Letti-es inédites, [83i à i83G
CIIAPITHE 111
L'Ameublement et l'Architecture
Quand il eut refait dans le commerce des bonnets de coton une fortune qu'avaient compromise de folles équipées de jeunesse, Jérôme Paturol rêva de donner un peu de lustre à une situation évidemment sans éclat, lue de ses préoccupations lut d'avoir une maison ^othi([ue. Il consulta l'un des architectes » les plus chevelus de la capitale », qui se larguait de ne pas être <i un singe de Vignole, de Mansard et de Percier, un esclave du dorique et du corinthien, une àme vendue à l'ionien et au toscan d, et qui en conséquence lui proposa immédiatement le choix u entre trois espèces de gothique », « le gothique à lancettes, le gothique rayonnant ou rutilanl , enfin le gothique flamboyant ». On se décida « pour le gothique flamboyant, comme plus orné, plus susceptible de décoration extérieure », et il fut convenu que le genre adopté serait (( exécuté en plein ».
<( Nous aurons donc des croisées à ogives et à tête de trèfle », déclara rarchitecte, et, « sur la façade, quelques meurtrières d'où l'on puisse diriger une sarbacane contre les truands, les mauvais garçons et les tireurs de laine ». Quel dommage seulement que. par un effet du mauvais vouloir « des échevins », il soit impossible d'ajouter à la maison gothique, pour qu'elle soit encore plus gothique.
(( une charmante tourelle 1 » — « Oui, Monsieur Paturot, une tourelle suspendue, à pan coupé, en saillie sur la façade, comme la coquille d'un colimaçon 1 > Il est certes fâcheux d'en être réduit à priver le futur liùtel d'un si hel ornement : mais enfin, avec ou sans touielle, l'heureux honnetier sera sur d'avoir c une maison modèle ». et l'amourpropre de l'architecte et celui du propriétaire seront sauvegardés, ce qui est incontestablement l'essentiel.
(( La façade sera d'un bout à l'autre une dentelle, une cristallisation : nous broderons la pierre, comme le faisaient les pieux ouvriers du moyen âge. Nous couvrirons le moellon de sculptures 1 » Et il faudra qu'en entrant dan& cette demeure d'élite, on « respire le moyen âge », — ce qui u doit être très sain » . observe ingénument ^ladame Paturot. qui répond, comme on sait, au prénom ossianique de Malvina.
l-]t il y aura partout, bien entendu, — une maison ne saurait être gothique à moins. — il y aura des verrières et des bahuts. « Les bahuts 1 meuble obligé d'une maison moyen âge ! Le moyen âge et le bahut sont inséparables ! Le bahut, c'est le coffre au linge, l'armoire à glace, la commode, le secrétaire de nos a'ieux. Le bahut et le prie- Dieu, voilà la grande ébénisterie du xiv" siècle 1 » Rien de facile d'ailleurs comme de se procurer ces meubles prén deux, qui donnent tout de suite à un appartement un caractère d'originalité : « tous les ébénistes du faubourg Saint-Antoine en confectionnent ; il suffit de dire de quelle année on les veut '. »
Que dans ce passage — et dans tous ceux où il raille les manies romantiques — la fantaisie de Louis Reybaud
I. Louis Reybaud. Jérôme Paturot à la recherche d'ane position sociQle. Seconde partie, chap. x, La maison moyen-âge. :
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soil laborieuse, sou ironie lourde et vulgaire, il se peut. Mais aussi faudrail-il l^ieu se garder de croire que la scèue soit tellement poussée à la caricature. Elle le paraît ; elle ne l'est point, et sa valeur dociuiienlaire ne laisse pas d'être considérable : ou va pouvoir s'en convaincre.
En i83o, le gothique est en pleine vogue, et /« Mode le constate, w Pour quun parloir soit éléganinienl décoré, indépendamment de ses meubles en laque, de ses étagères gothiques, des vieilles porcelaines, des vases antiques et des flacons chinois... » iS.'io, lll, /|8. — Même observation l'année suivante : « Meubles et objets nouveaux. — L'argenterie se fait sur des modèles anciens, à moutures gofhigues. I) La Mode, i83i, juillet-septembre, 23. — Le « goût nouveau » n'a même pas attendu i83<j pour se manifester dans l'ameublement avec vuie certaine continuité et un certain éclat, et « dès le règne de Charles X, la préoccupation romantique s'annonce. »
(( Dos portes s'ouvrent en arc d'ogive ou se surbaissent à la Tudor, des buffets se couronnent de pinacles gothiques. Jusqu'en la chambre des femmes, en la forme de lits ou de berceaux, l'antiquaille nationale impose ses palriotismes étranges. La marquise de Birou a, rue Louisle-Graud, une couchette pareille à celle de la reine Isabeau de Bavière, du moins on l'imagine, à cause des petites niches en arcature dont le bois est décoré. Certaines psychés-écrans destinées à préserver le visage des feux d'hiver trop vifs, semblent des verrières de cathédrale ; on y voit représentés, dans une gamme de coloris intense,
(j8 LE UOMVNTISMF, ET LA MODE
quelque scène du SoUlaire ou le plus bel épisode de la vie de Duguesclin ^ »
L'exemple au reste vient d'assez haut. Comme elle contribue par ses bals costumés à la diffusion de la toilette romantique, c'est encore la duchesse de Berry qui contribue à propager le goût du bibelot moyenâgeux, de la pièce rare, orgueil de l'étagère ou de la vitrine — et plus encore de la maîtresse de maison. Elle met elle-même (I à les rechercher et à les entasser la ténacité presque de nos rages contemporaines. » Sans doute son discernement n'est pas encore très sûr. Toutes espèces de meubles se heurtent chez elle ou se coudoient, « chaises de tous les styles, prie-Dieu gothiques, sans compter les antiquailles redevenues de genre, les bahuts, les crédences, et les à peu près imaginés dans le goût romantique par les ébénistes de la Restauration, tel le buffet Renaissance avec appliques de porcelaine de Sèvres. »
Mais sil y a du bric à brac dans ses meubles, c en fait de bijoux, elle a les pièces historiques les plus enviées. » Ce sont des diptyques très anciens, les ciseaux de Charles I\, « on le croyait pieusement », et « le joyau de la collection, le livre d'Heures de Catherine de Médicis, où tous les tenants et aboutissants de la famille des Valois se retrouvent en miniatures exquises sur vélin, habillés en .saints, auréolés, nimbés, splendidcs -. »
Rien d'étonnant alors que la manie se généralise vite, et elle s'est en effet répandue très rapidement. Un collectionneur s'éveille dans toute jolie femme, et ce collectionneur a la passion evpansive, exubérante — et pour cause.
1. Henri Bouchot, Le Luxe français, chnp. vin. Maisons de tenue recherchée , p. -^og. — Il est inutile de rappeler que le goût du gothique remonte au Génie du Christianisme, pour le moins.