; et quand il va dans la rue. c un ample manteau drapé à l'espagnole complète ces élégantes excentricités pittoresques * ». Camille Rogier a c des bottes à l'écuvère et des habits de velours nacarat-» ; et le costume de Jehan du Seigneur, 0 profondément médité », se distingue par une <i suprême élégance romantique ».

A demi homme de lettres, à demi rapin. Théophile (iaulier rivalise d'éclat et de fantaisie avec Eugène Devéria et Camille Rogier. Il porte assez habituellement une « vareuse écarlate», et l'on sait de reste dans quel équipage il assiste à la première représentation iïHernani : « pantalon vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir » et d ample pardessus gris doublé de satin vert ». « Gilet rouge, habit aux larges revers pointus, gants sang-royaliste, chapeau pointu, barbe et cheveux flottants », tel. au Salon de i833. se présente Petrus Borel aux yeux des bourgeois ahuris ; et pour mieux attirer et retenir les regards, la truculente peinture s'étale dans u un cadre tricolore-^ ».

1. Thcophilo (iaulipr. Histoire du roinaiilisme, Euffène Devéria,

2. A Houssayc, Confessions, I, livre vi, la Bohème romantique,

3. Jal, Causeries du Louvre, cité par Chainpflcury, les Vignettes romantiques, cliap. \\u. Champfleury ajoute : i< 11 est fâcheux quela critique d'art u'ait pas été plus développée eu i833. A part la

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Petriis Hoiel et ïhéopliilc (Jaulicr soiil. un moment, <( les m;iîli('s incontestés de la Jeunesse ». De l'un comme de l'aulie on peut dire :

Dans son pourpoint de salin rose.

Qu'un goût liardi coloria, Il semble chercher unejwse Pour Houlai)j,M'r ou Devéria '.

Et la jeunesse n'a d'autre ambition ([ue de les imiter de son mieux. Pouipoinis à la \an Dyk. polonaises à brandebour«is, iedin«»^otcs bong-roises. accoutrements plus ou moins exotiques, le tout orné, bif^arré, passementé, historié, de satin, de soutaches. de |)arements, de fourrures : tout est bon pour se distinguer des u philistins », et aussi pour se distinguer, tout simplemenl. u Nous aurions voulu. — déclare Théophile (lautier, à cpii nous empruntons ces détails, — nous aurions v<julu marcher dans les rues précédés de nègres timbaliers.

Suivis de cent clairons sonnant des tintamarres »;

et tout bon romanti(iue était alors de lavis de Théophile (iautier.

11 serait long de passer en revue ou même de citer

courte analys(> donnée par M. Jal. je ne trouve pas de renseignements sur le portrait, et on peut en concline que la peinture n'était pas à la hauteur de l'encadrement ». 11 existe un autre portrait, non moins célèbre, de Petrus Borcl, par Louis Boulanger. (( Le modèle se profilait, noir et sérieux, sur le paysage, avec un vague reflet d'attitude à la Velasquez ». Id., ib. — « Il passait, vêtu de son costume de boasinyo : le gilet à la Robespierre, sur la tête le chapeau pointu et à large boucle des conventionnels, les cheveux ras à la Titus, la barbe entière et longue au moment où personne ne la portait ainsi, l'œil superbe, les dents magnifiques, éblouissantes, un peu écartées, beau comme Alphonse Rabbe, cet autre révolté qu'on appelait l'Antinous d'ALr ». J. Clarelie. Peints Burcl, p. lO. I. Théophile (laulier, Emaux et camées.

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toutes les fantaisies, toutes les bizarreries, mieux, toutes les folies qu'en fait de costumes se permettent alors les jeunes gens. Ce ne serait ni une exagération ni une incxaclitude de le soutenir : toute œuvre romantique marquanle a un instant mis à la mode, au moins dans de certains milieux, les accoutrements de ses personnages, pour étranges (pi'ils aient été. Nous pourrions nommer tel petit cercle où l'on s'est habillé successivement « à la Chronique de Charles I\ » et « à la Notre-Dame de Paris ». A la lettre, il n'est pas jusqu'à la truandaille de la Cour des miracles qui n'ait eu ses imitateurs : et de même qu'on jurait « par le nombril du pape, par la corne et le tonnerre, par le nombril de Jielzébuth », et autres aménités qui fleurissent naturellement sur les lèvres du capitaine Phœbus de Cliateaupers et de l'écolier Jehan du Moulin, on reproduisait sur soi la tenue du capitaine, de l'écolier, de Cringoire : et des rapins se promenèrent en cagoule, donnant îi la foule ahurie d'ironiques bénédictions et saluant les passants inquiets d'un lugubre et caverneux : <> Frères, il faut mourir* ».

