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Théophile Gautier, Histoire du roinanlisme, p. n

Cil faveur de la barbe », (|ue 'riiéf)pliile (Jautier. vers les dernières années de la Restauration, avait faite solennellement. Le plaidoyer est amusant, et caractéristique : on dirait, au début du moins, une transposition de J.-J. Rousseau.

(' Cette tête de l'homme, cette tête d'Adam, que Dieu a faite belle, la société tend à la faire laide. Dieu avait créé ce magnitîque caclie-sottises. la barbe. Que de choses, en effet, au grand avantage de la face humaine, disparaissent sous la barbe : les joues appauvries, le menton fuyant, les lèvres fanées, les narines mal ouvertes, la distance du nez à la bouche, la bouche qui n'a plus de dents, le sourire qui na plus d'esprit 1 A toutes ces laideurs, dont quelques-unes sont des misères et quelques autres des ridicules, substituez une végétation épaisse et superbe qui encadre et emplisse le visage en continuant la chevelure, et jugez l'elTet 1 L'é(juilibre est rétabli, la beauté revient. Conclusion : il faut qu'une tète d'homme soit bien belle, bien modelée par riiilelligence et bien illuminée par le génie, pour être belle sans barbe ; il faut quune face humaine soit bien laide, bien irrémédiablement déformée par les idées étroites et la vie vulgaire, pour être laide avec la barbe. Donc laissez croître vos barbes, vous tous qui êtes laids et qui voudriez être beaux ! »

Toujours d'après Victor Hugo, la déclaration de Gautier aurait eu un retentissement formidable.

(' L'eft'royable querelle 1 l'éblouissant tapage 1 le magnifique hourvari I La guerre des mentons contre les barbes éclata. Pendant douze grands mois, on ne s'entendit plus dans la presse. Toutes les questions, question de Grèce, question des Balkans, question de Naples, question d"(,)ricnt. question d'Espagne, disparurent, dans une nuée de brochures et de feuilletons, sous la question de la

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barbe ). — L'evagéralioii fui loujoiiis familière au romanlis me.

Ce fut bien pis encore, lorsque de la théorie on en vint à la pratique. « Quand sur le boulevard ou dans les carrefours, les barbes passaient, les femmes se détournaient^ les vieillards levaient les yeux au ciel, les polissons des rues suivaient /7/o//j//j^' « 6«7'/>e avec de longues bué.'s...ll \ eut des duels de plume et des duels d'épée... L'homme orné de cette chose fut déclaré bouc. La barbe fut décrétée laide, sotte, sale, immonde, infecte, repoussante, ridicule, antinationale, juive. atlVeuse. abominable, hideuse, et ce qui était alors le dernier degré de l'injure, romantique ! 0 On disait même « qu'Adam barbu deviendrait si laid qu'Lve n'en voudrait pas ». Menace bien faite pour terrifier. Les romantiques la biavèrent et, s'il faut en croire la chronique scandaleu.se, il ne semble pas qu'ils aient eu sujet de s'en repentir.

De ce « tapage » et de ce c hourvari », démesurément grossis par le poète, voici quelques échos, ou peu connus ou inédits.

Il est question de la barbe, ou plus evactement, c des barbes' ». dans un ouvrage bien insignifiant du reste, (pii s'appelle les Loisirs d'un jeune homme; et à l'ampleur du développement, à l'intérêt qu'y prend tout le premier l'auteur, on devine s'il s'agit d'une brûlante « actualité ; ! Au surplus n'y a l-il pas dans ce simple changement de toilette « le produit net d'une grande révolution o ? Dès lors, et on le conçoit, il ne saurait être déplacé d'en parler avec quelque détail.

I. r;'f>sl le titre du cliapitre xliii de l'œuvre d'un certain Emmanuel lilanc (de la Bottière). L'ouvrage, dont le titre complet est hnsirs d'un jeune honini". Obsierralions morales, piUoresques et reli'jieuses, parut en i8'|y, cliez (iosselin.

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Il y eut donc des barbes h cette époque, beaucoup de barbes, une prodigieuse variété de barbes. <( Barbe de bouc, de cbèvre ; barbe à la turque, à la mauresque, à la mouclie, au papillon, aux ailes de pigeon, etc., sans oublier les barbes républicaine et Jeune-France )). Et tout le monde s'enorgueillit de l'appendice à la mode, u Tous étaient fiers ; les femmes, fières elles-mêmes en voyant une paire de moustaches à leurs maris, les respectaient et croyaient y trouver une fortune acquise, des distinctions, du bel air. et peut-être même une Aie heureuse ».

