L AMEUBLEMENT ET L ARCHITECTURE III
la profanation. Lisez plutôt cette lettre, écrite en i836, parmi Lyonnais, le même qui saluait avec tant de satisfaction l'avènement de la toque à créneaux et qui traitait si cavalièrement les classiques. Son humeur bougonne et son vocabulaire un peu plus que familier s'y étalent sans contrainte.
<i \ous n'avez pas idée de la profondeur de stupidité, d'idiotie, de pignouflardisme, où peut atteindre l'esprit traditionnard, routinolàtre et, pour tout dire d'un mot, bourgeois ! Vrai, c'est odieux, c'est humiliant ! et il y aurait tie quoi vous faire... » ici un mol, fort expressif à la vérité, mais (pi'il faut bien remplacer par un synonyme affaibli, — u c.racher sur toute cette dégoûtante et turpide partie de l'humanité. Je comprends (ju'un véritable artiste puisse crever de rage...
« Vous connaissez M'"" de L***. Vous savez quelle linesse,quelle grâce, quel charme et quel esprit dans ses moindres gestes, ses moindres paroles, ses plus minimes reparties. C'est une ensorceleuse et elle n'a certes pas volé son surnom de (I magicienne ». Kllc est naturellement romantique. Le contraire eût été dommage, mais le contraire, c'était l'impossible. Son salon est une merveille. C'est de beaucoup le plus original de cette ville de Lyon, dont l'épais encroûtement serait trop ditricile à décrire. Son salon, c'est une physionomie, c'est une personnalité, c'est elle...
(• Il abonde naturellement eu tous ces menus objets que le romantisme a mis à la mode, ou mieux, dont il nous a découvert la beauté : car M"" de L*** a une âme, un flair de collectionneur, et une chance inouïe ! C'est à n'y pas croire, c'est prodigieux 1 Elle est comme un aimant qui attirerait à lui toutes les choses précieuses. Si vous coniiaissiez .sa collection de buires et d'émaux! C'est à se
mettre à genoux devant 1... Jai permission d'y aller faire mes dévotions une fois par semaine...
« Depuis lan passé, elle s'est mise à réunir des chasubles, des chapes, des nappes d'autel. Son merveilleux génie la servie comme d'habitude, et elle a huil pièces authentiques, qui feraient envie à plus d'un antiquaire de profession, ^ous en avons l'état civil, je vous en fais grâce, mais soyez sur que toutes les huit sont de pures merveilles.
« L'autre jour je rencontre M'"'^ de L*** chez une de nos amies communes, que vous connaissez du reste, M"" D***. Je tombai au beau milieu dune conversation si animée, si vive, quejallais battre en retraite, par discrétion, quand M'"- D"* m'interpelle joyeusement :
— Que vous arrivez donc à propos ! Valentine va vous régaler d'une petite histoire que je lui laisse le plaisir de vous détailler, parce quelle en fut l'occasion et la victime ».
« M""' de L***, très excitée, frémissante, l'air d'être exaspérée et tout à la fois de ne pouvoir réprimer de folles envies de rire, me conte la scène aussitôt.
(( Elle avait reçu la visite l'avant-veille dune vieille dévote, M""^ d'A***; je vous la nomme, quoique vous ne la connaissiez pas, pour que vous soyez en mesure de lui vouer dès maintenant le profond mépris qu'elle mérite. Le malheur avait voulu que la dévote allât s'asseoir justement tout près d'un petit guéridon où s'étalait une magnifique chasuble, arrivée le matin même. Un propriétaire est toujours tenté défaire valoir ce qu'il possède, et M™" de L*** est, de ce côté, furieusement propriétaire. C'est son unique travers. Dans l'espèce il est excusable.
H La vieille ne levait pas les yeux de dessus le drap d'or bariolé de fleurs aux nuances doucement fanées ; et sa
l'amelbleaiem' et l'auchiïectlre h3
mine, fort peu aimable d'habitude, se renfrognait, ce qui devait la faire ressembler à une vieille guenon. Elle demantlc culiu :
— N'est-ce point là une chasuble ?
— Parfaitement, Madame, et une chasuble authentique. Elle vient de labbaye de...
— D'où qu'elle vienne, ce ne devrait pas ("'Ire ici sa place ». ré])lique la mégère de sa voix la plus aigre, en lui coupant la [)arole. Et la voilà lancée dans une philippique des plus désagréables contre les habitudes contemporaines. On ne respectait plus rien ! On profanait tout! C'était l'abomination de la désolation !... M"" de L*** était stupéfaite. Elle la laisse dire. Eaulre brusque sa jérémiade, se lève avec dignité ; M""' de L**' la raccompagne, et de sa voiv la plus candide : k Je vous remercie. Madame, de vos charitables conseils : ils seront immédiatement suivis. Je dois recevoir bientôt un voile de calice qu'on m'assure être adorable. Je pense que vous me ferez l'honneur de venir l'admirer ; puis, nous irons ensemble l'offrir à l'abbé F***, en votre nom, et en souvenir dune de ses plus indignes pénitentes ». La vieille a failli se trouver mal. 11 faut savoir que les mauvaises langues prêtent à M""" d'A*** et à l'abbé F*** des relations qui n'auraient eu autrefois rien de canonique.