On dira : « C'étaient amusements déjeunes fous en mal d'excentricité. On a pu avoir ces habitudes impasse du Doyenné ou à la célèbre Childeberte : on ne les a guère eues ailleurs ». Et sans doule tout le monde ne ressemble

I. Coninie nous TaNoiis fait icmaïqiier dans le chapitre précédent, il faut tenir grand conjjjlc du rôle que les bals el les fêtes d'artistes ont joué dans la diffusion du « goût nouveau ». Il y en eut beaucoup, et qui firent grand tapage à l'époque. Cf. Chanipfleury, l ifjnettes romantiques, ]}. l'io, et Maxime Du Camp, Souvenirs lilléraires, I. ch. n. — Et la province imita Paris comme de coutinne. « Le goût de ces fcles d'artistes s'était répandu jusqu'en province. A Rouen, le jeune comédien Mélinguc, en compagnie d'archéologues, de peintres, de poètes et de journalistes de l'endroil, devait en costume triomphant, marquer sa personnalité essentiellement romantique dans un bal d'ar tisles organisé à l'hùlel de \ille ». kl., ib.

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pas à cet extraordinaire professeur (l'hisloire du collège Stanislas, 'rhéodore Burette, (pii no faire ses cours «en bottes à reveis roufîes, culotte de peau collante, gilet à la Robespierre, frac vert à boutons d'or doublé de satin blanc' », ou encore à ces peintres dont parle Champileury dans ses Soiivrnirs. o coilïes de feutres pointus ou de bérets bleus » et qui portent « de larges paletots bleu de ciel, doublés de satin rose », avec, u pour attaclics à ces paletots, des boutons de nacre, larges comme des pièces de cent sous- ». Mais ce ([u'il faut l)ien savoir, c'est qu'il y a eu un moment, dans l'bistoire de la jeunesse française, où porter <' un bulïle », « des souliers à lapoulaine », « un cbapeau à la Huridan », «un pourpoint tailladé et une dague de Tolède », était <( le bonbeur tout entier'' ».

1. Maxime Du Camp, Souvenirs liUéraires, II. p. -;■>■, «'t Teaii Gigoux, Causeries sur les artistes de mon temps, p. i3.

2. Souvenirs, p. 8i. Los deux rapins s'appelaient Gothique et Christ. Ils liabilaient rue (iît-le-(Jœur, vers 1839. C'élaienlde «singuliers êtres l)arbiis. coilTés de leutres pointus ou de bérets bleus ». Et Chamncury d'ajouter : « V. celle époque, il était de bon Ion et presque de rigueur de se promener dans le Quartier Latin avec de send)lables coitTures ». On peut voir aussi, dans les Mémoires de Pontmartin. I. p. iif), ce qui est dit de <( tout le personnel du jeune romantisme », qui frétiuenle le cabinet de lecture de Malvina- Rosalinde.

3. Ma\ime Du Camp, Souvenirs liUéraires, 11, p. 72. — Cf. encore Challamel. Souvenirs d'un InujoUilre, pp. 39-4 1- « Une idée fixe » de Challamel jeune avait été d'avoir « un chapeau à la Buridan ». « On en vovait beaucoup dans le Quartier Latin. Ce chapeau avait toute l'importance d'une manifestation ; quiconque l'adoptait prouvait par là son amour du moyen âge. » (( Je n'ai jamais obtenu ce chapeau à la Buridan tant désiré, — continue Challamel. — Mes parents ont tenu bon contre mon effréné désir. Mais j'ai gardé les longs cheveux, comme bien d'autres adolescents de l'époque, et je me suis acheté un poignard semblable à celui d'Antony, « une bonne lame de Tolède », avec les « semaines » qu'on me donnait ». Bien ne montre comme des confidences de cette nature l'influence du romantisme pour tout ce qui regarde la toilette. — Cf. enfin Un Anglais à Paris, Notes cl souvenirs, 1, p. 12, et Flaubert, Correspondance, 11, 80.

On voit quelle pari levioiil au romantisme dans la formation du (I goût nouveau ».

Cette « résurrection des vieilles habitudes nationales n, comme disait un magistral favorable à la jeune école, cette <i résurrection » fait la joie des observateurs et des ironistes; et il est certain que par momenls elle n'a pas ûxï manquer de pittoresque en effet, quoique, à vrai dire, les yeux aient dû aussi très rapidement s'y habituer K

« C'est décidément une mode, — écrit notre « flâneur parisien )>. à la date du 12 avril i8'6\ ; — le moyen âge a un beau succès. Il n'estpasloin de triompher dans la littérature, et pour peu que cela continue, il finira par triompher aussi dans nos rues, en attendant qu'il triomphe un jour dans nos salons. Mon Dieu, ce n'est pas plus laid qu'autre chose, et c'est certainement plus amusant,

(( Il fallait d'ailleurs s y attendre : dès l'instant que les femmes s'habillent comme du temps d'Isabeau de Bavière, les hommes leur devaient bien la politesse d'endosser les costumes du temps de son benoît époux Charles VI ».