— Mais si par hasard le ciel vous a envié le bonheur d'avoir les joues ombragées d'une végétation plus ou moins luxuriante .' — Eh bien, on remédie artiiiciellement à un défaut par trop fâcheux aussi : « ceux qui n'ont pas de barbe s'en font, à ce que l'on dit, avec du charbon ou en achètent de postiches ».

Ce n'est pas que la mode nouvelle s'impose absolument et partout. U y a des femmes qui protestent. « Les dames en font des sujets de raillerie : « Quelle folie de barbes diverses I quelle élrange nouveauté, disent-elles, de voir sur la figure de ces hommes des mouclies et de la symétrie I » Et elles se récrient qu'ils sont <( affreux de négligence' ». D'autres, au contraire, u protègent la barbe, parce qu'elles en trouvent les hommes plus jolis ». La question en tout cas ne laisse personne indifférent, d Partout on en entend jiarler. et rarement a\ec modération, car on prend parti pour ou contre- ».

I. Le «jeune homme» ajoute avec simplicité : «... Surtout dans les classes laborieuses où, se donnant à peine un tour de toilette sur le visage tous les dimanches, on les prendrait pour des sapajoux, auxquels le peigne et l'eau sont d'un usage inconnu ».

3. L'auteur, par exemple, s'est décidé à laisser pousser la sienne, « pour le plaisir de faire comme les autres » ; mais c'a été pour lui

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Grandes ou petites, il était dans la destinée du romantisme de déchaîner partout des luttes intestines, et la guerre.

Une petite comédie, composée en i833 et restée manuscrite, nous fait assister à une présentation. Une douairière, que SOS infirmités retiennent chez elle dune façon presque continue, voudrait bien marier sa fille. De son côté, l'oncle de Suzanne, qui est aussi son tuteur, a songé à la pourvoir. .Tustement il connaît un jeune homme qui ferait un parti très sortahle. Il n'a malheureusement qu'un défaut, celui d'être un tantinet romantique. Les bonnes dames, qui vivent à peu près en recluses, ne comprennent pas très bien ce que cela peut être, et elles en conçoivent une vague appréhension.

Rodolphe se présente : cheveux noirs hérissés en bataille, barbe noire démesurément allongée en pointe, moustaches eiïilées relevéesen crocs, sourcils noiis arqués de façon féroce, l'apparence entin de Méphistophélès. Suzanne se trouve mal tout de suite; et landis qu'on l'emporte, la vieille douairière foudroie du regard le tuteur écroulé sur un siège :

— Je ne savais pas. Monsieur, que vous eussiez destiné ma fille à un suppôt de Satan !

Et, roulée sur sa chaise longue, elle disparaît à son tour, d'un air plein de dignité offensée, et suivie de l'oncle balbutiant des excuses.

Resté seul, notre romantique se lamente. Sa présence

« le sujet d'une persécution continuelle ». On le prenait (( pour un juif, pour un anabaptiste, un Saint-Simonien ». Même « quelques personnes le croyaient Arabe, Polonais ou républicain ». C'est enfin comme une conspiration générale pour la chute de cette barbe; elles péripéties de la lutte — dont notre a jeune homine » est sorti vainqueur — ne laissent pas d'être amusantes-

est parlout accueillie avec d'ironiques sourires ; on se le montre du doigt dans la rue, les polissons crient après lui : les femmes — quelques femmes — le traitent sans indulgence. Mais, par Belzébuth 1 il ne fera pas le sacrifice de la moindre de ses romantiques habitudes à l'opinion de la foule, qui ne fut jamais que l'opinion des sots : il ne laissera pas tomber sous les ciseaux du coiffeur une seule de ses mèches : aucune puissance humaine ne lui fera, non pas certes supprimer, mais même raccourcir barbe ou moustaches ; il souffrira le marlyre, si c'est nécessaire, trop heureux de mourir pour " la cause de l'indépendance, de l'art et de la liberté ».

Et en vers de sept syllabes, à rimes exclusivemenk masculines, — parodie probable des licences poétiques de la nouvelle école — il chante des couplets :

Romantique je naquis.

Romantique je mourrai. Peut-être j'en souffrirai :

Tant mieux plutôt que tant pis !

Si l'on raille mes cheveux.

Si ma barbe fait horreur.

On met le comble à mes vœux.

Et d'aise on m'emplit ^e cœur. Etc.

Discussion générale, au dénoùmcnt, sur le terrible et brûlant sujet. Tumulte, « hourvari », haro universel sur

la barbe.

Etre barbu, porter la barbe !

Fut-il jamais pareille horreur ?

On n'y pense qu'avec terreur; De ce fléau le ciel nous garde !

Délivre donc des romantiques.

Seigneur, tous ceux que nous aimons ; Avec ardeur nous t'en prions, "rêtc l'oreille à nos suppliques.

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