<( Ne trouvez-vous pas que la vieille harpie n'avait que ce qu'elle méritait?... » etc. Il est inutile de reproduire la suite, sans aménité aucune pour « la vieille sorcière ».
On imagine bien f(ue les livres ne pouvaient pas ne pas suivre la mode. Composition, reliure, ornementation en furent directement inspirées de l'art gothique. « De même que les Bibles du moyen âge, les manuscrits d'Aloysius Bertrand — dit Champfleury dans ses Vignettes romantiques, p. 2 12, — étaient rehaussés de rubriques jouges et
Il4 LE ROMANTISME ET LA MODE
bleues, illustrés de lettrines avec des figures cabalistiques sur les marges » ; et beaucoup de livres d'alors ressemblent aux manuscrits d'Aloysius Bertrand, ou à ceux qui garnissent la bibliothèque dElias Wildmanstadius, tous « sur vélin, aux coins et aux fermoirs d'argent, à la reliure de parchemin ou de velours » , avec des frontispices en images, des marges pleines de fleurons, des majuscules ornées aux commencements des chapitres, etdes enluminures qui représentent de raides figures de saintes aux cils d'or et aux prunelles d'azur, de beaux anges aux ailes blanches et roses, ou des diables etdes dragons affreux, tandis que le texte est en bonne gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges.
(I La gentille espiègle » qui savait si bien rendre ses ironies à « l'ironiste parisien », M""^ S***, aura pour ses étrennes du i" janvier iSSÔ un livre d'Heures u avec de belles enluminures gothiques », — qu'elle laissera sans nul doute ostensiblement traîner sur une des tables de son salon : — et voici ce qu'un imitateur des Jeune-France rêve d'offrir à sa maîtresse :
«... Enfin, mon cher Gaston, il faut que je vous demande vos conseils pour une idée qui m'est venue.
(( Vous savez si Madeleine est férue de la mode et si elle est heureuse d'avoir sur elle ou chez elle tout ce qui se fait de mieux d'après le goût du jour. » Nous le voyons en effet, Madame Madeleine a porté des manches à gigot et des toques à créneaux, elle s'est « ceinturée d'aumônières, » quelques-unes de ses robes ont été tailladées de crevés de toutes nuances, deux ou trois bahuts ornent sa salle à manger et son salon, il y a même chez elle des écrans et des verrières « comme dans un château féodal, » en un mot son mari — qui paraît avoir été un homme de goût — l'a comblée, littéralement. Dès lors que pour-
l'ameublement et l'auchitectlre ii5
rait-on bien lui offrir !* Notre amoureux a clicrché. Ln livre d'Heures? Cela commence à devenir « banal. ) — remarquez le mot, — et d'ailleurs ne serait guère de circonstance. Un bijou moyen âge de chez Fromcnt-Meurice ? Elle en a déjà plusieurs, et puis c'est à la portée de tout le monde. Mieux vaudrait quelque chose de plus peisonnel, quelque chose (ju'cUe serait seule à avoir. 11 lui donnera donc u les poésies de M. de Musset, » qu'ils ont lues souvent ensemble — et dont ils ont pratiqué les leçons, — mais ces poésies auront « une enveloppe particulière. » dont suit la description :
i( Je voudrais ((ue la couverinrc fût en cuir de Cordouc bien fauve, bien riche de ton, comme vous dites, et qu'il y eût à chaque coin un triangle d'or, j.c litre du livre serait en belles letlres gothiques flambovantes de rouge, €omme je vous ai entendu dire maintes fois, et par-dessous le titre je voudrais une image, j'enleiids une image en couleurs, où le bleu, le rouge et l'or domineraient. Pardevant un castel aux tourelles effilées, un chevalier casque en tête et plumes flottantes part pour la guerre ; il esl déjà sur son palefroi et à-demi couché sur la selle il embrasse une dernière fois sur la bouche sa dame en hennin pointu, à qui par derrière un jeune page incliné baise amoureusement la main. Voyez-vous bien cela ? Quel effet croyez-vous que l'image produirait .^ Voudriezvous vous charger du dessin ' ? >> etc.
Si « l'enveloppe » a été cvécutée, Madame Madeleine aura eu un fort joli volume, et elle en aura sans doute d'autant plus admiré « la couverture » que cette couverture était doublement symbolique
Confiné d'abord aux livres de luxe, le genre moyen âge