D'autres endroits du Journal sont plus explicites.

« 18 mai [i83^j. — J'ai eu le plaisir de voir des souliers à la poulainc. Ce n'est pas trop disgracieux, mais encore faut-il savoir s'en servir. Les pointes de ceux que j'ai aperçus étaient si efTdées que le propriétaire a fini par

I. On se rappelle l'observation de l'auteur des Notes et souvenirs, citée au début de ce chapitre. « Personne ne semblait s'émouvoir (à la vue déjeunes gens paradant dans les rues, en pourpoints, en hauts-de chausses, une courte épée pendue à la ceinture »), quoiqu'on ne fût pas en carnaval. « Les Parisiens d'alors s'étaient habitués à ces bizarreries ». L'observation se rapporte aux premières années du règne de Louis WIIL — (^)uclques années plus tard, Flaubert écrivait, dans les Mémoires d'un fou : u A quoi est-il bon, un livre qui n'est ni instructif, ni amusant,... un livre qui ne parle ni des replis intimes du cœur humain, ni des liabils moyen dye, ni de Dieu, ni du diable? »

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s'embarrasser dedans el qu il a chu (^s/c tout de son long sur le pavé. C'est bien dommage qu'il n'ait pas eu tm fol à son service, pour détourner les rires des rieurs qui ne manquaient pas'. »

Naturellement, les collégiens n'ont pas de désir plus vif que de ressembler aux héros de la mode.

« Au collège, — dit Maxime Du Camp, dans ses Souvenirs lilléraires (II, p. 72), — nous rêvions de porter « un buftle » et d'être chaussés de souliers à la poulaine : les souliers à la poulaine étaient pour nous un sujet d'admiration d'autant plus vive que nous ne savions pas ce que c'était. »

Même ambition et même convoitise chez les futurs rapins, ainsi qu'en témoignent les Causeries sur les urlisfes de mou temps, de Jean Gigoux. «i Walter Scott avait mis le moyen âge ti'llement à la mode (|ue c'était plus qu'une mode, plus qu'un engouement : c'était une vraie rage. On en venait à porter des souliers à la poulaine, el vous pouvez penser que je ne fus pas le dernier à emhoîler le pas-. »

Rien d'étonnant alors que le sujet ait excité la \crve

1. O passafrc du Journal n'est pas heureux, et on ne reronnaît pas ici l'habituelle clarté de notre ironiste.

2. P. i3. Cf. aussi p. fi. — Quand il s'agissait de bals mascpiés. on s'en donnait à cœiu" joie bien entendu, — - et encore en iS^a. << Paillet, le célèbre avocat dont le souvenir n'est pas près de s'effacer au Palais de Justice, avait donné un bal costumé ; au milieu des bergères Pompadour et des seigneurs Henri II, Roger de Beauvoir était apparu en chevalier du xiv" siècle. II portait les jambières, les cuissards, les brassards et la cuî'/ssc. Son heaume était rattaché au gorgerin, et, pour être tout à f^/i't « moyen âge ». il avait labattu la visière. Il fut fort admiré. Il y a\ait beaucoup de lumières. t)eaucoup de monde, la chaleur était intense. Enveloppé de sa ferraille, Roger de Beauvoir cuisait au bain-marie ; néanmoins il voulut valser, valsa, manqua d'air, s'évanouit et tomba avec le fracas d'un tuyau de poêle abattu par le vent. On l'emporta : on eut quelque peine à déboucler les lanières du gorgerin, et, lorsque l'on parvint à le

de notre « ironiste parisien ». U \ revient en effet, il y insiste.

« 3 octobre [i83/ij. — Il serait vraiment injnsle de ne pas le recoiinaître, nous devenons aiiisfes, puisque nous nous niascaradons ^sic). Il marrive de rencontrer dans mes piomenades quotidiennes cinq ou six pourpoints, et je crois bien que ce ne sont pas les mêmes. Quand cest en velours, la chose est assez seyante, et quand il y a des crevés, c'est tout à fait réjouissant. Un que j'ai vu hier, en velours vert crevé de rose, faisait retourner beaucoup de gens, et j'ai surpris chez quelques femmes des regards qui n'avaient rien dhoslile, voire même de décourageant. II est vrai ([ue le pourpoint vert était surmonté de la plus fraîche figure et des plus fines moustaches du monde. »

« lo juin [même année]. — Je n'aurais jamais cru à de si belles formes chez la jeunesse. Les costumes à la moyen âge les font valoir dadmirable façon et mes petits mascaradeurs sic doivent le savoir parfaitement. Ils sont pres([ue tous callipyges et pulchrimoUets. et rndlement fâchés d'en prendre pour témoins les yeux de leurs contemporains et surtout de leurs contemporaines. Ma foi. ils n'ont pas si grand tort.

« Mais leurs pantalons, — pardon, ce qui fait suite à leurs hauts-de-chausses, — cela est si étroit, si étroit qu'on a toujours peur, proh pudor ! que cela ne vienne à craquer. . .

« Quelques-uns même de ces jeunes gens ont tout simplement un caleçon qui épouse les mollets, les genoux et les cuisses; et comme ces c. ieçons sont parfois bleu

dégager, il était temps, car la syncope se prolongeait. Il était vaillant, il quitta sa carapace de fer. n'abandonna pas le bal et continua de danser x en bufïle ». Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, I, ch. M, le Temps perdu.

« il.-

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dazur. gris d'urgcnl, ou violcls coinine une soutane d'éveque, le speclacle ne laisse pas d'être divertissant. On dirait que certaines des pièces nouvelles ont envoyé dans la rue leurs Jigurants. n C'est nous qui soulignons, bien entendu.

L'observation est l'exactitude même. Il est clair d'ailleurs que rien ne pouvait favoriser les modes romantiques à l'égal du thfc'àtre romantique.

Et le succès de ces modes a été tel un instant que de Paris elles se sont répandues, au moins partiellement, en province, — où on les a encore exagérées, comme d'hal)ilude'.

(( D'Orléans, ce dcuxu'-ine de mai i833.

(( Mon lîIlVVE ET l-IDÈLE LOYS,

(( Prends ta cape espagnole et cours chez nos amis. Réunis autour de toi comme en un conseil des Castilles Karl, Jehan, don Luis à la barbe fauve et rutilante, et Antonio an teint plus basané que les Maures d'Afrique'-. Que vos yeux s'ouxrent comme des arcs d'ogive et que dans xos poitrines loyales se réjouissent vos cœurs. A Orléans comme à Paris, les philistins sont en déroute, et par Saint-Jean d'Avila leur ruine totale sera bientôt

1. « Quand une bèlisc amuse Paris, il est difFicilc que la province s'en prive. Aussi, des que le lion promena dans Paris sa crinière, sa barbe et ses moustaches, ses gilets et son lorgnon tenu sans le secours des mains, par la contraction de la joue cl de l'arcade soui*cilière, les capitales de quelques départements ont-elles vu des souslions qui protestèrent, par l'élégance de leurs sous-pieds, contre Tincurie de leurs compatriotes ». Balzac, Albert Savants, Œuvres complètes, II, p. lôg.

2. Rien ne fut alors plus à la mode que de don7icr à ses nom et prénoms un air gothique ou exotique. Cf. plus loin, chap. v, VAir romantique, p. 233.

consommée. Comme il sied à un féal tenant de la cause sainte, j'ai semé ici la bonne parole, et déjà la moisson est riche et abondante. »

Quand on est romantique et qu'on a vingt ans. il n'est pas ordinaire que votre qualité dominante soit la modestie. Notre rapin s'étend donc avec complaisance sur ses succès personnels, linfluencc de ses vareuses, pourpoints, toques et autres pièces des costumes alors à la mode, et continue avec une délicieuse ingénuité :

(I Tout ce qu'il y a de jeune, de vivant, dardent et de Jjeau en ma bonne ville est dores et déjà gagné à nos façons, et s'habille comme nous nous habillons à Paris. Le grand Théo [Théophile Gautier] serait content, s'il se promenait dans nos rues. On ne voit que feutres à la castillane sur des nuques que protègent d'opulentes chevelures, et loquets cavalièrement posés sur l'oreille, avec des plumes de co({ ou de faisan qui tremblent à la brise. Les gilets sont de couleur, rouges de préférence, et ils étinccllent sur les poitrines comme des flammes. Le torse s'y emboîte et le cou s'y enserre comme en un carcan ou gorgcrin... Qu'en dites-vous, messeigneurs !' Par la fressure du Saint-Père, vous sentez-vous tressaillir d'aise ? Pasques-Dieu 1 on se croirait revenu aux beaux jours de la pucelle .Tehannc qui déconfiturait si bien les Vnglais ' 1 »

Que pour se faire mieux valoir dans son lôle de jeune liomme qui donne le ton, notre rapin exagère à plaisir le nombre de ses imitateurs, il y a apparence, u Le prestige d'importer en province les dernières fantaisies de la capitale » l'aura grisé, et il aura vu partout des adhérents delà fameuse m cause sainte ». Dès lors il convient de

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